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CHAPITRE PREMIER

HÔTEL DE BOURGOGNE

L'hôtel de Bourgogne, situé dans l'angle formé par la rue Mauconseil et la rue Française, appartenait aux confrères de la Passion *. Les comédiens qui s'y étaient installés portaient depuis les premières années de Louis XIII le nom de Troupe royale des comédiens; ils avaient adressé au roi, vers 1615, une requête pour obtenir de lui tout à la fois d'être assurés de la jouissance perpétuelle de la salle, et de n'en plus payer le prix de location aux confrères de la Passion. Cette requête 2, qui avait pour but de déposséder les confrères dont ils disaient beaucoup de mal, s'appuyait sur des considérations morales assez bizarres : elle déclarait la confrérie préjudiciable aux mœurs et au bien des familles, attendu que « pour arriver aux maîtrises de cette confrérie, il faut faire tant de dépenses, de buvettes et de festins, que tous ou la plupart demeurent incommodés le reste de leur vie » ; ils contestaient aux confrères le droit de « se qualifier honnêtes gens et bons bourgeois », vu que « leur profession les oblige la , plupart de mendier leur vie du ministère de leur

?j \. « Il n'en reste plus que le café, au rez-de-chaussée du n° 7 ide la rue Française, et les loges d'acteurs aux étages de la même [maison et du n° 9. » Jules Bowassies, Notice historique sur les < anciens bâtiments de la Comédie- Française, Paris, Aubry, 1808,

2. Voir les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, t. III, p. 258.

main , au moyen de quoi ils ne peuvent savoir beaucoup d'honneur ni de civilité, comme dit Aristote, par conséquent sont incapables des honneurs et des charges publiques et indignes du titre de bourgeoisie, par la raison des anciens qui faisaient marcher les esclaves de pair avec les artisans ». Quand on pense aux préjugés dont l'état de comédien allait être si longtemps l'objet, et qui existaient dès lors, on est quelque peu surpris de ces dédains, qui, sans être plus justes, se concevraient au moins de la part de la noblesse. La surprise augmente quand on réfléchit à l'objet de la demande. Usurper le bien d'autrui, à l'aide de la faveur royale, le tout au nom de la morale et de l'honneur, semblait donc quelque chose de moins malséant que « de mendier sa. vie du ministère de ses mains », belle expression qui a une valeur toute historique et montre le cas que l'on faisait alors d'un travail honnête. Cette raison, qui sentait son gentilhomme, toucha, à ce qu'il semble, les conseillers du roi; car les comédiens furent désormais assurés de la jouissance de - la salle, mais obligés de payer à la confrérie trois livres tournois par jour de représentation. Le procès n'en continua pas moins : dans leurs requêtes répétées \ les confrères, naturellement entraînés à faire leur propre éloge, déclarent « qu'ils sont au nombre de 150 ou environ, tous bourgeois de Paris, marchands, ou d'honnêtes vacations,... ils ont en leur corps maître Jacques de Fonteny, homme consommé et versé ès meilleures littératures, comme

1. Recueil des principaux titres concernant l'acquisition de l'hôtel de Bourgogne, 1632 (à la Bibliothèque nationale), p. 63.

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plusieurs pièces par lui mises en lumière le font voir, et entre autres les dernières, timbrées des plus heureux et héroïques anagrammes qui aient jamais été excogités à la louange du roi sur ses triomphes et victoires, du très-grand cardinal de Richelieu par l'anagrammatisme du premier verset du premier psaume de David, par lequel ce grand prophète et grand roi a prophétisé que ce très-grand cardinal serait le fidèle Achate de l'Énéas français et corestaurateur de cette invincible monarchie française... » Toute cette éloquence laudative fut en pure perte. Les procès ne finissaient pas vite au bon temps; et quoique celui-ci n'ait pas duré autant que la lutte judiciaire des fripiers et des tailleurs terminée seulement au bout de deux siècles, et celle des poulaillers et des rôtisseurs qui prit fin au bout de cent vingt ans, le procès des comédiens et des confrères n'eut sa solution qu'en 1677, et c'était celle qu'il était aisé de prévoir : Louis XIV mit les plaideurs d'accord en confisquant les biens de la confrérie au profit de l'hôpital général, et en établissant que les comédiens locataires de la salle en payeraient désormais le loyer au susdit hôpital. C'est le premier établissement régulier (et il devint définitif) du droit des pauvres, que l'on étendit ensuite aux diverses troupes, et qui, payé à l'hôpital général, mais détourné parfois de sa destination, servit aussi à rémunérer certains services fort étrangers à toute considération de charité publique, comme on le verra plus loin.

La Troupe royale resta en possession de son caractère en quelque sorte officiel sous Louis XIII et Louis XIV. Nous la voyons sous le premier, en 163/j,

se recruter en s'adjoignant six comédiens de la troupe rivale du Marais, qui reçoivent du roi l'ordre dépasser à l'hôtel de Bourgogne. Il est à croire du reste que les comédiens annexés par ordre n'en éprouvaient aucune contrariété1; en général, c'était un honneur fort recherché, et il s'y joignait des raisons d'intérêt; la troupe royale, outre ses gains considérables, avait une subvention royale 2, qui, depuis Richelieu, établissait aux yeux de tous sa situation privilégiée. Même après la venue d'une nouvelle troupe, celle de Molière, elle fut toujours, pour le monde officiel, la Troupe royale.

Cette situation privilégiée de la Troupe royale est constatée par l'affectation que met la Gazette, le journal officiel (il ne pouvait y en avoir d'autre), à s'étendre avec complaisance sur le mérite des auteurs et des comédiens appartenant à l'hôtel de Bourgogne, qu'elle s'obstine à désigner sous le nom de la seule Troupe royale, même après que Molière et

1. SeloA une lettre de Corneille à l'abbé de Pure (3 novembre 1661), citée par M. Taschereau, Vie de Corneille, p. 185, les comédiens du Marais « aspiraient tous à entrer à l'hôtel de Bourgogne ».

2. M. Édouard Fournier, Théâtre français aux xvie et x.vne siècles, p. 282, cite un état des gages, appointements et pensions pour 1641, où se trouve cette note : 12,000 livres pour la bande des comédiens de Bellerose (le principal acteur et le chef réel de la Troupe royale à cette date).

« Floridor, dit Tallemantdes Réaux, las d'être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la place de Bellerose avec ses habits moj'ennant vingt mille livres; cela ne s'était jamais vu. Le chef ayant part et demie dans la pension que le roi donne aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne, c'est ce qui faisait donner cet argent. » T. X, p. 49. Ce fut en 1643 que Floridor passa à l'hôtel de Bourgogne, selon les frères Parfaict.

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ses camarades ont obtenu le titre de Troupe du roi. Les Grands Comédiens avaient pour eux la longue possession d'une attache royale, chose fort appréciée en un temps où le privilège était partout. Ils reçoivent souvent les visites du roi et de la cour. \ De plus, ils avaient joué à l'origine les principales pièces de Corneille et de ceux qu'on regardait alors comme ses rivaux. Ils eurent plus tard l'honneur de jouer toutes les pièces de Racine dans leur nouveauté, sauf les deux premières et les plus faibles. Leur supériorité pour la tragédie n'était contestée par personne; et parmi les acteurs comiques, ils en comptaient plusieurs, qui ont conservé une renommée traditionnelle, Poisson, par exemple, sans compter les farceurs qui, en 1658, attiraient encore un certain public à leur théâtre *. La troupe de Molière ne jouait guère que les pièces de son illus-

1. Loret, en racontant le séjour de la reine de Suède, Christine, à Paris en 1G58, dit :

... Sa dite Majesté

A, trois ou quatre fois, été

Au fameux Hôtel de Bourgogne;

Non pas pour voir dame Gigogne,

Turlupin, Garguille ou Michaud;

De telles gens il ne lui chaud ;

Ains plutôt les méprise, parce

Qu'elle n'aime farceur, ni farce;

Le comique ne lui plaît pas...

Mais elle aime la tragédie. •

Elle venait d'en jouer elle-même une assez sanglante, le 6 novembre précédent, à Fontainebleau. Le mot de Loret, qui paraît une allusion très-directe au meurtre de Monaldeschi, est cependant noyé dans un article tout élogieux pour la reine. L'allusion serait bien hardie. La Gazette, qui annonçait le 20 octobre 1657 « que la reine de Suède était toujours à Fontainebleau, d'où elle a envoyé ici (à Paris) le marquis Monaldesque », ne dit rien de la mort de celui-ci, le mois suivant.

tre chef : non point qu'il écartât celles des autres auteurs; mais les avantages qu'ils trouvaient à être joués par la Troupe royale étaient si évidents, qu'à part toute question de jalousie, il était naturel qu'ils portassent de préférence leurs pièces à l'hôtel de Bourgogne. Aussi, depuis l'arrivée de Molière jusqu'à sa mort (1659-1673), son théâtre ne joue guère plus d'une quinzaine de pièces nouvelles composées par d'autres auteurs (les deux premières pièces de Racine entre autres, et deux des pièces les plus faibles de Corneille vieilli, Tite et Bérénice, Attila). Les pièces nouvelles, jouées pendant la même période à l'hôtel de Bourgogne, sont au nombre de plus de cent, et cette troupe avait de plus son répertoire antérieur, très-riche et très-varié. Elle aurait pu même, du vivant de Molière, y joindre la plupart des pièces du grand comique-, car la seule règle de propriété dramatique observée alors était de ne pas jouer les pièces d'un théâtre rival, tant qu'elles n'étaient pas imprimées1. Mais l'animosité qui régnait entre les

1. Un auteur dramatique qui imprimait sa pièce se trouvait ainsi nuire aux intérêts des comédiens qui la jouaient : ils n'en avaient plus le privilège. Mayret, Êpître familière au Sieur Corneille, 1637, reproche aigrement à Corneille de s'être pressé de faire imprimer le Cid : « Vous me direz peut-être, ou quelqu'un pour vous, que ce n'est pas tant la démangeaison de vous voir relier en vélin qui vous fit faire ce pas de clerc, comme le dessein de nuire à Messieurs les comédiens, qui d'abord ne reconnurent pas assez largement le bienheureux succès de votre pièce. » Mais Corneille, selon Mayret, a expié cruellement cette noirceur; depuis que sa pièce est imprimée, elle ne fait plus d'illusion à personne, c'est bien fait : « Rodrigue et Chimène tiendraient possible encore assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne au grand jour de la galerie du Palais. » On sait que c'était

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deux troupes, et aussi sans doute la supériorité de Molière et de ses camarades dans ses propres pièces, ne permettaient pas aux grands comédiens de lui susciter encore cette concurrence. Molière mort, ils oublièrent une haine qui leur eût été trop préjudiciable, et se mirent à jouer ses comédies : il est vrai que plusieurs des meilleurs acteurs de la troupe de Molière, à cette date, s'étaient joints à eux. Aussi Tannée même qui suivit la mort de Molière, Chappuzeau peut-il écrire : « C'est aujourd'hui (1674) à qui des deux troupes (troupe royale et troupe du roi) s'acquittera le mieux de la représentation de ses excellentes pièces, où l'on voit courir presque autant de monde que si elles avaient encore l'avantage de la nouveauté *. »

Délivré d'une concurrence redoutable, l'hôtel de Bourgogne, avec Baron, avec Mlle de Champmeslé dans tout l'éclat de ses triomphes 2, avec Racine surdans la galerie du Palais que se tenaient les principaux libraires..

t. P. 196. On voit aussi le Mercure galant citer des pièces de Molière jouées à la cour après sa mort par l'hôtel de Bourgogne.

2. Acteurs de l'hôtel de Bourgogne, par ordre d'ancienneté, ea 1G74, d'après Ghappuzeau :

MM. Hauteroche, MMlles Beauchasteau,

La Fleur, Poisson, Poisson, D'Ennebaut, Brécourt, Brécourt, Champmeslé, Champmeslé, La Tuillerie, Beauval, La Thorillière, La Tuillerie.

Baron et Beauval.

Comédiens auteurs de la même troupe :

MM. Hauteroche. MM. La Thorillière,

Poisson, Devilliers (retiré),

Brécourt et Champmeslé, Montfleury (mort)»

tout, eut une existence brillante et régna sans rivalité sérieuse pendant les premières années, depuis la mort de Molière jusqu'à la jonction des deux troupes. La troupe de l'hôtel Guénegaud est bien rarement appelée à la cour, et seulement pour quelques nouvelles pièces. C'est l'hôtel de Bourgogne qui fait le service ordinaire, et jouit avec l'Opéra et les Italiens d'un honneur qu'au temps de Molière, et aussi du théâtre du Marais, il lui a fallu partager. Toutefois, pendant les deux ou trois dernières années de cette période, la troupe de l'hôtel Guénegaud, qui, privée de son chef, avait assez tristement végété d'abord, eut la chance de trouver quelques succès d'assez mauvais aloi, mais réels ; Corneille et Racine n'écrivaient plus pour le théâtre, et l'hôtel de Bourgogne, longtemps en possession de jouer leurs pièces, avait ainsi perdu son plus sérieux avantage. Mlle de Champmeslé, en le quittant (1679), pour passer dans l'ancienne troupe de Molière, y apportait avec elle, outre sa renommée et son talent, le répertoire de Corneille et de Racine. Quand la fusion se fit en 1680 entre les deux théâtres, elle était devenue nécessaire et plus encore pour les grands comédiens que pour les rivaux qu'ils avaient si longtemps affecté de dédaigner.

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