JUGEMENTS SUR LA GIOCONDA
d'accord : on ne fait pas du théâtre avec des mots, sans action.
C'est, suivant les termes mêmes d'un critique italien, de « la beauté lyrique mise en prose ». — « Les êtres que d'Annunzio a créés se grisent des paroles qu'ils prononcent. » dit un autre.
Une des causes de tout ce bruit qui se fait autour du nom de M. d'Annunzio. en Italie, c'est que l'on prétend qu'il ne vise rien moins qu'à changer la forme du théâtre. Songe d'artiste ! disent en souriant ses adversaires, car si le talent de M. d'Annunzio est avant tout un talent littéraire de premier ordre, il aura bien de la peine à se faire accepter comme auteur, ou mieux charpentier dramatique. Et de fait, qu'a-t-il donc changé ? A-t-il fait remonter la tragédie à ses origines religieuses ou politiques ? à ses évocations historiques? Il a épuisé la forme du style, il a écrit de la poésie en prose, mais il a laissé le drame moderne, si vilipendé, tel quel, en substituant au mouvement, à l'action, à la vie des hommes, l'immobilité des visions, la mesure du rythme, la lumière des images « chaudes comme le soleil » qui, au premier acte de la Gioconda, illumine de ses rayons fulgurants les douces collines toscanes qu'on aperçoit par la porte ouverte.
Réforme ? Certainement, mais cette réforme,
2GG LE TnÉATRE EN ITALIE
vous répondra la critique italienne elle-même, ne consiste que dans un grand torrent de poésie palpitante, troublante, qu'a versée l'auteur sur toute son œuvre, sans se douter que cette manière de faire était précisément la négation de la forme nouvelle du théâtre, qui cherche à se rapprocher le plus près possible de la nature. La tragédie peut revivre, soit, mais à une condition : c'est que les hommes y parleront comme des hommes, et les personnages de M. d'Annunzio s'expriment comme les dieux de l'Olympe.
« C'est la vérité que nous réclamons, s'écrie un autre, et pour cette vérité sur le théâtre nous sommes même disposés à sacrifier la poésie. »
Le Carrière délia sera : « La tragédie a été applaudie; plut-elle véritablement? Je n'ose l'affirmer. Je dirai plutôt qu'elle séduisit. Le public l'écouta comme on écoute une musique, sans y penser. »
Et plus loin :
« Des personnages, nous n'avons entendu que les paroles. Ils parlaient tous une langue si belle et si nouvelle ! Mais pourquoi nous émouvoir de leurs douleurs? Pourquoi nous intéressera leur situation? Nous les admirions comme des artisans souverains de la parole, comme les évocateurs d'images merveilleuses. » Et le critique tire cette conclusion que cet enchantement devra