SCENE VIII GEORGETTE, LE VICOMTE
Georgette. — Eh bien ? sergent ! vous nous quittez si vite ?
Le vicomte. — Que voulez- vous? Je crains de vous imf>ortuner.
Georgette. — Ça, ce n'est pas gentil! C'est presque ur reproche.
Le vicomte. — Ce n'est qu'une impression!
Georgette. — Tenez! Nous irons demain voir les monuments... Les Invalides, le Louvre, la Sainte- Chapelle !
Le vicomte. — Merci! Je vous assure que ce n'est pas pour voir la Sainte-Chapelle que je suis venu en permission.
Georgette, déjà moins sèche. — Alors... c'est pour vous reposer?
Le vicomte. — Encore moins! C'était pour voir ma marraine! ma chère marraine, avec qui je corresponds depuis trois mois... et que je ne connais pas! Elle m'écrit des choses exquises, ravissantes... Je pense : <( Des Merlettes, tu es trop heureux! Tu vas la voir... Elle! par un grand E... celle à qui tu as pensé durant les monotones heures de veille, durant les heures brèves du danger! celle qui t'a soutenu, qui t'a encouragé, consolé! celle qui t'a laissé comprendre que tu n'étais pas le filleul indifférent auquel on fait l'aumône d'un colis, dont il n'a pas besoin, et d'une cordialité patriotique, dont il ne se contenterait pas! » J'arrive... et je trouve une jeune fille charmante, certes... mais moins expansive que je l'eusse souhaité... C'est à croire que ce n'est pas vous la marraine véritable
dont je reœvais, presque chaque jour, des lettres sans cesse plus confiantes...
Georgette, vivement. — Mais si! C'était moi! (A -part?) Ma tante Laure! dans quel guêpier m'astu fourrée!
Le vicomte. — Je vous crois... Vous avez été un i>eu surprise, n'est-ce pas? Vous me supposiez moins... ou plus... enfin, tout différent. Vous avez une déception.
Georgette. — Pas du tout !
Le vicomte. — Rappelez-vous ce que vous m'avez écrit, il y a huit jours !
Georgette. — Aidez-moi !
Le vicomte, tirant une lettre et lisant. — «... Vous me dites que vous n'êtes pas beau... Que m'importe? Pour moi, tous ceux qui ont défendu la terre sacrée sont beaux! La jeune fille française doit réserver les purs trésors de sa tendresse aux héros qui luttent pour la cause sainte! » Vous avez écrit ça!
' GEORCiETTE, troublée. — Oui! Oui! J'ai écrit ça!
Le vicomte, lisant. — « Une marraine est mieux qu'une sœur... c'est presque une fiancée! ))
Georgette. — Hein? J'ai écrit ça?
Le vicomte, vexé. — C'était donc de la littérature ?
GEORGErrE, gênée. — J'ai laissé courir ma plume
(A part^ Oh ! cette tante Laure ! Elle est pire que Cyrano !
Le vicomte. — Il y avait là un engagement... dont je ne réclame pas l'exécution! Mais il m'était infiniment doux... Adieu! Je retourne au feu...
Georgette. — Mon filleul.... restez ! J'ai fait la bête, et je me dépens. Oui, je vous ai écrit... selon mon cœur! Oui... je suis votre fiancée!
Le vicomte, gêné. — Ma fiancée!
Georgette. — Je vous ai livré mon âme... Je vous admire... Je serai votre femme!
Le vicomte. — Ma chère marraine! N'allons pas si vite! Connaissons-nous d'abord!
Georgette, s' emballant . — Est-ce que nous ne nous connaissons pas? Est-ce que je n'ai pas senti dans vos lettres, vos chères lettres... le pur sentiment que vous m'avez dédié? Donc, monsieur des Mcrlettes... {S'interrovipant.) Votre petit nom?
Le vicomte. — Julien!
Georgette. — Merci! Oui, Julien, je tiendrai mes engagements! Tenez! Il y a une de mes amies qui s'est fiancée ainsi! Et j'étais jalouse de son succès! Désormais, je n'ai plus rien à envier
personne! (A part) Je retire la signature à la i«utc Laurc!
Le vicomte. — Vous tenez absolument à ce que nous nous fiancions ?
Georgette. — J'y tiens... Vous demeurerez ici, durant toute votre permission.
Le vicomte. — Cependant... Jaudin !
Georgette. — Il demeurera aussi ! Et ce soir, je déclarerai à mon père que je suis engagée avec vous!
Le vicomte, ennuyé. — Ah ! si vite !
Georgette. — Pas de retard! Le temps nous entraîne! Ne réfléchissons pas! Oh! la tête que papa va faire!
Le vicomte. — Je vous en prie ! Ménagez monsieur votre père ! Il vaudrait peut-être mieux attendre mon départ pour lui révéler nos accords.