‹ Le th©©Øtre en ItalieChapitre 9 sur 46 · LE THEATRE « CON MASCHERA )). — STENTERELLO I · texte numérisé non relu

LE THEATRE « CON MASCHERA )). — STENTERELLO I

voir Claude Frollo « se déchirer » les chairs, ni la Fatalité « dominer » la bohémienne. Je n'ai même voulu voir saigner personne sous les sculptures ! Mais j'avais enfin saisi le « truc » ! Le rôle du Stenterello n'était donc qu'un affreux démarquage du rôle comique de la pièce. Je t'avais démasqué, beau masque !

Quitter Gênes sans aller voir « Stenterello » eût été une chose impardonnable. Cependant, comme il ne me plaisait guère d'aller entendre un de nos vieux drames travestis de la sorte, j'attendis que l'on voulût bien afficher une pièce du terroir (et encore je n'en jurerais pas ! i. Mon choix se fixa donc sur Ganymède ou une Famille à la dernière mode, comédie « très brillante », dit l'affiche, en trois actes, de B. Prado, avec Stenterello sous le nom du Baron des Argonautes. L'on nous annonce pour faire suite le « scherzo » Non piû Stenterelli (\\ n'y a plus de Stenterellos!) avec Stenterello « danseuse de premier rang français » et à la fin du scherzo, nous dit encore cette affiche fort copieuse, Adolfo Ciolli (le Stenterello) dansera un pas avec Eustichio Settepassi revenant d'un monde inconnu (? sic). L'auteur de cette production indigeste est le directeur en personne, M. A. Sabatelli.

Voilà une belle occasion de faire connaissance avec le théâtre populaire.

Nous traversons ce curieux quartier où grouille une foule compacte et bigarrée, nous respirons à pleins poumons les senteurs exhalées par les marchands de friture en plein vent, nous frôlons au passage les vendeurs d'oranges et de citrons au panier, et nous nous dirigeons vers une lampe à arc qui nous révèle, sans en douter, l'entrée de ce petit théâtre Apollo.

Je n'étais pas venu en cet endroit depuis plus de six ans. Je retrouve une salle entièrement refaite à neuf, dont tous les murs ont été blanchis à la chaux. Il me semble qu'il existait des dégagements qui. sont supprimés. Le tout me paraît plus petit que lorsque je vins, en 1892, entendre le grand Rossi dans Kean. Et comme la salle, assez étriquée, a cinq étages, il me semble que je suis au fond d'un puits.

Le théâtre est peu garni, ce soir. Est-ce parce que nous sommes un vendredi, et presque à la veille de Noël? Je ne sais. Ce que je sais bien, par exemple, c'est qu'il vient un terrible courant d'air par la porte du fond, la seule porte qui donne accès au parterre et aux fauteuils. Ceux-ci sont alignés sur cinq rangs; deux rangs de stalles suivent immédiatement, puis deux rangs de banquettes pour les premiers arrivés au parterre. Tout le reste se tiendra debout. A l'orchestre, un piano, un violon et une flûte.

LE TUÉATRE « CON MASC1IERA ». — STENTERELLO 147

Le rideau, qui représente toutes les Muses groupées autour d'Apollon dans un jardin, se lève sur un salon baroque dont les meubles sont encore plus étranges. Mais alors commence un véritable supplice pour le spectateur des premiers rangs. Le spectacle changeant tous les soirs, il va sans dire que ces malheureux comédiens ne savent pas un traître mot de la pièce. Alors le souffleur, sans se gêner, lit à très haute voix l'ouvrage d'un bout à l'autre, indiquant avec la main le tour de chacun pour prendre la parole, de telle sorte qu'au bout de quelques instants, acteurs, souffleur, bruits de coulisses, remue-ménage dans la salle se confondent et l'on ne se rend plus compte du tout de ce que l'on entend.

Nous ne discuterons ni l'élégance des toilettes, ni le luxe de la mise en scène, ni les miroirs reflétant les quinquets de la rampe, n'est-ce pas? Nous sommes dans un petit théâtre de quartier. Mais nous avouerons bien sincèrement que ce que l'on y voit n'est pas beaucoup plus bète que le répertoire courant de Cluny ou de Déjazet. La Famille à la dernière mode se compose d'un père assez gâteux, d'une mère assez mûre qui a des prétentions à la coquetterie, d'une fille folle de musique, d'une autre toquée de poésie, et d'une cousine veuve qui ne demande qu'à se

remarier. Ajoutez à cela deux types ridicules de professeurs de musique et de littérature qui, je ne sais trop pourquoi, courent tous deux après la même bonne, deux petits amoureux qui soupirent après la main des deux jeunes filles, et supposez, à présent, un gentilhomme qui vient dans cette famille pour courtiser la jeune veuve. Pourquoi ce gentilhomme se fait-il accompagner de son domestique qu'il présente sous le nom du Baron des Argonautes? Ça, c'est peut-être trop demander. Ce domestique, vous l'avez deviné déjà, c'est le fameux Stenterello, qui n'a conservé de son costume traditionnel que sa perruque rouge de jocrisse et sa petite queue tortillée.

Ce Baron des Argonautes, à qui l'on suppose une grosse fortune, est aussitôt très entouré. Il devient le point de mire de tout le salon, ce qui ne l'empêche pas de commettre toutes les gaffes imaginables, à la grande joie des galeries. Les demoiselles entichées de ses faux quartiers de noblesse vont jusqu'à lui écrire des lettres compromettantes, à tel point que le brave Stenterello ne sachant plus comment sortir de cet imbroglio, préfère s'en ouvrir à son maître qui lui conseille de reprendre son véritable costume.

Bien joli ce costume, entre parenthèses, avec le petit bicorne, la veste à ramages et d'un joli dessin, ourlets bleus, gilet satin bleu, et deux

LE THÉÂTRE « COX M.YSCIIERA. ». — STENTERELLO 140

écussons sur la veste : à droite, la fleur de lis armes de Florence) sur fond violet, à gauche, faisant pendant, une tète de nègre. La culotte est en soie noire, et les bas, non pareils, imitent un dessin de tapisserie.

Vous tenez fort peu à savoir, sans doute, ce qui se passe au troisième acte : le gentilhomme épousera la veuve, les deux amoureux s'uniront aux deux demoiselles, et Stenterello convolera en justes noces avec la bonne !

Le scherzo final n'a pas beaucoup plus de prétentions. Dans la salle de restaurant d'un hôtel, deux imprésarios et un Français amoureux attendent, chacun pour son compte, l'arrivée d'une célèbre danseuse qui fait tourner toutes les tètes et remplit les caisses des directeurs. Cette danseuse, empêchée de venir, n'est autre que la sœur de Stenterello qui arrive costumé en femme pour la remplacer. Nous assistons au souper de la fausse danseuse, à la déclaration d'amour du Français, aux propositions commerciales des imprésarios jusqu'au moment où tout est découvert. Et comme Stenterello ne veut pas avoir dérangé son monde pour rien, il consent, habillé en ballerine, à danser un pas original, el la toile tombe sur ses pirouettes.

.Nos cafés-concerts nous donnent-ils mieux?

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