Voyage du sieur Paul Lucas, ch. xii
pour traiter comme il convient ce sujet, qui est d'une importance capitale pour tous ceux qui s'intéressent à l'étude des questions maçonniques, et en particulier de la question si controversée des « pouvoirs occultes » ; peut-être auronsnous quelque jour l'occasion d'y revenir. Tout ce que nous avons voulu montrer, c'est que M""® Blavatsky a simplement attribué aux « Mahâtmâs » ce qu'elle savait ou croyait savoir au sujet des « Maîtres n ; elle commit en cela certaines méprises, et il lui arriva de prendre à la lettre des récits qui étaient surtout symboliques ; mais elle n'eut pas de grands efforts d'imagination à faire pour composer le portrait de ces personnages, qu'elle relégua finalement dans une région inaccessible du Thibet pour rendre toute vérification impossible. Elle dépassait donc la mesure quand elle écrivait à Solovioff la phrase que nous avons citée plus haut, car le type selon lequel elle avait conçu les « Mahâtmâs » n'était nullement de son invention ; elle l'avait seulement déformé par sa compréhension imparfaite, et parce que son attention était surtout tournée du côté des « phénomènes », que les associations initiatiques sérieuses ont toujours regardés au contraire comme une chose fort négligeable ; de plus, elle établissait, plus ou moins volontairement, une confusion entre ces « Mahâtmâs » et ses vrais inspirateurs cachés, qui ne possédaient assurément aucun des caractères qu'elle leur prêtait ainsi fort gratuitement. Par la suite, partout où les théosophistes rencontrèrent quelque allusion aux « Maîtres », dans le Rosicrucianisme ou ailleurs, et partout où ils trouvèrent quelque chose d'analogue dans le peu qu'ils purent connaître des traditions orientales, ils prétendirent qu'il s'agissait des « Mahâtmâs » et de leur ({ Grande Loge Blanche » ; c'est là proprement renverser l'ordre naturel des choses, car il est évident que la copie ne peut être antérieure au modèle. Ces mêmes théosophistes ont d'ailleurs cherché à utiliser de la même façon des éléments de provenances fort diverses et parfois inattendues ; c'est ainsi qu'ils ont voulu tirer parti des visions d'Anne-Catherine Emme-
rich, en identifiant au séjour mystérieux de leurs « Maîtres de Sagesse» le lieu, peut-être symbolique, que la religieuse wes tphaliennedécrit sous le nom de «Montagne des Prophètes » ^. La plupart des « Maîtres », avons-nous dit, sont censés habiter le Thibet : tels sont ceux que nous avons eu l'occasion de mentionner jusqu'ici, et ce sont ces « Maîtres » thibctains qui sont proprement les « Mahâtmâs », bien que ce terme, comme nous l'avons fait remarquer, soit quelque peu tombé en désuétude. Il en est pourtant quelques autres dont la résidence est moins lointaine, au dire des théosophistes, du moins depuis que les « Mahâtmâs » se sont décidément identifiés aux « Adeptes » au sens rosicrucien du mot ; l'un d'eux, notamment, séjournerait habituellement dans les Balkans ; il est vrai que le rôle qui est attribué à celui-là concerne plutôt le Rosicrucianisme, précisément, que le théosophisme ordinaire. A ce « Maître )),qui paraît bien être un des « sept adeptes » dont parlait le comte Mac- Gregor, se rattache pour nous un souvenir personnel : il y a quelques années, en 191 3 si nous ne nous trompons, on nous proposa de nous mettre en rapport avec lui (il s'agissait d'ailleurs d'une affaire avec laquelle, en principe, le théosophisme n'avait rien à voir) ; comme cela ne nous engageait à rien, nous acceptâmes volontiers, sans pourtant nous faire beaucoup d'illusions sur ce qui en résulterait. Au jour qui avait été fixé pour la rencontre (laquelle ne devait point avoir lieu « en astral »), il vint seulement un membre influent de la Société Théosophique, qui, arrivant de Londres où devait alors se trouver le « Maître », prétendit que celui-ci n'avait pu l'accompagner dans son voyage, et trouva un prétexte quelconque pour l'en excuser. Depuis lors, il ne fut plus jamais question de rien, et nous apprîmes seulement que la correspondance adressée au « Maître » était interceptée par M"*^ Besant. Sans doute, cela ne prouve pas l'inexistence du « Maître » dont il s'agit ; aussi nous gar-
I. Voir notamment Le Théosophe, iG fcvi'ier et i*"" mars 191 3, iCaoùt igiS.
LA QUESTION DES MAHATMAS b'J
derions-nous bien de tirer la moindre conclusion de cette histoire, à laquelle, d'autre part, se trouva encore mêlé, comme par hasard, le nom du mystérieux Imperaior.
La foi aux « Maîtres », et aux « Maîtres » rigoureusement tels qu'ils ont été définis par M™^ Blavatsky et ses successeurs, est en quelque sorte la base même de tout le théosophisme, dont les enseignements ne peuvent avoir que cette seule garantie : ou ils sont l'expression du savoir acquis par les « Maîtres » et communiqué par eux, ou ils ne sont qu'un amas de rêveries sans valeur ; aussi la comtesse Wachtmeister a-t-elle dit que, « s'il n'existait pas de Mahâtmâs ou Adeptes, les enseignements dits « théosophiques » seraient faux » S tandis que M™^ Besant, de son côté, a déclaré formellement : « Sans les Mahâtmâs, la Société est une absurdité» -. Avec les « Mahâtmâs », au contraire, la Société prend un caractère unique, une importance exceptionnelle : « elle occupe dans la vie moderne une place toute spéciale, car son origine diffère entièrement de celle de toutes les institutions actuelles» 2, «elle est un des grands monuments de l'histoire du monde » *, et « le fait d'entrer dans la Société Théosophique équivaut à se placer sous la protection directe des guides suprêmes de l'humanité )'^. Donc, si les «Maîtres» ont pu sembler, à certains moments, rentrer un peu dans l'ombre, il n'en est pas moins vrai qu'ils n'ont jamais disparu et ne pouvaient pas disparaître du théosophisme ; peutêtre ne se manifestent-ils pas par des « phénomènes » aussi éclatants qu'au début, mais, dans la Société, on parle tout autant d'eux aujourd'hui que du temps de M""* Blavatsky.
Malgré cela, les membres subalternes de la Société Théosophique reportent parfois sur leurs chefs visibles la vénération dont les « Maîtres » seuls étaient primitivement l'ob-
i. Réminiscences of H. P. Blavatsky, ch. iv. a. Lucifer, ij décembre i8go.