‹ Le theatre hors de France, Volume 4Chapitre 40 sur 43 · DE LA CAMORRA A NAPLES · texte numérisé non relu

DE LA CAMORRA A NAPLES

Drame populaire en un prologue, deux parties et six actes de Eduardo Minichini.

Prologue. — Les prisons de la Vicaria en Fan 1739. — Importation étrangère. — Les bases de la secte.

Acte premier. — Première partie. 1740. — Auprès de la fontaine de S. Caterinaa Formiello. Une famille pauvre et le Chiazzere. Le départ des volontaires pour Vellélri. La femme honnête et l'homme de mauvaise vie. Le moine et les camorristes...

Acte II. — Première partie. — Une année après. Qui vivra verra. Le droit* du plus fort. Vendue comme une esclave ! Le revenant! Honneur et férocité. Les zeppole^ de saint Joseph.

Acte III. — Première partie. — La prison de S. Onofrio. Usages, abus et brutalités. Dissentiments entre les paranze (nom des sections ou chambrées des camorristes). Faits et gestes de la

* Nom d'une sorte de beignet que Ton mange spécialement à l'occasion de la Saint-Joseph.

mala vita. Déclaration à main armée. Le chef intérimaire de journée.

Acte IV. — Seconde partie. 4752. — Haine héréditaire. Le mouchoir ensanglanté. Amour et perfidie. L'héritier de la victime. Chute d'un, ange. Le plus grand des outrages. Staccariello et Frère Manisco.

Acte V. — Seconde partie. — La cave de San Giovannaro. Convocation du conseil suprême, le chef en tète et les chambrées réunies. Formules, rites et serment d'admi&sion. Avancement en grade. L'obéissance ! Retour du bagne. Jugement sommaire. Accusation et défense.

Acte VL — Gravement blessé. Délibération de la noble et 5a^e société. Cassé en grade, droits et fonctions. Condamné à dormir. Dernière preuve. La hyène et le lion. La haine vaincue par Famour. Camorrisle et père.

Suivait la liste de quarante personnages, dont les surnoms imagés rappelaient pour la plupart ceux que prennent chez nous les cambrioleurs. Puis, par le détail,. cette affiche me faisait peni^r aux images d'Epinal.

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Inutile de vous dire que la salle, ce soir-là, était bondée.

L'auteur veut d'abord nous prouver que la Camorra, créée sur le modèle de la Société de Jésus, impose à ses adhérents un long noviciat, Tobéissance passive, le renoncement absolu, et qu'elle a été introduite à Naples à l'époque des vice-rois espagnols. Il est certain qu'en espa^ ^nol le mot camorra signifie abus de force, dispute, rixe, sans parler d'une courte veste de toile qui fut longtemps le signe distinctif des camorristes. De même le mot giiappo qui, en napolitain, sert souvent à indiquer un alphonse de bas étage — dont nous avons fait gouape — vient incontestablement de l'adjectif espagnol gnapo par lequel on désigne un joli garçon.

Tout napolitain qui se respecte repousse donc véhemment l'accusation que Ton a formulée contre Naples d'avoir créé la camorra, « L'organisation de la secte de la camorra^ déclare aussi M. d'Addosio qui s'est beaucoup occupé de cette question, est une imitation très fidèle et complète de la société secrète espagnole La Guardima, » Or celte dernière avait été constituée en 1417 à Tolède et se composait de tous les malandrins recrutés aux galères de Séville, de Malaga

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et de Manille; elle s'étendit ensuite jusqu'à Madrid*.

La Guarduna avait un chef élu appelé /Termano mayor (frère majeur) des capitaines, des yuapos^ des postulants. La compagnie se qualifiait de honoranda, de même que la camorra se qualifie du onorecole (honorabre) et un récent article du Secolo'^ va même jusqu'à prétendre que le bouffon de Charles-Quint El Comillado ne fut pas étranger à la rédaction des statuts de la fameuse Société en Espagne.

Quoi qu'il en soit, les usages et coutumes des camorristes étant parfaitement connus ainsi que le prouve le livre de M. le docteur De Blasio, chef du service anthropométrique à Naples*, il est bien certain qu'il n'est pas difficile à un romancier d'un peu d'imagination de les décrire tout eil enjolivant son sujet.

Dans le drame eu question, nous voyons tout d'abord les prisons de la Vicaria en 1739. Les prisonniers condamnés à Tinaction, comme dans les prisons de la plupart des pays méridionaux.

* V. Gimino. Giornale napoletano dl filosofia lellet^e» année

* // Secolo, 19-20 janvier 1900, sous la signature Das. ^ Usi e costumi dei camorristi.

sont assis ou couchés sur leurs lits dans le désœuvrement le plus complet. Un certain Cotafdillo Rinconele surnommé Chamurro a pris un empire extraordinaire sur ses compagnons de captivité qu'il fait obéir au doigt et à Tceil. Il giffle Tun, boit le contenu du verre de l'autre, extorque un ducat àun troisième, ettout premier venu est forcé de lui remettre de l'argent pour Volio délia lampa, l'huile de. la madone, c'est-à-dire de vider ses poches. C'est ainsi qu'il arrive à constituer à son profit, puis au profit de ses adeptes, une société qui n'a pour but que l'exploitation des détenus non affiliés; et comme les camorristes avaient toujours des poignards ou mieux des couteaux à leur disposition l'auteur nous fait assister aussi à quelques luttes entre chambrées. Tous ces détails prouvés par documents officiels * n'ont d'ailleurs rien d'exagéré, y compris le serment d'initiation sur le crucifix, ce qui donne lieu à une scène assez pittoresque.

L'acte qui se passe à la fontaine de S. Caterina a Formiello n'est pas moins original dans son genre : nous voyons exercer ici tous les petits métiers de la rue : Voici le savetier napolitain

* Marc Monnier, Marcellin Pellet, bien d'autres encore.

installé devant sa porte, puis le marchand de friture, la femme qui change la monnaie au coin des carrefours, le cireur de bottes qui ne parle jamais mais frappe avec sa brosse sur sa boîte afin d'attirer l'attention du client (un coup pour changer de pied, deux coups pour indiquer que Topération est terminée), le capucin, son sac en toile sur Fépaule, allant recueillir déporte en porte des provisions ou des aumônes, recevant les confidences de tout le monde. C'est bien Naples vivant et grouillant que nous avons là devant nous.

La femme de Pasquale Caccaviello, brave ouvrière sans travail, est sur le point d'être expulsée de son misérable logis faute de paiement; en vain Alfonso Maietta dit le ChiazzerOy son infâme propriétaire, lui fait-il comprendre qu'il ne dépendrait que d'elle d'avoir sa quittance. La malheureuse repousse les propositions deshonnêtes de ce bellâtre. Pendant ce temps, le mari, voulant donner du pain à sa femme, fait un coup de tête : des volontaires partent pour Vellétri : Pasquale se vend et apporte l'argent de son enrôlement au moment où la pauvre Giuseppina allait être jetée à la rue avec son enfant. Les camorristes dont le Chiazzero fait partie sont

furieux de voir un des leurs éconduit, et le moine Manisco qui invoque sans cesse saint François les pourchasse à coups de corde à la grande hilarité des galeries.

Une année s'est passée, et Ton n'a plus entendu parler de Pasquale. Sa femme, sa bellemère, son enfant ont pris le deuil. Poussée par la nécessité^ celle qui se croit veuve a dû céder aux instances du Ghiazzero, qui, lui aussi, a un enfant d'une autre union, un jeune fils; quand voici que dans cette maison où règne une douce . aisance survient un nouveau venu : c'est Pasquale, qui, blessé, fait prisonnier, est de retour. Inquiet, soupçonneux, il veut des explications, et c'est sa propre fille qui lui apprend, inconsciemment, qu'il y a un autre « papa » au logis. Fou de douleur, Pasquale saisit un rasoir, entraine sa femme dans Talcôve, réapparaît hagard, et se lave les mains derrière le dos, sans oser regarder, à cause du sang.

Cependant Alfonso, le Ghiazzero, revient avec les camorristes ses amis qu'il a invités à un banquet à Toccasion dé la Saint-Joseph, la fête de Giuseppina, mais il trouve la place occupée par Pasquale qui, tirant les rideaux, lui laisse voir sur une table la tête de ceHe-ci, tandis que le

corps gît plus loin; les camorristes reculent de terreur, et Pasquale tue son rival.

Pourquoi ce même Pasquale condamné à 12 ans de bagne se fait-il à son tour recevoir de la Camorra dans la prison de Saint-Onofrio ? Nous le saurons un peu plus tard. En attendant, nous voici en 1752, dit le programme, La fille de Pasquale qui a été élevée par sa grand' mère avoue à celle-ci ainsi qu'au frère Manisco qu'elle a eu la faiblesse d'écouter les propos d'un jeune amoureux. Et cet -amoureux, vous l'avez deviné sans peine, c'est le propre fils du Chîazzero.

. Le cinquième acte nous fait assister à une de ces séances secrètes de la Camorru dont le public est si friand. Le grand chef préside le conseil suprême assisté des chefs Aq chambrées. L'auteur se complaît à faire exécuter les formules puériles d'admission dans la secte : l'un doit se faire saigner, Tautre boire un breuvage réputé empoisonné, celui-ci se laisser mettre en joue, celuilà ramasser une pièce de monnaie sous la menace de quatre poignards. Nous attendons l'arrivée du bagne de D. Pasquale, et de fait le voici. S'il n'eût pas fait partie de la Camorra il n'eut pas pu venir demander vengeance à ce tribunal. Il vient pour accuser le séducteur de sa fille, et

l'assemblée qui ne badine pas avec Thonneur des filles prononce la peine de mort. Pasquale, plus généreux, réclame un duel au couteau. Mais au moment oîi il va atteindre son adversaire il esl frappé d'une balle quelui envoie l'oncle du jeune homme, le propre frère de ce Chiazzero tué jadis par Pasquale.

Au sixième acte enfin, nous voyons Pasquale, gravement blessé, soigné par sa fille, mais ses deux ennemis déguisés en moines viennent jusqu'à son chevet pour l'achever. L'auteur a compris lui-même sans doute que la coupe était pleine, que le méchant devait être puni et l'innocent récompensé — d'autant plus que les spectateurs de la seconde « fournée » s'impatientent à la porte du théâtre. Pasquale, aidé par Frère Manisco qui survient comme un Deus ex machiner aura la force de tenir en respect ses deux adversaires. Le jeune homme demandera pardon de ses fautes, épousera celle qu'il a séduite et promettra de devenir bon père et le reste. Quant à son oncle le traître — il disparaîtra poursuivi parles huées et les sifflets des galeries. Pasquale, guéri, se fera capucin, et entrera au couvent de Frère Manisco.

Voilà un drame bien napolitain, et corsé ! Tout

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compte fait, est-ce plus mauvais que ce que Toq voit chez nous en ce genre? Je ne le pense pas. Vous me direz que cette pièce, écrite à la diable, ne prouve rien. Elle amuse à la façon des images dont je parlais pins haut. On n'en demande pas davantage et c'est tout à fait ce qui convient à cette sorte de public qui ne comprendrait rien aux finesses ni aux sous-entendus. La pièce, de plus, est jouée avec un remarquable ensemble par des artistes rompus à ce genre de travail. Le cavalier Stella, qui m'a semblé un peu fatigué, est un artiste habile, adroit, intelligent. Mais je n'aurai jamais assez d'éloges pour le talent hors de pair de M"® A. Lazzari. Une femme jeune encore, douée d'une voix merveilleusement timbrée, Tîdéal rêvé de l'actrice de drame, qui tient ce rôle de Giuseppîna, la femme de Pasquale, avec une autorité incontestable.

On s'étonnera peut-être de rencontrer dans un théâtre de la banlieue de Naples une comédienne de cette valeur? Mais, en y réfléchissant, quelle est donc la troupe italienne qui joue uniquement le drame — et le drame populaire — comme celle-ci ? Eh bien ! le croiriez-vous, personne en Italie, ni à Naples même, ne m'avait parlé de M°*® Lazzari, et il m'a fallu ce hasard et cette

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