LUCE, LAURE, GEORGETTE
Georgette, à Luce. — Là! Nous sommes entre nous! Parle!
Luce. — Je ne peux pas... Papa l'a défendu!
LaU"RE. — Parlez, ma chère enfant! Les femmes n'ont pas de secret pour des femmes !
LucE. — C'est si grave! Vous me promettez le silence?
Georgette. — Oui, si c'est intéressant !
LuCE. — Tu en jugeras... Je suis fiancée, malgré mon père!
Laure, enthousiasmée. — Un roman! J'adore ça!
Georgette, à Laure. — Calme-toi, ma tante! (A Luce!) Comment? Toi ! la sagesse... le grand cordon bleu, au couvent... tu as menti à ton père?
LuCE. — J'ai été entraînée... Dès le début de la guerre, j'ai pris un filleul, au hasard! Je lui ai
écrit... Il m'a répondu... Je lui ai répondu... Il m'a répondu... Je lui ai répondu !
Laure. — Très bien ! Il vous a répondu ! Je vois ça d'ici ! Des lettres de plus en plus tendres !
Georgette. — Ma tante Laure! je t'en prie!
LUCE. — Ta tante Laure a deviné ! C'est devenu très tendre!
Laure. — Bien entendu! {Bondissant^ Ah! que j'ai de la joie!
Georgette. — Ma tante... contiens-toi ! (A Luce) Et alors?
LuCE. — Mon filleul est venu à Paris... Il était charmant ! Il a conquis, tout de suite, papa, maman, la bonne et même le chien. On l'a installé, nous l'avons promené, soigné, dorloté! Il avait tant souffert !
Laure. — Bravo! Vous avez fait votre devoir de marraine !
Luce. — Pauvre garçon! Il avait fait la Marne, i'Yser, Verdun! Il avait tant besoin d'affection!
Georgette. — Et... il t'en a demandé?
Luce. — Je ne la lui ai pas refusée ! Moi, je suis, avant tout, patriote! Le devoir d'une Française, c'est d'encourager les braves poilus qui se battent, pour nous OMiserver notre soupe, nos fortunes, notre bien-être! Il ne faut pas être égoïste!
Laure, enthousiasmée. — C'est mon avis!
Georgette, sévère. — Ma tante! Je t'en conjure! {Laure rentre en elle-même^
LUCE. — Et puis, j'ai réfléchi : nous autres, jeunes filles à marier, que trouverons-nous après la guerre? Des embusqués? Des exemptés? Des hommes qui n'auront pas connu la grande tourmente? ou bien de vieux messieurs? ou des neutres? Non! Non! je ne veux pas de ça !
Laure, vibrante. — Nous ne voulons pas de ça !
LuCE. — Mon filleul s'est déclaré; je ne l'ai pas découragé... Et durant ses six jours de permission, j'ai vécu une délicieuse idylle!
Georgette. — C'était si délicieux que ça?
LuCE. — Ah ! ma chérie ! Nous avions un secret ! Nous nous promenions dans Paris. Nous allions dans les magasins... avec maman, qui ne se doutait de rien!... Nous prenions le thé! Le soir, nous allions au Bois, ou bien au cinéma, toujours avec maman !
Laure, au comble de la joie. — Maman, qui ne se doutait de rien! C'est exquis!
Georgette. — Ma tante... tu exagères ! (A Luce.) Pour finir?
LuCE. — Nous étions fiancés! Nous avions échangé des serments !
Laure. — Des serrements... de mains?
LucE. — Et aussi les serments. Je l'ai accompagné à la gare... avec maman... Et puis, quand je me
suis retrouvée seule avec mes parents, j'étais si malheureuse, que je leur ai tout avoué!
Georcette. — C'est donc ça, que M. Causse était si furieux!
LUCE. — Depuis trois mois, il ne décolère pas... Il voulait me marier à un ingénieur argentin!
Laure. — Un neutre!
LuCE. — Aussi, depuis trois mois, c'est l'enfer, chez nous! J'ai dû promettre de ne plus écrire à mon filleul.
Georgette. — Et tu as tenu parole?
LucE. — Oui! Je dicte mes lettres à la gouvernante! Et c'est elle qui envoie les paquets.
Georgette. — Mais, c'est très mal !
Laure, féremptoire. — Non! c'est très bien! (A Luce.) Mon âme vibre à l'unisson de la vôtre! Cette petite ne peut pas vous comprendre! Moi, je vous comprends! Et à votre place, j'aurais agi de même !
LuCE. — Eh bien ! Dites donc ça à papa ! Il vous recevra ! Tenez ! Le voici !