‹ Le Théâtre libreChapitre 2 sur 19 · IV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVANT-PROPOS

voir, ne cherche là aucun profit personnel ;

Qu'en élargissant sa tâche, il ne fait qu'obéir à la nécessité de suivre la voie tracée par les événements;

Qu'enfin, le Théâtre Libre, dans sa forme nouvelle, restera comme par le passé une œuvre d'intérêt général, ignorante des bas trafics où s'enlise peu à peu 1' « industrie théâtrale ».

Transformé matériellement, le Théâtre Libre vivra, comme il a vécu depuis trois ans, par l'art et pour l'art.

De Mars 1887 à Juin 1890

Le Théâtre Libre a donné sa première soirée il y a à peine trois ans.

Au commencement de 1887, l'organisateur du Théâtre Libre, alors employé de la Compagnie du gaz aux appointements de 1,800 francs par an, n'avait jamais joué devant un vrai public; il faisait seulement partie d'un modeste cercle d'amateurs qui, pour occuper leurs loisirs, représentaient entre eux des pièces du répertoire courant, lorsqu'un jour il conseilla à ses camarades de donner des ouvrages inédits d'auteurs jeunes et de débutants, afin de pouvoir inviter la cri-

/| LE THÉÂTRE LinilE

tique à ces j)iciiu('i-<'s, en leur (ionniuit une siiriction et un but intéressants.

Ce conseil eut l'heur d'être suivi ; le résultat fut la représentation du 30 mars 1887, dont le programme, prérédé d'une simple épigraphe « Théâtre Libre », fut exécuté dans la salle du passage de l'Elysée-des-Beaux- Arts. On joua quatre petits actes dont l'un, Jacques Damour, fut immédiatement reçu à l'Odéon.

Les frais de cette soirée avaient été couverts il l'aide de quelques cotisations entre camarades et surtout avec le salaire mensuel de M. Antoine qui avait fixé cette date du 30 parce qu'elle coïncidait (comme le devait faire aussi la deuxième représentation, 30 mai suivant) avec le paiement des employés du gaz.

Après la soirée de Jacques Damour, il fallut attendre faute d'argent, et ce n'est que deux mois plus tard, que put être donnée la seconde représentation composée de La Nuit

Bergamasque d'Emile Bergerat et En Famille d'Oscar Méténier.

Non seulement ce deuxième spectacle avait épuisé le très mince budget du Théâtre Libre naissant, mais il était impossible de recourir une seconde fois au dévouement des premiers souscripteurs, et de lourdes dettes, deux ou trois cents francs, semblaient enlever toute possibilité d'aller plus avant.

C'est alors que M. Antoine conçut l'idée de s'adresser à des artistes et à des gens du monde pour assurer, au moyen de cotisations annuelles, l'existence de l'œuvre embryonnaire. Il fallait, pour s'aillrmer, préparer une saison complète, comprenant sept ou huit représentations données mois par mois. Pour se consacrer complètement à cette entreprise, M. Antoine abandonnait son emploi, vers la fin juillet de la même année, sans s'inquiéter de la possibilité d'une non réussite, et dans le seul espoir de mener à bien son projet.

On se fera d'ailleurs une idée des difficultés, des obstacles, des déceptions, des déboires qu'il rencontra tout d'aljord, par la lettre suivante — qui aurait découragé plus d'un «jeune

LE TIlEATIli: LIDUE

homme » ditt-il l'tre plus tard « porté en triomphe », lettre (ju'il reçut d'une des sommités du journalisme français, en réponse à une supplique où il lui demandait l'aide de sa haute notoriété.

Voici cf'ttf Icttri

Monsieur,

Saint-Germain-en-Laye.

VoUre lettre m'a singulièrement intéressé, mais vous vous exagi'Tez singulièrement l'influence que je pourrais avoir sur les destinées du Théâtre Libre (1).

Il vous faut 7 ou 8,0()0 francs et vous jugez que rien ne serait plus facile que de vous procurer cette somme.

Prenez 20,000 francs, dit une femme mariée à Tliiboust, et fuyons à l'étranger.

Je veux bien prendre 20,000 francs, répondit le vaudevilliste, mais dites-moi où t

Vous pensez que dix lignes de moi feront sortir les dits 8,000 francs des caisses.

Je vous dirai d'abord que la question du Théâtre Libre n'entre pas dans mes attributions, que Vitn est au Figaro pour cela.

J'ajoute que le public ne K'inU'frcsse pas di'inesuit}mcnt à cotre tuntaticc louable. Théâtre Libre ou non, que lui importe ; il restera sourd et ne donnera pas un sou.

(1) M. Antoine avilit sollicité dix liffncs de jiuMicité dans an Conrricr do Puris pour exposer ses projets.

HiSTomQi;u 7

Si 7 ou 8,000 francs peuvent faire vivre le Tliéâtre Libre, Sarcey, Vilu et tons les critiques les trouveront plus facilement que moi. U s'agirait de trouver parmi nous 70 ou 80 personnes qui consentissent chacune à donner cent francs. Les directeurs, les auteurs en vue, les critiques et peut-être quelques journalistes. Si un pareil mouvement se faisait en faveur du Théâtre Libre, tout irait bien ; mais Je iw puig et no ceux en prendre l'initiatico et j'ajoute que le moment est peu favorable ; on n'est pas à Paris et je vais rejoindre les autres dehors. Venez donc me voir vers le 15 septembre (1), nous causerons plus utilement.

Recevez, Monsieur, mes salutations empressées.

Albert Wolff.

Malgré tout, en octobre 1887, le Théâtre Libre inaugurait sa première saison , avee 3,700 francs d'abonnements seulement, d'où il fallait défalquer un millier de francs de dettes ; il avait été nécessaire, en eflet, de louer, de meubler et d'aménager le local de la rue Blanche afin d'assurer les répétitions

(1) On émit en iiiin; — il s'iiaissait clo Iroiivcr, pondant juillet ei août, les ressources nécessaires pour recommencer en septembre, à l'ouverture de la saison théâtrale.

8 I.E THEATItE LIBRE

r(5giili('res et suivies des oeuvres mises à l'«'tude (1).

Les répétitions du premier spectacle avaient eu lieu, cahin-caha, chez un marchand de vin de la nie Lepic, et celles de la seconde soirée dans un cntre-sol inoccupé de la rue Bréda, prêté par un concierge qui avait la manie du théâtre.

Ce fut dans cet endroit bizarre que M. Emile Bergerat, avec la bonne grâce et l'entrain qu'on lui sait, vint faire répéter pendant plusieurs semaines sa Nuit Bergamasque, tandis qu'aidé de plusieurs amis et aussi d<' jeunes auteurs, comme Arthur Byl, le directeur portait à domicile les lettres d'invitation afin d'économiser le prix des timbres-poste.

Le succès même faillit compromettre l'existence du Théâtre Libre. Le propriétaire de la salle de l'Elysée-des-Beaux-Arts congédiait ses locataires au lendemain de la représentation de Sœur Philomène, trouvant cette

(I). M. Emile Paz, alors secrétaire général, rendit i cette occasion les services les plus précieux et il doit être remercié ici de la part active qu'il prit it l'organisation des deuxième et troisième soirées du Théâtre Libre.

HISTOniQUE 9

affluence et ce bruit dans son petit théâtre un peu inquiétants pour la solidité de l'immeuble.

M. Antoine, toujours dénué d'argent, dut se mettre à la recherche d'une salle assez spacieuse pour recevoir les invités du Théâtre Libre, beaucoup plus nombreux, hélas ! que les membres fondateurs qui le subventionnaient.

Après avoir vainement tenté de transporter ses pénates au théâtre Montmartre, au théâtre Beaumarchais, le directeur errant, achevant le tour de la banlieue, abordait enfin au théâtre Montparnasse, dont le propriétaire, M. Hartmann, ouvrit ses portes à deux battants aux espoirs de ces jeunes gens, dans des conditions de cordialité et de désintéressement qui ne seront jamais assez connues.

Le Théâtre Libre doit beaucoup à M. Hartmann, et la généreuse hospitalité accordée par lui restera l'un des plus précieux souvenirs de la première période.

La saison 87-88 s'acheva donc rue de la Gaité-Montparnasse et, malgré les pronostics décourageants qui avaient accueilli ce déménagement lointain, elle ne fut pas la moins brillante.

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Lorsqu'elle prit fin, M. Antoine, qui avait fini par rt-aliser onze mille francs d'abonnements dans l'année, se trouvait cependant une fois encore en face d'un déficit sérieux et inquiétant.

Une salle située plus au centre s'imposait : il n'est pas nécessaire de faire le long récit des obstacles de toute nature qui surgirent; rappelons seulement que le Théâtre Libre put enfin s'installer aux Menus-Pliiisirs, avec le directeur desquels M. Antoine signa un traité en bonne forme, qui assurait son œuvre contre de nouvelles éventualités.

L'abonnement produisit en cette seconde saison environ 40,000 francs. Obligé par le succès, le directeur improvisé donnait en même temps à la mise en scène une importance plus grande; d'autre part, il indemnisait les interprètes dans la mesure de ses nouveaux moyens ; à tous les points de vue, il perfectionnait ses moyens d'action.

En 1889-90, une tentative fut faite par M. Antoine pour installer sou théâtre au Vaudeville, à la Porte -Saint -Martin ou à l'Ambigu .

La salle du boulevard de Strasbourg rendait presque indispensable ce déménagement.

Malheureusement, M. Antoine se heurta partout à des difficultés insurmontables, et il dut se résigner, profitant malgré lui des clauses de son traité, à habiter plusieurs mois encore le local où il achève en ce moment la présente saison.

Et maintenant, si l'on a été heureux de remercier publiquement plusieurs personnes qui, parleur bienveillance, leur cordialité dans des moments critiques, ont sauvé la maison, il faut terminer en disant bien haut que le Théâtre Libre a été non seulement l'œuvre de M. Antoine et de ses camarades, mais encore le résultat des efforts de tout un groupement de personnalités, membres de la Presse, écrivains, artistes dramatiques, qui n'ontcessé de couvrir la nouvelle tentative de leur toute puissante protection.

C'est ainsi que, dès la première heure, des hommes de cœur, devinant les difficultés pécuniaires où se débattait M. Antoine, ne tenaient pas seulement à donner aux soirées du Théâtre Libre la consécration de leur présence,

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mais encore s'inscrivaient parmi les abonnés, — Plusieurs qu'il faut nommer (1) et des plus illustres, daignaient inscrire leurs noms sur de modestes programmes à côté de très jeunes débutants, et ils ne cessèrent jamais depuis, en toutes circonstances et dans les heures les plus critiques, de soutenir une œuvre qu'ils jugeaient féconde.

(1) MM. Edmond de Concourt, Emile Zola, Théodore de Banville, Alphonse Daudet, Edouard Lockroj-, Catulle Mendès, Emile Bergerat, etc., etc.

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