UN ERMITE
Sire, nous y sommes pour Dieu Prier et servir jour et nuit.
Pauvres ermites I
ROBERT
Peu m'importe ce que vous faites !
Plus ici ne demeurerez, Mais sur l'heure tous vous mourrez.
Tiens I Reçois ce coup sur ta face I Toi, que dis-tu de mon épée?
Es-tu pressé de m'échapper ?
Tiens cela, passe, suis les autres !
Et toi, tiens 1 Prends-moi ce coup-là ; Je ne hais rien tant, par le monde.
Que de tels gens 1 Dieu vous confonde !
C'est fait, tous vous ai dépêchés I Plus vous n'aurez besoin de livres, Que vous fussiez ou clercs ou lais !
Puisqu'êtes morts, ici vous laisse, Et je vais ailleurs me distraire.
Il apprend par un passant que la duchesse de Normandie se trouve tout près, au château d'Arqués, et que le duc est à la chasse. Il est pris du désir de voir sa mère, et se dirige vers le château. Quand les écuyers de la duchesse voient s'avancer le terrible Robert, vêtu de fer, Tépée nue au poing, ils prennent la fuite^ devant ce « diable d'enfer », et la duchesse elle-même se précipite vers sa chambre pour s'y réfugier avec sa demoiselle d'honneur. Robert, pour la première fois, se sent ému.
ROBERT
Certes, je vois, sans en douter, Que le monde me hait à mort, Et Dieu aussi : il n'a pas tort I Chacun me fuit, chacun s'éloigne ; Je dois avoir honte et vergogne Des grands méfaits, de tous les crimes, Dont je me suis Tàme souillé !
Ma mère elle-même me fuit.
Et j'en ai deuil I
11 arrête la duchesse dans sa fuite, et la supplie de lui parler, de lui dire, si elle le sait, comment il se fait qu'il ne puisse s'abstenir de mal faire. Il apprend alors, de la bouche de sa mère, qu'un jour, désolée de ne pas avoir d'enfant, elle a proféré ce blasphème : ^ Puisque Dieu me refuse un enfant^ que le diable m'en donne un 1 x> Et il est né à la suite de ce vœu impie.
Plus de doute^ c'est sous l'inspiration du diable que Robert a commis tous ses crimes. Il s'en repent aussitôt, et prend la résolution de se rendre près du pape pour lui confesser ses péchés.
Il commence par essayer de convertir ses compagnons de folie, et, comme ils se moquent de lui, il les met à mort. Arrivé près du pape, il se jette à ses pieds, malgré les sergents, qui le frappent pour Técarler, et il lui requiert confession. « Qui es-tu ? » demande le pape.
ROBERT
Fils suis du duc de Normandie, Mais je me répute et sais bien, Sire, que je vaux pis qu'un chien, Tant suis à Dieu abominable I Robert ai nom, surnom de Diable.
Pour Dieu, veuillez me conseiller, Ou perdu suis I
€ Tu es donc, dit le pape, ce Robert dont on parle tant, et dont nul ne pourrait compter les crimes I i^ Puis il écoute sa confession, et le renvoie à un ermite, qui habile sur les bords du Rhône, pour en recevoir sa pénitence. Robert se remet en route, trouve l'ermite, et celui-ci, sur Tordre de Dieu lui-même, donne au pécheur repentant la pénitence suivante : il devra contrefaire le fou, avec une massue au cou, ne pas parler plus qu'un muet, et ne manger d'autre nourriture que celle qu'il pourra enlever aux chiens.
ROBERT
Si je puis ainsi être quitte Des péchés mortels que j'ai faits, Loué soit le doux Roi des cieux Et de la terre !
Nous avons ensuite une succession de scènes où lous voyons Robert exécuter fidèlement sa pénitence. Une fromagère, qui vient d'étaler ses fromages au narché, le voit venir et en a peur ;
LA FROMAGÈRE
Ho 1 Je vois ci venir un fou Qui à mon panier rit des dents, Pour les fromages qui dedans Sont. Mais, par le grand saint Germain!
Avant qu'il y mette la main, D'ici je vais les enlever.
Et ailleurs vendre les irai.
Il me pourrait bien d^un fromage Ou de plus d'un faire dommage ; D'ici m'en vais.
Deux passants s'arrêtent pour s'amuser de lui :
PREMIER COMPAGNON
Compagnon, vois donc les allures De ce fou, et sa contenance.
D'une main saute et d'un pied danse , Assez follement se démène.
De lui, ami, approchons-nous Pour ouïr les mots qu'il dira ; Je crois que rire nous fera Un bon moment.
DEUXIÈME COMPAGNON
Je le veux bien, avançons-nous.
Aussi ne vis-je, par saint Gille, De longtemps fou en cette ville.
{S' adressant au fou) Gomment as-tu nom, Giilebert?
{A son compagnon) Par mon âme, il parait stupide* Tire-toi un peu en arrière^
Je lui vais donner par derrière De mes cinq doigts un bobelin (i).
{Au fou) Regarde-moi donc, Robelin :
Qui t'a frappé?
PREMIER COMPAGNON
Pas plus qu'un àne mort de coups Il ne dit mot. Que veut ce dire?
Vois donc comme il se prend à rire I Qu'a-l-il donc pu trouver de bon ?
Je le veux farder de charbon, Il paraîtra plus beau garçon.
{Au fou, après lui avoir frotté le visage de charbon) Or va, tu n'auras plus si laid Le visage comme il était.
Si le bien que t'ai fait savais.
Tu me dirais un grand merci.
(A son compagnon) Regarde : est-il pas bien noirci Par le visage ?
DEUXIÈME COMPAGNON
Oui, par Dieu I Que vais-je lui faire!
Je vais mettre sous son chapel Ce vieux lambeau de draperie,
Et lui tirerai le toupet.
{Au fou) Viens par ici, Jobin Tripet ; Pour te rendre encor plus joli.
Je te ferai porter bannière Avec ce drap.
Us finissent par avoir pitié de lui.
DEUXIÈME COMPAGNON
J'ai pitié de sa folle mine, Et de ce qu'il ne parle goutte.
Mais il pleure I Regarde donc.
(1) Un coup de pied.
Le vois-lu ? C'est fait, il s'enfuit.
Il nous a longtemps amusés Et divertis.
PREMIER COMPAGNON
Tu dis vrai. Avec moi viens-tu Pour boire un coup ?
DEUXIÈME COMPAGNON
Volontiers î Par Dieu, allons-y !
Ea poursuivant sa route, Robert s'approche de Fempereur, dont on vient de servir le repas.
l'empereur Seigneurs, qui nous a envoyé Cet homme que je vois venir ?
Entre mille est beau bachelier.
Mais il me semble qu'il est fou ; C'est grand dommage, par saint Paul.
Appelez- le sans plus tarder, Et puis donnez-lui à manger Ici devant.
premier CHEVALIER
Çà, mon ami, avancez-vous.
Gomment êtes vous appelé ?
Dites-le, et ne cachez rien A l'empereur.
DEUXIÈME CHEVALIER
Il montre bien à sa manière QuMl est vraiment tout à fait fou.
Il nous a fait la moue à tous.
Et puis s'en va ses pas comptant.
Le voici revenir trottant, Portant à son cou sa massue.
De la peine qu'il a lui sue Tout le visage.
l'écuyer DE l'empereur (s' adressant à Robert) Mon ami, bon êtes et sage.
Asseyez-vous un peu ici :
Je vous servirai de mon mieux.
Tenez, mon ami, et pensez A manger bien.
Robert, fidèle à sa pénitence» ne touche pas aux mets qu'on lui sert ; mais, lorsque l'empereur jette un os à son chieu Louvet, il se précipite pour le lui disputer.