MORGUE
Fortune.
A toule chose elle est commune.
Et le monde elle a dans sa main ; Car le même homme elle peut faire Pauvre aujourd'hui, riche demain , Et ne sait point qui elle avance.
N'y doit nul avoir confiance.
Si haut qu'il soit un jour monté.
Car, dès que la roue a tourné, Il lui faut bien descendre en bas.
Deux personnages sont représentés au sommet de la roue. « Qui sont ces deux? » demande Croque - Sots. Dame Morgue hésite à répondre, « car il ne fait pas bon tout dire. » Mais Maglore qui, dans son courroux, ne ménage rien, se hâte de les nommer. D'autres personnages, figurés à diverses places sur la roue, sont aussi nommés, et chacun d'eux est l'objet de remarques satiriques.
Mais le jour approche, et les fées doivent se retirer, d'autant plus que les vieilles femmes de la ville les attendent dans le pré voisin. L'une d'elles vient se plaindre du relard : c'est celle qui, au commencement de la pièce, a consulté le charlatan. Elle veut se venger de celui qui lui a fait et dit ou-
trage devant tout le monde ; les fées promettent de l'y aider et de mettre bientôt le coupable a à point dans son lit d, comme elles ont fait la nuit précédente à un autre bourgeois d'Arras. Puis elles parlent, en chantant un motet.
Restent sur la scène le moine, qui a fait un somme pendant la féerie, et Hane le mercier. Le moine déclare par saint Âcaire qu'il ne s'en ira pas avant d'avoir mangé un morceau. Hane se charge de le mener au cabaret voisin, et le moine partage avec lui un crêpet, don de quelque dévot de saint Acaire. La table est mise au cabaret, et nous y revoyons la plupart des personnages de la pièce, qui s'y trouvent déjà ou qui ne tardent pas à arriver. Nous ne comprenons plus aujourd'hui la plupart des plaisanteries des buveurs ; d'autre part, ici comme dans le reste de la pièce, nous ne pouvons nous rendre compte de l'effet produit par les jeux de scène, dont, quelques-uns à peine sont indiqués.
Le médecin dit aux buveurs (on combattait déjà l'alcoolisme) :
Certes, seigneurs, vous vous tuez !
Vous serez tous paralytiques (Ou médeciae serait fausse) Quand à cette heure êtes céans I
Puis il conclut :
Çà I une fois Me donnez, s'il vous plaît, à boire.
Le moine s'est endormi de nouveau ; on s'entend pour le berner. Quand il se réveille, on lui raconte qu'Hanea joué et perdu pour lui, et qu'il doit tout.
Comme il proleste, Thôte refuse de le laisser partir :
Vous attendrez le chant du coq Ou vous me laisserez ce froc :
Le corps aurez, et moi Técorce.
Il se décide à laisser en gage son reliquaire : « Maintenant je puis prêcher, » dit Thôte. Et au nom de saint Acaire, il ordonne à ses clients de bien boire.
Le fou, accompagné de son père, vient faire et dire de nouvelles excentricités ; il se précipite sur la table, et Tun des buveurs doit tenir la nappe, l'autre le pot.
A la fin, le moine retire son reliquaire :
« Or çà I rendez-moi mes reliques :
Voici douze sous que je dois.
Vous renie et votre taverne ; Si j'y reviens, diable m'emporte ! »
Et tout le monde rentre chez soi.
Telle est cette pièce singulière, qui rappelle les comédies d'Aristophane par le cynisme de quelques expressions, par la fantaisie de la partie féerique, et par la mise sur la scène de personnages vivants, à commencer, par Fauteur, sa femme et son père.
La pièce se compose de deux grandes scènes, coupées par un intermède féerique. Il n'y a aucune intrigue ; c'est simplement, comme on dirait aujourd'hui, une a tranche » de la vie populaire d'Arras au xiu* siècle. On assiste aux petits incidents que la vie de chaque jour ramenait sur la place publique et dans les cabarets, et on voit défiler, comme dans une ce revue de fin d'année », toute une série de
types curieux, le charlatan, le moine aux reliques^ ridiot, etc.
Nous sommes choqués de voir Adam de la Halle exposer sa propre femme, comme Rutebeuf le fait aussi dans ses satires, à la risée publique ; mais sous les plaisanteries, qui sont du rôle^ on sent je ne sais quelle émotion sincère, et, quoi qu'il en dise, on le soupçonne d'aimer encore sa femme comme aux jours de la « verte saison ».
Il est bien évident que beaucoup d'allusions et beaucoup d'effets comiques sont perdus pour nous:, mais ce que nous pouvons comprendre ou deviner justifie amplement le bel éloge que M. Gaston Paris a fait du Jeu de la feuillée : « œuvre unique dans la littérature du moyen âge, pleine de poésie, de grossièreté, de charme, de malice, de satire et de fantaisie. ^
Le Jeu de Robin et de Marion
Nous avons défini ailleurs la pastourelle (1) et indiqué la place que tiennent Robin et Marion dans ce genre de poésie lyrique. Le Jeu de Robin et Marion n est autre chose qu'une pastourelle développée et mise en action. On a dit que c'était notre premier opéra comique, et en effet on y chante des fragments de pastourelle, et une partie du dialogue est mise en musique. Au commencement de la pièce, Marion chante :
Robin m*aime, Robin m'a, Robin m'a demandée et il m'aura.
(i) La Poésie lyrique en France au moyen âge, pages 36 et 179.
Hé I Robin, si tu m'aimes, Par amour mène m'en.
Et le chevalier qui arrive chante de son côté cet autre fragment de pastourelle :
Je m'en revenais du lournoyëment, Je trouvai Marotte seulette Au corps gent.
Le chevalier salue Marion et la conversation s'engage. L'intrigue est d'une simplicité enfantine, comme dans les pastourelles : aux avances du chevalier, Marion répond qu'elle aime Robin, et \e chevalier s'en va. Puis il repasse parla, renouvelle ses instances, et comme Robin survient, il lui cherche querelle, le bat et enlève la bergère sur son cheval ; mais elle lui résiste et il la laisse aller. La pièce se termine par une scène de réjouissances entre les bergers et parles fiançailles de Robin et de Marion.
Nous reviendrons sur quelques-unes de ces scènes pour signaler ce qu'elles offrent de particulièrement intéressant.
Le chevalier demande à Marion pourquoi elle chante si volontiers : ce Hé ! Robin, si tu m'aimes, — Par amour mène m'en », et Marion répond :
Beau sire, il y a bien de quoi.
J'aime Robinet et lui moi ;
Et bien m'a montré qu'il m'a chère :
M'adonne cette panetière,
Cette houlette et ce couteau.
Le chevalier, qui est en chasse et qui tient un faucon sur le poing, demande à Marion, qui lui répond par des plaisanteries et des calembours, si elle n'a
pas VU passer des oiseaux, et le dialogue continue ainsi :
MARION
Et OÙ allez-vous?
LE CHEVALIER
En rivière.
MARION
Robin n'est pas de tel manière, On a vers lui plus de plaisir ; Toute la ville il met en bruit Quand il joue de sa musette.
LE CHEVALIER
Or dites, douce bergerette, . Aimeriez-vous un chevalier?
MARION
Beau sire, n'approchez pas tant.
Je ne sais que chevaliers sont.
Plus que tous les hommes du monde
Je ne veux aimer que Robin.
Il vient le soir et le matin
A moi tous les jours sans manquer,
Et m*apporte de son fromage...
LE CHEVALIER
Or me dites, douce bergère, Voulez-vons venir avec moi Jouer sur ce beau palefroi Le long du bosquet, en ce val?
MARION
Sire, éloignez votre cheval, Peu s'en faut qu'il ne m'ait blessée.
Celui de Robin point ne rue Quand je vais suivant sa charrue..
Comment vous nomme-t-on ?
LE CHEVALIER
Aubert.
MARION (chantant) Perdez votre peine, sire Aubert, Je n'aimerai d'autre que Robert.
Pendant que le chevalier se retire, Marion chante encore :
Trairi deluriau deluriau delurièle Trairi deluriau deluriau delurot.
C'est le refrain d'une pastourelle, dont le chevalier reprend le premier couplet :
Ce matin chevauchais à lisère d'un bois, Trouvai gente bergère, si belle ne vit roi.
Hé I trairi deluriau deluriau delurièle, Trairi deluriau deluriau delurot.
Le chevalier parti, Marion appelle Robin en chantant :
Hé ! Robechon, Leure leure va, Viens donc à moi, Leure leure va !
Et Robin répond :
Hé I Marion, Leure leure va, Je vais à toi, Leure leure va !
MARION
Robin !
ROBIN
Marote I
MARION
D'où viens-tu ?
ROBIN
Par tous les saints 1 j'ai revêtu.
Comme il fait froid, cotte de bure.
Et t'apporte des pommes, tiens.
Robin, je te reconnus bien Au chanter, comme tu venais.
Et tu ne me reconnaissais ?
BOBIN
Si fait ! au chant et aux brebis.
MARION
Robin, tu ne sais ? doux ami, Et ne me le tiens point à mal, Ici vint un homme à cheval, Et il portait comme un milan Sur son poing ; beaucoup me pria D'aimer, mais peu y réussit, Car je ne te ferai nul tort.
ROBIN
Marote, tu m'aurais tué I Mais si j'y fusse à temps venu, Ou moi, ou Gautier le Têtu, Ou Baudon, mon cousin germain, Diables y eussent mis les mains, Point ne fût parti sans bataille.
MARION
Robin, plus ne t'en inquiète.
Mais entre nous faisons la fête.
Robin s'assied près de Marion, et ils font, en devisant, un frugal repas avec des pommes et du fromage. Puis commence un duo.
ROBIN
Marote, je veux éprouver Si tu m'es loyale amiette.
Car tu m'as trouvé amiet.
[En chantant)
Bergeronnette,
Douce fillette.
Donne-le-moi, ton petit chapeau, Donne-le-moi, ton petit chapeau.
^Amoii {chantant) Robin, veux-tu que je le mette Sur ta tête, par amourette ?
ROBIN (chantant) Oui, vous serez mon amiette Et vous aurez ma ceinturette.
Mon aumônière et mon agrafe.
Bergeronnette,
Douce fillette, Donne -le-moi, ton petit chapeau.
Marion demande ensuite à Robin de lui faire des tours de force, sur la nature desquels nous ne sommes pas bien renseignés, le tour « du pied », celui « delà têle », celui « des bras ».
MARION (chantant) Robin, par Tâme ton père !
Fais-nous donc le tour de tête.
ROBIN (chantant) Marot, par l'âme ma mère 1 J'en viendrai moult bien à bout.
Y fait-on tel mine, Belle ? Y fait-on tel mine ?
MARION (chantant) Robin, par l'âme ton père I Fais-nous donc le tour des bras.
ROBIN {chantant) Marot, par l'âme ma mère 1 Tout ainsi que tu voudras.
Est-ce la manière.
Belle ? Est-ce la manière ?
Marion demande encore à Robin de danser ; mais il veut d'abord aller chercher le tambour et a la musetle au gros bourdon ». 11 ramènera Baudon et Gautier, dont il pourrait avoir besoin si le chevalier
revenait. Marion lui recommande de ramener aussi son amie Péronnelle.
Robin convoque fout sor monde, puis il prend les devants et arrive le premier près de Marion, au moment où le chevalier vient d'être repoussé une seconde fois ; c'est alors qu'il est battu par le chevalier, qui enlève Marion.
Les amis de Robin surviennent :
ROBIN
Ami Gautier, êles-vous là?
J'ai tout perdu, Marolo part.
GAUTIER
Que ne rallez-vous secourir?
' robin' Taisez-vous I II nous courrait sus, Fussions-nous même quatre cents« C'est un chevalier forcené.
Qui a une si grande épée I Il vient de me donner tels coups Que je les sentirai longtemps.
BAUDON
Si j'y fusse venu à temps, Y aurait eu grande mêlée.
ROBIN
Or regardons leur destinée ; Vous prie que nous embusquions Tous trois derrière ces buissons.
Car je veux Marion sauver ; Aidez-moi à la secourir, Le cœur m'est un peu revenu.
Pendant ce temps, le chevalier fait une dernière tentative près de Marion.
LE CHEVALIER
Je VOUS mènerai avec moi,
Et vous aurez je sais bien quoi.
Ne soyez envers moi si fière, Prenez cet oiseau de rivière Que j's^i pris : tu en mangeras.
MARION
J'aime mieux mon fromage gras, Et mon pain et mes bonnes pommes, Que votre oiseau avec ses plumes.
En rien vous ne pouvez me plaire.
Dépité, le chevalier la laisse aller etquitte la place.
ROBIN
Hou I Hou !
Dieu ! c'est lui qui m'appelle.
Robin, doux ami, comment va ?
ROBIN
Marote, très bien je me trouve Et guéri, puisque je te vois.
MARION
Viens donc ici, embrasse-moi.
ROBIN
Volontiers, sœur, puisqu'il te plaît.
MARION
Regardez-moi ce petit fou
Qui m'embrasse devant le monde.
BAUDON
Marot, nous sommes ses parents, \
Ne prenez nul souci de nous.
MARION
Etl je ne l'ai point dit pour vous ; Mais en ferait devant tous ceux De notre ville autant qu'ici.
ROBIN
Et qui s'en tiendrait ?
MARION
Et encore, Regardez quelle mine fière I
LE THÉÂTRE. i>
ROBIN
Dieul comme je serais vaillant Si le chevalier revenaiti
MARION
Sais-lu, Robin, par quel moyen Je m'échappai?
ROBIN
Je le sais bien.
Nous vîmes toute Taventure.
Demande à Baudon, mon cousin, Et Gautier, quand te vis partir, S'ils eurent en moi que tenir I Trois fois de leurs mains m'échappai.
GAUTIER
Robin, tu es très courageux.
Mais quand la chose a bien tourné, Aisément doit être oubliée.
On voit arriver Péronnelle etHuart; et les amis, se trouvant au complet, commencent à se divertir. Les jeux des bergers sont accompagnés de plaisanteries, parfois grossières, que Robin réprime à cause de Marion. Ils jouent d'abord à saint Coisne. C'est Robin qui fait le saint, et chacun doit lui apporter son ofirande, sans rire, sous peine de payer Tamende, Ils jouent ensuite aux rois et aux reines. Raudon s'offre à être roi, mais on décide que le roi sera choisi au nombre des mains.
HUART
Or çà^ mettons nos mains ensemble.
BAUDON
Sont-elles bien? Que vous en semble?
Lequel commencera.
BUART
Gautier 1
6AUTIECR
Je commencerai volontiers.
El un I .
HUART
Et deux I
ROBIN
Et trois I
BAUDON
Et quatre !
HUART
Compte après, Marot, sans débattre.
Très volontiers. Et cinql
PÉRONNELLE
Et sixl
GAUTIER
Et sept I
HUART
Et huit 1
ROBIN
Et neuf !
BAUDON
Et dix I Eh ! eh I beaux seigneurs, je suis roi.
GAUTIER
Par Notre-Dame I c'est le droit.
Et nous tous, je crois, le voulons.
ROBIN
Levons-le haut et couronnons I Ho l c'est bien.
HUART
Hél Perrette, or donnCi Je te prie, au lieu de couronne Au roi ton beau chapeau de paille.
PÉRONNELLE
Tenez, roi I
Le roi pose ensuite à ses sujets des questions qui
amènent des réponses saugrenues ou plaisantes (1). Pour récompenser Robin de sa belle réponse à une question grossière, le roi dit :
... J'accorde qu'il souhaite Ce qu'il voudra.
ROBIN
Je n'ose, sire.
LE ROI
Va, embrasse donc Marion
Si doucement que bien lui plaise.
MARION
. Voyez le fou, s'il ne me baise 1
ROBIN
Je n'en fais rien.
MARION
Vous en mentez !
Encore y paraît. Regardez !
Je crois, mordu m'a au visage.
ROBIN
Je croyais tenir un fromage.
Tant je te sentis tendre et molle.
Avance, sœur, embrasse-moi Pour faire paix.
C'est au tour de Péronnelle d'aller à la cour et de répondre au roi.
HUART
Avancez, Perrette I
PÉRONNELLE
Je n'ose.
LE ROI
Si, Perrette, sil Or, dis-moi.
Par cette foi que tu me dois,
(1) Le jeu du roi et de la reine fut interdit comme immoral par un évoque de Worcester en 1240. Voy. Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais^ l, 460.
• te» fc-fc
adâm de la halle 101
La plus grand joie que tu aïs eue D'amour, en quel lieu que tu fusses.
Or dis, et je t'écouterai.
PÉRONNELLE
Sire, volontiers le dirai :
Par ma foi, c'est quand mon ami, Qui en moi cœur et corps a mis.
Tient à moi aux champs compagnie Près mes brebis, sans vilenie.
LE ROI
Sans plus ?
PÉRONNELLE
Oui vraiment.
HUART
Elle ment !
LE ROI
Par tous les saints, je t'en crois bien.
Marotte, or sus I viens à cour, viens !
MARION
Faites-moi donc demande belle.
LE ROI
Volontiers. Dis-moi, Marotelle, Combien tu aimes Robinet, Mon cousin, ce joli varlet.
Honnie soit qui mentira !
MARION
Par ma foi I je ne mentirai.
Je Taime d'une amour si vraie Que n'aime autant brebis que j'aie. Même quand a jeunes agneaux.
LE ROI
Par tous les saints I c'est bien aimé.
Après une courte scène èpisodique, où Robin se dislingue en arrachant une brebis à un loup, Baudon dit à Robin :
Sais- tu de quoi je veux parler, Robin ? Si tu aimes autant
Marotain que tu fais semblant,
Certes, je te conseillerais
De la prendre si Gautier veut.
GAUTIER
Moi? J'y consens.
ROBIN
Et je le veux bien.
BAUDON
Prends-la donc.
ROBIN
Çà 1 est-ce tout mien ?
BAUDON
Oui, tout ; nul ne t'en fera tort.
Robin embrasse Marion.
Hé î Robin, que tu m'étreins fort I Ne sais-tu faire bellement ?
BAUDON
C'est grand merveille qu'il ne prend De ces deux à Pérette envie.
PÉRONNELLE
Qui ? moi ? Je n'en sais nul en vie Qui jamais eût de moi souci.
BAUDON
Y en aurait, par aventure, Si tu osais faire l'épreuve.
PÉRONNELLE
Bah I qui ?
BAUDON
Moi-même ou bien Gautier.
HUART
Moi aussi, très douce Perrette.
GAUTIER
Il est vrai que pour ta musette Tu n'as au monde qui te vaille.
Mais, j'ai du moins cheval de trait, Bon harnais et herse et charrue,
Et suis seigneur de notre rue. J'ai robe et surcot tout d'un drap, Et ma mère a un bon hanap Qui m'échoira s' elle mourait, Et une rente qu'on lui doit De grain sur un moulin à vent, Et une vache qui nous rend Beaucoup de lait et de fromage.
N'est-ce pas là bon mariage.
Dites, Perrette?
PÉRONNELLE
Certes oui 1 Mais je n'oserais m'engager A cause de Guiot mon frère ; Car vous et lui êtes deux fous.
En pourrait bien venir bataille.
GAUTIER
Si tu ne veux, n'en parlons plus.
Occupons- nous des autres noces.
Pour fêter les fiançailles de Robin et de Marion, on organise un repas, et comme nappe, on étend à terre le jupon blanc de Péronnelle. Chacun des bergers donne sa part ; Robin, qui n'est pas assez bien muni, court au village voisin pour en rapporter des vivres. Quand tout le monde est réuni, on s'assoit parterre et le festin commence; Gautier excite la jalousie de Robin en taquinant sa cousine Marion ; puis, prié de chanter, il entame le fableau ordurier d'Audigier, et Robin est obligé de l'arrêter au premier vers. La fête se termine par des danses : Robin et Marion dansent ensemble, puis Robin mène a, la tresse » et les acteurs quittent la scène à sa suite.
Le genre de la pastourelle, lyrique ou dramatique, ne va pas sans quelque fadeur ; mais ici, à côté des scènes conventionnelles, nous avons des scènes
lOH LE THÉÂTRE AU MOYEN AGE
d'observation qui paraissent bien prises sur le vif. Les jeux des bergers soat intéressants, bien présentés et vivement menés, et Robin et Marion ne manquent pas d'une certaine personnalité, Marion avec sa galté spirituelle et son entrain^ Robin avec sa poltronnerie, ses fanfaronnades et sa tendresse d'enfant.
Le Jeu de Robin et de Marion 'est précédé, dans un manuscrit, par une sorte de farce anonyme, très courte, intitulée le Jeu du pèlerin, où trois personnages injurient et frappent un pèlerin dont la figure et les propos ne leur plaisent pas. C'est une bousculade comme en offrent les parades dans les baraques de foire. Le pèlerin apporte des détails sur la dernière partie de la vie d'Adam de la Halle, dont il annonce la mort, et c'est là pour nous aujourd'hui le principal intérêt de ce petit acte.