‹ Le tiers état à DraguignanChapitre 101 sur 198 · CONSTANT DE LA SOCIÉTÉ PAR LA MOBILITÉ DE LA RICHESSE · texte numérisé non relu

CONSTANT DE LA SOCIÉTÉ PAR LA MOBILITÉ DE LA RICHESSE

Gêne des gentilshommes, tributaires des marchands,

LEURS BANQUIERS. — NOMBREUSES DÉCONFITURES AUX XVIe, XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES. — V. - LES DEUX HISTOIRES DE FRANCE, LA GRANDE ET LA PETITE. — FaCHEUX EFFORTS POUR DÉGOÛTER LA DÉMOCRATIE DE SES ANNALES, COMBIEN INTÉRESSANTES ET RÉCONFORTANTES ! — SOULAGEMENT ET FIERTÉ DEVANT LES VICTOIRES DU TIERS — POURQUOI IL NE FUT PAS PLUS NOM¬ BREUX AU BANQUET DONT NUL CONVIVE n’ÉTAIT ÉCARTÉ? —

Effroyable misère sous le Ie1' empire. — La Provence du nouveau régime restée la gueuse parfumée de l’ancien.

La rareté de documents généalogiques un peu suivis avant l*3 XVL siècle, le mutisme désespérant de la plupart d'entre eux. sur la condition des personnes, enfin l’obligation que nous nous sommes imposée d’écarter les noms encore portés parmi nous, sont autant de causes qui ont forcément réduit le rayon de nos investigations. L’importance de leurs résultats en a été nécessairement amoindrie. De plus, faut-il le confesser à nos lecteurs ? notre attention n’ayant été appelée que tardivement et accessoirement, pour ainsi dire, sur l’intérêt des questions de sociologie, nous avons dû, dans nos excursions antérieures à travers les archives, passer plus d’une fois, sans les voir, à côté de phénomènes’, des plus caractéristiques, et nous n’avons plus aujourd’hui le loisir ni même toujours le moyen de les retrouver. Il est indubitable que celui-là récolterait une bien plus riche moisson de faits, encore plus diversement curieux et significatifs, qui consentirait à perdre un aussi long temps dans les études de notaires, aux séances municipales, aux audiences du palais et surtout à tant de baptêmes, de mariages et d’enterrements.

Quelle longue liste si, un crayon à la main, il notait tous les humbles comme aussi les moins humbles qu’il aurait vus s’élever au-dessus de leur premier état !

Mais de quoi servirait plus opulente moisson? La simple gerbe que nous avons recueillie n’offre-t-elle pas en sa variété un spécimen assez complet de toutes les productions du sol ? Qu’est-il besoin pour en constater la bonté et la fertilité de parcourir de plus grands espaces, si le terrain est partout absolument homogène? Ç’eùt été, croyons-nous, nous répéter

inutilement, que de multiplier les exemples de fils d’artisans

IÆ TIERS ÉTAT

revêtus de la toge, de fils de porte-balles élevés aux honneurs de la magistrature, de grands seigneurs descendant, pour parler la langue pittoresque de Rabelais, “ de quelques porteurs de rogatons et de coustrez ” (1).

Un des principaux objets de notre enquête consiste en effet à savoir, non pas combien réussirent à monter de plus ou moins bas à la surface, mais simplement s’il était réellement possible d’y monter.

A cet égard la démonstration par les tableaux généalogiques se fortifie de celle non moins concluante par les données du cadastre. C’est une sorte de contre-épreuve et tout à fait victorieuse.

Alors que l’épargne ne connaissait guère que le placement en biens fonds, le livre terrier était exactement le grand livre des fortunes privées. Aucun signe extérieur de celles-ci n’échappait à sa vigilante évaluation. Le moindre, dès qu’il se manifestait, était coté avec autant d’empressement que de précision, puisque c’était toujours une acquisition de maison ou de terre. Rien donc de plus indiscret et de plus instructif que ces énormes in-folio. Us nous dévoilent, à peu de chose près, le chiffre de l’avoir de chacun, de l’avoir apparent, cela va sans dire, autrefois plus réel généralement que de nos jours où tant de façades sont trompeuses dans tous les sens. Ah ! si le fisc actuel disposait pour compter notre bourse d’un barrême aussi commode et aussi sûr, nos législateurs ne se mettraient point tant l’esprit

(1) Gargantua , livre Ier, livre I".

à la torture pour tâcher de saisir ce qui est peut-être insaisissable (1).

Le dernier livre terrier de Draguignan avant la Révolution remontait à l’année 1718. Il servit jusqu’à la fin du régime, à grand effort d’additions et de renvois qui ne sont malheureusement pas pour en rendre la consultation plus facile. Aussi ne donnons-nous que sous réserve et à titre d’approximation, les renseignements que nous en avons tirés, sans que cependant les rectifications dont quelques-uns pourraient être susceptibles fussent de nature à en modifier la signification.

Le nombre des possédant biens s’élève à 6474. Si l’on déduit les 260 forains, il reste plus de 6.000 propriétaires résidants (2).

Parmi eux sont 58 qualifiés dont quatre noms seulement de grande marque ( Villeneuve-Flayosc, Grimaldy, Pontevès et Castellane-La Valette). Quelques-uns figurent deux fois, mais aucun pour une cote un peu importante, sauf un peut-être, riche du chef de sa mère roturière.

Les 52 plus hautes cotes, appartiennent à un petit nombre d’anoblis ou de bénéficiaires de jugements de confirmation et, en majorité, à de simples possesseurs de seigneuries ou de juridictions. Ce sont gentilshommes en expectative, escomptant la prescription du temps favorable à tant d’usurpations.

Mais tous, ou du moins tous ceux originaires de la ville ou de la région, se sont élevés, à une époque plus ou moins lointaine, des rangs du Tiers.

La plus grosse et meilleure portion des terres au soleil est

(I) Voir Notes et pièces justificatives, XXXII. (21 Voir Notes et pièces justificatives, XXXIII.

donc entre les mains de parvenus qui la possèdent en concurrence avec la classe des paysans.

Comment l’ont-il s conquise?

Les documents répondent encore pour nous : dans le libre exercice de certaines professions et industries et plus particulièrement dans les spéculations commerciales.

De la masse de textes que nous avons remués et essayé de résumer, il ressort un ensemble d’observations qui permettent de déterminer la loi de cet affranchissement par le travail intelligent et rémunérateur.

Certes personne ne songe à contester qu’autrefois le plus grand nombre des familles populaires restaient inféodées, de père en fils, à la même profession et le plus souvent sous le même toit. Il est banal de le répéter : d’ordinaire on ne quittait ni sa province, ni son bourg, ni son quartier, ni la maison, ni le métier de ses pères. C’était par nécessité et faute d’occasions sans doute. N’était-ce pas faute d’un peu d’ambition aussi ? Sans aller, avec le spirituel A. Daudet, jusqu’à rendre ce diable de soleil du Midi responsable de tout, est-il démontré que la tyrannie de la loi du moindre effort — la mieux obéie de toutes les lois en notre molle Provence, — les séductions irrésistibles du dolce far nienie ne furent pour rien dans l’état d’immobilité et d’infériorité résignée où l’on se complaisait? Quand nous nous apitoyons sur certaines souffrances du passé avec plus de bonté d’àme que de curiosité d’esprit, nous oublions trop souvent et trop complètement, en notre généreux sentimentalisme, les chers défauts innés et incurables de notre race. Y aurait-il

injustice à soutenir qu’ils eurent sur la situation générale du pays une influence au moins égale à celle des institutions, auxquelles il nous plaît de tout imputer? Rappelons-nous l’accablant constat en 1698 des commissaires du réaffougement en quête eux aussi de matière imposable et plutôt enclins à l’optimisme : “ Tout est très mal cultivé et mal entretenu Voilà pour l'agriculture (1). Au point de vue commerce et industrie, les bénéfices des exploitations les plus productives, nos bons aïeux les avaient nonchalamment laissés à d’autres. Ce furent des montagnards de nos Alpes, ou de PEmbrunnais et du Dauphiné, qui, plus pauvres, mais plus industrieux et plus tenaces, vinrent ramasser à leur barbe, sur notre marché, les gros sous de nos récoltes d’huile en échange de divers produits manufacturés et plus particulièrement, semble-t-il, d’objets de mercerie. Le commerce excellent du fil et des aiguilles fut la spécialité de colporteurs descendus en nombre du Bourg d’Oisans, la balle sur le dos, et devenus rapidement des commerçants riches et considérés. Les Aymar, les Pasquet, les Pautrier, les Richard- Gap, les Roudier-Taradeau, etc... firent sans doute des jaloux.

Eurent-ils parmi leurs nouveaux concitoyens beaucoup d’imi¬

tateurs?

Ceci nous amène à dire qu’il existait en nos anciens centres agricoles de quelque importance, si peu favorisés fussent-ils, une certaine catégorie de bons métiers, plus avantageux que d’autres, très avantageux même suivant les époques. Tous, on en a la preuve, n’exigeaient pas bien grandes avances ; quelques-uns étaient à la portée de quiconque était apte à les

1) Voir Notes et pièces justificatives, XXXIV.

exercer. Nous les avons vus se multiplier étonnamment au moment de l’agrandissement de la ville, érigée en siège de sénéchaussée (1535). Antérieurement ils avaient dû se développer surtout dans la période d’épanouissement qui succéda aux désastres de la guerre de cent ans et qui fut marquée chez nous, on s’en souvient, par une augmentation journalière de la population : “ cotidie augmentatur populo ”. N’est-ce pas à cette période heureuse qu’on serait tenté de rapporter l’existence légendaire de cinq cents ateliers de cardeurs qui, même réduits de moitié, attesteraient une singulière activité industrielle et commerciale ?

On chercherait vainement, dans l’arsenal des lois et des règlements du comté de Provence, l’ombre d’une' entrave apportée à cette activité. “ Les anciennes confréries, écrivait Ch. de Ribbe, laissaient la liberté du travail à peu près complète” (1). Lorsque les abus de la fiscalité dénaturèrent l’esprit primitif du régime corporatif, comme ils faussèrent tant d’autres institutions, les principales de nos maisons notables étaient depuis longtemps créées.

Essayons de refaire les étapes successivement parcourues par ceux qui, doués de plus de coup d’œil, d’entregent, d’opiuiâtreté, réussirent dans cette difficile entreprise de fonder, au milieu de la pauvreté générale, les premières assises d’une fortune.

Nous ne remonterons pas aux plus hautes origines, au grand morcellement qui — dirions-nous aujourd’hui — démocratisa la propriété, c’est-à-dire à la distribution, après l’expulsion des

(1) Les corporations ouvrières de l’ancien régime en Provence , p. 24. Voir Notes et pièces justificatives, XXXV.

Sarrazins, de vastes domaines en friche, par les seigneurs laïques ou ecclésiastiques. Jamais, de mémoire de miséreux, le prolétariat ne s’était trouvé à pareille liesse. Une multitude de colons n’ayant ni sou ni maille se réveillèrent un matin propriétaires-fonciers sans avoir eu à débourser une pile — comme on disait alors. Où l’auraient-ils prise? La concession à bail emphytéotique avait seule accompli le miracle d’une révolution autrement bienfaisante que toutes celles qui ont pu ou qui pourront encore leurrer les espérances du peuple : celle-là avait réalisé, sans trouble et sans phrases, par la mise en possession pacifique, gratuite et immédiate du sol, l’idéal du travailleur (1).

Bornons-nous à observer, à la lueur des textes encore rares et d’autant plus précieux, la condition de celui-ci aux XIVe, XVe et XVIe siècles.

La terre ne lui est plus concédée gratuitement, mais peu s’en faut. Tandis qu’il gagne un florin par semaine, il trouve à acquérir pour 7, 4 ou 2 florins un champ, même un vignoble, et pour 12 ou 8 sous un terrain inculte qu’il dépendra de sa volonté de transformer. C’est le premier pas franchi, celui qui coûte, dit-on — il ne coûtait vraiment pas cher. Propriétaire d’un lopin, l’irrésistible tentation sera de l’arrondir. Il y réussira, Dieu et quelques bonnes récoltes aidant, et, après lui, la seconde ou troisième génération, en continuant le même labeur, pourra en entrevoir le terme dans son avènement à la quasi-souveraineté de tout repos du ménager.

Le fils du ménager, s’il a eu l'heureuse inspiration de préférer à la vaine gloriole de la profession libérale, qui ne libère pas

(1) Voir Notes et pièces justificatives, XXXVI.

toujours du besoin, l’exercice d’un bon métier, a pu réaliser quelques économies. A l’aide de ce premier capital, lui ou ses enfants abordent les opérations encore plus fructueuses du commerce et de l’industrie : trafic et manipulation de la laine des troupeaux ; fabrication des draps et des cuirs ; confection des chausses.

N’est-ce pas exactement le chemin qu’ont suivi ou qu’ont du suivre, dans la première période, toutes les familles parvenues à un certain degré d’aisance ? Par quelle autre voie y seraientelles arrivées ?

Autant cette période est obscure, autant la seconde se déroule sous nos yeux même, au grand, jour, grâce à l’abondance des informations.

La conquête laborieuse de l’avoir tout seul ne suffît plus à calmer l’impatience grandissante de s’élever toujours davantage. A la satisfaction des premiers appétits d’ordre matériel, pour ainsi dire, a succédé la soif moins vulgaire et non moins irritante des distinctions. Est-ce vraiment là de l’histoire ancienne? On ambitionne pour le fils la considération de la robe de médecin ou de la toge d’avocat. Or des moyens d’éducation à la portée de toutes les bourses facilitent singulièrement cette accession.

Nous savons que, dès le premier quart du XVIe siècle au moins, l’instruction même secondaire, fut donnée gratuitement. Le séjour dans les universités où l’étudiant, pensionnaire chez des familles, vit de la vie économique du ménage, ne doit pas imposer d’autres sacrifices que la fourniture de provisions de bouche, qui ne font jamais défaut. S’il plaît donc au compère cardeur ou tailleur d’habits, ou encore à maître un tel ménager,

avant même d’avoir atteint le niveau de la bourgeoisie, d’envoyer son fils, sorti humaniste du collège, sans lui avoir coûté un denier, prendre aux universités d’Aix, Avignon, Montpellier, Toulouse, etc... le bonnet de docteur en droit ou en médecine, on se demande qui peut l’en empêcher !

“ Les paysans ”, qui “ ont plus de biens qu’il ne leur en faut pour vivre ” et qui habitent dans le voisinage des petites universités, n’hésitent point à y envoyer leurs enfants, parce qu’ils “ les y entretiennent facilement avec leurs propres denrées

Qui parle ainsi? Un témoin des mieux informés, s’il en fut, et dont personne ne récusera l’éminente autorité : le grand Colbert lui-même (1).

Aux fils des familles nombreuses ne pouvant compter sur aucune aide de la part des parents, la carrière de l’enseignement ouvre un débouché commode pour parvenir, sans frais, à la licence ou au doctorat. Pourvus de la maîtrise ès-arts (baccalauréat ès-lettres), ils débutent par un poste de régent de collège dans un centre judiciaire ou d’université et mettent à profit les années de professorat pour prendre leurs degrés en droit ou en médecine. Ainsi, de 1504 à 1636, sur les listes des maîtres du collège de Draguignan, on n’est pas médiocrement surpris de compter jusqu’à neuf avocats dont cinq docteurs en droit, et deux docteurs en médecine. Ce sont évidemment des maîtres temporaires, en expectative de meilleures et plus hautes situations. D’origine plus ou moins humble, peu favorisés dans tous les cas des biens de la fortune, ils ont eu recours à ce moyen éco-

(1) Mémoire sur le projet de suppression des petites universités en 1667, cité par F. Belin, Hist. de l’ancienne université de Provence, 2”' période, 1” partie, p. 199, etc.

nomique de se créer une position honorable et ils sont en passe d’y parvenir (1).

L’homme de robe, pour parler surtout de ce produit plus spécial de notre milieu judiciaire, a devant lui une belle perspective. Il lui est facultatif de monter sur les sièges de judicature qu’il lui plaît, ceux du Parlement ou des Comptes, s’il a la bourse suffisamment garnie. Là il est sur la voie de la noblesse personnelle d’abord, héréditaire ensuite. Etait-il même besoin d’un grade universitaire pour acquérir une charge de général des Finances, également dotée de ce séduisant avantage? (2).

Cette invasion du barreau et de la magistrature comme aussi du clergé par les classes inférieures qui, de là, s’introduisaient dans les rangs de la noblesse, avait pris de telles proportions que le gouvernement de Louis XIV s’en émut. On résolut d’y mettre un terme. Le moyen qui parut le plus efficace fut la réduction du nombre des petites universités. Colbert estimait que, par la trop grande diffusion du haut enseignement, celles-ci favorisaient un déclassement nuisible au recrutement des autres carrières, plus utiles à la prospérité, au développement ou même à la sécurité de la nation. Trop d’avocats, disait déjà le perspicace ministre, pas assez de commerçants, de laboureurs et de militaires ; et, par suite, trop de faux nobles, lesquels “ ne portent plus, ce qui est une injustice ”, leur part du fardeau “ des charges publiques ” (3).

Si la fin semble empruntée à quelque cahier de doléances du Tiers en 1789, le commencement ne révèle-t-il pas des préoccu-

(1) Voir nos Parvenus de l'enseignement.

(2) Voir Notes et pièces justificatives, XXXV11.

(3) F. Relin, op. rit., p. 205.

pations qui sont encore actuelles et se traduisent par l’abandon progressif, au profit d’un enseignement immédiatement appli¬

cable, des nobles et inutiles humanités ?

Parallèlement à l’achat des offices qui est, avec la concession du prince, la voie régulière, normale de l’anoblissement, largement ouverte à la fortune, il en existe d’autres suivies volontairement ou par nécessité, qui conduisent au même but, l’une à beaucoup moins de frais. On achètera soit une terre seigneuriale de rapport, soit tout uniment une fraction infime de juridiction, celle-ci pour rien — 24 1. (1). Dans certains cas, on se trouve même propriétaire de l’une et de l’autre sans l’avoir voulu, par le seul effet des circonstances, par exemple si, créancier colloqué sur un fonds noble, on se voit obligé de retenir le gage de sa créance pour ne pas la perdre. Cette façon de poser sa candidature à la noblesse n’est peut-être pas des plus connues ni des moins bizarres. Nos généalogies en citent plus d’un cas et mainte famille qualifiée n’eut d’autres parchemins bien authentiques qu’une vulgaire feuille d’inscriptions hypothécaires (2). Une fois possesseur de la terre ou simplement d’une portion de la juridiction, on joindra au nom patronymique la nouvelle qualité, en vertu d’un usage général, basé peut-être sur d’anciennes obligations féodales. Titre sans aucune valeur légale, faux semblant d’aristocratie, mais propre à créer à la longue, une confusion, un préjugé favorable à prétentions plus sérieuses. Si, avec cela, retiré des affaires, ou même exerçant encore quelque trafic, on commence à vivre noblement selon la formule consacrée, c’est un acheminement encore plus direct au

(1) Voir généalogie Mossony.

(2) Voir généalogies Broc, Pasquet, etc,

résultat final, une sorte de prise de possession d’état anticipé. La seconde génération se rapprochera un peu plus de la caste privilégiée. Elle finira par se 'confondre avec elle, aux yeux de l'opinion publique ignorante, oublieuse, éternellement dupe des apparences, des contrefaçons. Et, au jour de l’enquête, seront invoquées et acceptées comme preuves juridiques d’une possession authentique, des exagérations habituelles de langage, des appellations de pure courtoisie. “ Je suis noble, mon notaire l’affirme ”, répéteront tous ces roturiers proclamés gentilshommes par la voix du peuple. Au fait, si, par ce mot, on entend les plus honorables de la cité, rarement la réputation d’infaillibilité qu’il est convenu d’attribuer à la voix du peuple aura été mieux justifiée.

Dans le passage d’une condition sociale à une autre plus élevée, nous avons également cherché, de même que pour le libre exercice des métiers, un soupçon d’obstacle légal, l’ombre d’une barrière qui ne se serait abaissée qu’à la condition de montrer patte blanche. On n’en trouve aucune trace à la porte des barreaux, ni à celle des Sénéchaussées, du Parlement, des cours des Aides, des juridictions des trésoriers généraux ; pas davantage à l’entrée des camps et armées du Roi, à la coupée des vaisseaux de Sa Majesté (1), le long des avenues des manoirs féodaux, ou devant l’enceinte réservée - et si mal fermée de la noblesse. La forteresse de Malte elle-même, moins hérissée de créneaux peut-être que ses aristocratiques statuts de prescriptions sévères, laissa pénétrer des intrus. La preuve

(1) On nous rectifiera si nous nous trompons. Mais l’obligation des preuves de noblesse pour les aspirants officiers est-elle antérieure à 1781 ? (Cf. Les décorés de St-Louis).

exigée de la “ noblesse carrée ” ne préserva pas toujours l’ordre illustre de la contamination d’une roture insinuante.

Quant aux filles de cardeurs à laine, de merciers, chaussetiers, peyroliers, etc... entrées dans la caste sous le bras d’un élégant et pauvre gentilhomme, heureux de redorer un peu son écu à l’aide des florins ou des louis d’or du comptoir de la boutique, nous renvoyons sur ce puint encore aux indiscrètes et piquantes révélations des généalogies (1).

On a sans doute remarqué que les classes laborieuses s’infiltrèrent peu à peu à travers la bourgeoisie, en vertu de sélections qui ne laissaient passer que des personnalités d’élite. “ Dans les familles nombreuses, écrivait en 1891, l’initiateur des études sociologiques en Provence, il n’était pas donné à tous les enfants de grandir en situation au point de dépasser leur père. Chacun se débrouillait de son mieux, salon ses aptitudes, les uns montant parfois jusqu’au plus haut degré de l’échelle, lorsque les autres restaient au plus bas ou se tenaient dans une zone intermédiaire. De là entre frères des écarts, des différences de condition, des contrastes qui nous paraîtraient aujourd’hui chose plus que choquante. On rencontre des nobles, docteurs en droit, qui ne croient pas déchoir et faire déchoir leurs fils en les mettant en apprentissage, en les louant pour cet objet à un marchand (2) ”.

(1) Voir Notes et pièces justificatives, XXXVIII.

(2) Cli. de RUtbe, Une Jamille provençale au XV' siècle. Les Guiranla-Brillane, p. 10. ( voir Notes et pièces justificatives, XXX1XJ.

Les familles ainsi mêlées, tenant par leurs ramifications à des classes bien opposées, servaient de trait d’union naturel entre celles-ci. Leur composition hétérogène exclut l’idée ou l’hypothèse d’une série de divisions à cloisons étanches, impénétrables les unes aux autres. Ne comporte-t-elle pas, bien au contraire, autant de points de rapprochement et de contact qu'il y avait de diversités de condition et un courant de relations permanentes entre ces groupes, isolés en apparence, mais fortement reliés entre eux par les liens du sang ?

Le point certain, intéressant à retenir, est que le succès pour ceux qui l’obtinrent fut dù, non à des privilèges de caste, mais exclusivement à l’initiative personnelle ou aux circonstances. L’ancienneté et la supériorité d’origine, qu’on se figure alors toutes puissantes, ne servirent de rien, quand elles ne furent pas un embarras. La crainte de déroger fit en effet végéter dans la même carrière ingrate ou dans l’oisiveté de la bourgeoisie plus d’un descendant d’honorables familles ayant eu à leur heure une importance qu’elles avaient été impuissantes à conserver. Nous avons une propension à croire qu’autrefois l’aisance et la fortune correspondaient toujours et restaient indissolublement liées au rang. Riche et bourgeois sont deux termes synonymes dans un glossaire qui n’est pas seulement celui du peuple. 11 serait plus exact de dire qu’on naissait ou qu’on devenait besogneux à tous les degrés de l’échelle, c’est-àdire partout où le salaire ou bien le revenu furent insuffisants à assurer l’existence. L’accident était indépendant de la condition. Tout bon ménager, grossier paysan, fut toujours plus à l’aise qu’un petit procureur, revêtu de la toge, son supérieur dans la hiérarchie. Le passé connut aussi notre triste misère en habit

noir. Nous allons voir la vieille aristocratie elle-même se débattre parfois au milieu des plus graves embarras pécuniaires, ce que le poète latin appelait res angusta domi, avec en perspective la ruine à peu près inévitable.

Or, cependant que leur grandeur (?) attachait à l’infertile rivage les fils de famille, de nouveaux venus, plus libres, plus hardis, s’aventuraient sur leur esquif, médiocrement lesté d’abord, à la recherche des terres fécondes où, en peinant, l’on récolte. Un vent favorable enfla leurs petites voiles. Ils étaient partis presque sans autre ressource que leur bras, ils revinrent avec une plus ou moins riche cargaison. La bourgeoisie leur ouvrit dès lors ses rangs, bon gré mal gré, et bientôt la noblesse. Les évènements politiques leur fournirent une occasion propice, dont ils surent habilement profiler, de supplanter les notables déchus. Sous la Fronde, s’étant mis prudemment du côté du pouvoir, d’un pouvoir liberticide, disait-on en Provence, ils les évincèrent, après une lutte acharnée, de l’hôtel de ville où un changement dans l’onomastique .des listes consulaires accuse l’avènement de nouvelles couches (1).

Celles-là, actives, dures à la tâche, douées surtout d’un esprit essentiellement pratique, avaient recherché d’abord les avantages solides. Sans doute il était autrement élégant de manier l’épée ou même la plume que l’aiguille ou la truelle. Entre la veste étriquée de l’artisan et le riche pourpoint du gentilhomme, ou les plis majestueux de la toge dans lesquels on se drapait fièrement, il ne pouvait y avoir rien de comparable au point de vue décoratif. Seulement, tandis que, d’un côté, on courait la

(1) Voir Notes et pièces justificatives, XL.

chance d’accroître son patrimoine, de l’autre, on avait la quasicertitude de le dévorer.

D’une manière générale, la jouissance des honneurs ne menait pas à la fortune ; la fortune, tout à l’opposé, menait droit aux honneurs. Et parmi ces derniers, on doit comprendre au premier chef la possession d’un titre. Que la grande noblesse ait obtenu, par la faveur royale, les richesses et les dignités, qui songe à le nier? En nos villes de bourgeoisie, où on n’avait à compter que sur soi-même, on devenait, au contraire, homme de qualité par sa surface, par les mandats, les postes en vue dévolus à l’importance de la personnalité, et la distinction de la noblesse constituait le couronnement de l’édifice, au lieu d’en être la base.

Rien n’est plus amusant que les traits spirituels et acérés dont Beaumarchais crible ceux qui s’étaient donné la peine de naître. Rien n’est plus faux appliqué aux diligents que furent nos parvenus. Leurs fils eux-mêmes eussent été fort étonnés de la bruyante campagne menée en 1789 contre la prétendue exclusion de la roture de charges qu’elle avait jadis accaparées (1). On avait un peu oublié à ce moment, que, du temps de Boileau, l’argent seul au palais pouvait faire un magistrat, et cela en province aussi bien qu’à Paris, à Draguignan tout comme à Aix. Il nous a suffi d’un petit effort d’imagination pour entendre l’éclat de rire d’un de nos présidents, fils de colporteur, au nez de qui lui aurait demandé ses parchemins. Vous mettez bonnement “ la charrette devant les bœufs ”, n’aurait-il pas manqué de répondre avec Rabelais. Pourquoi des parchemins ? Ils viendront bien d’eux-mêmes I Patience ! (Généalogie Pasquet).

(1) Voir Notes et pièces justificatives, XLI.

La constatation du procédé à peu près uniformément suivi par nos familles-types conduit à cette double conclusion, incontestable semble-t-il : on était arrivé chez nous plus souvent et même plus haut, au moins jusqu’à une certaine époque, par l’importance de l’avoir que par le prestige de la naissance. Celui-ci, dans le combat pour la conquête de la suprématie, avait été un facteur secondaire, lorsqu’il ne fut pas moralement une gêne, une cause d’inaction, par conséquent d’infériorité.

Nous savons que, pas plus autrefois que de nos jours, la fortune n’était un monopole. Elle appartenait, sinon toujours au plus digne, du moins au plus hardi, au plus habile, quelquefois simplement au plus heureux. C’était déjà le plus puissant instrument d’émancipation, l’active et impitoyable niveleuse, abaissant incessamment, au profit des humbles, capables de l’acquérir, l’orgueil des grands le plus souvent incapables de la conserver.

Dès lors, au lieu 'd’être figée en une sorte d’immobilité qui ne se voit que dans l’Inde, où nul n’aurait eu la liberté de ses mouvements, la vieille France nous apparaît, dans notre microcosme, en travail permanent de renouvellement et de transformation, grâce à la mobilité de la richesse. Dans la lutte entre l’activité créatrice et l’oisiveté simplement jouisseuse, est-il besoin de dire qui doit fatalement et assez rapidement succomber? La dilatation des couches atmosphériques supérieures est un irrésistible appel aux couches inférieures qui se précipitent immédiatement pour rétablir l’équilibre. S’il est vrai,

comme l’affirme De Bouillé, que “ toutes les vieilles familles nobles, sauf deux ou trois cents, étaient ruinées ” (1), il faut bien admettre, de toute nécessité, que leurs possessions avaient passé en de nouvelles mains ; que, des rangs inférieurs, d’autres avaient grimpé pour les remplacer dans l’organisme social, car celui-ci a, plus encore que la nature, horreur du vide. Cette substitution fut-elle due à l’inévitable décadence des anciennes races ou à la force d’expansion des jeunes, ou encore à l’heureuse rencontre des deux courants ? le fait social existe, indéniable. Il s’impose à l’attention de quiconque demande au passé, moins la justification de théories préconçues, que la lumière pure de ses enseignements.

Ce fait nous change un peu l’attitude de notre tiers état, qu’on nous dépeint trop souvent, le dos courbé sous le poids de l’injustice, sinon de l’outrage. Nous savions déjà qu’en nos villes libres il avait toujours été le maître. On voit qu’il l’était devenu également dans la plupart des bourgs, d’où il avait chassé les anciens seigneurs à coups d’écus d’or. S’il advint parfois que les descendants de la noblesse féodale lui fireut sentir trop durement la différence d’origine, notre époque serait peut-être assez mal venue à le leur reprocher (2). Se soucie t-elle beaucoup, malgré ses prétentions à plus de fraternité, de ménager dans l’étalage d’un luxe d’autant plus insolent à l’ordinaire qu’il est de plus fraîche date, les légitimes susceptibilités des déshérités? Est-il certain que nos modernes arrivistes aient toujours le succès si modeste et que leur morgue soit moins blessante et

(1) Cité par Taine, Origines, I, 48.

(2) Voir Notes et pièces justificatives, XLII.

moins insupportable, quoique moins justifiée, que celle de l’aristocratie de naissance? Toutefois nous avons quelque peine à nous représenter tel gentilhomme de race entrant, l’air hautain, le regard provoquant, la main sur la garde de l’épée, dans la boutique d’un marchand, le plus souvent. . . pour emprunter.

Non seulement la noblesse était réduite à acheter fréquemment à crédit même ses vêtements, mais les marchands drapiers étaient ses banquiers ordinaires. Combien, en nos protocoles de notaires, d’obligations souscrites pour l’une ou l’autre cause, ou de cessions attestant le manque absolu d’argent et signées de noms historiques !

La gêne dans les châteaux était telle, déjà au milieu du XVIe siècle, que parfois il n’y avait pas au fond de la pauvre cassette de quoi régler les honoraires du médecin.

Haut et puissant seigneur Claude de Villeneuve, marquis de Trans, en fait l’humble aveu, le 1er octobre 1540, à Jean Imbert, son docteur, qui l’a “ governé et médicqué... an plusieurs maladies ”, lui, sa femme et ses enfants, “ et mesme en la grande maladie que led. seigneur fict, l’année passée, durant 5 mois environ, . . sans que jamès. . . n’aye jamès (sic) eu ung seul denier de payemant ”, bien que son compte monte 500 florins “ et davantage ”. Or “ n’ayant, led. seigneur, argent pour payer”, il lui donne “certaines (sic) canlité de terres ” à St- Roman d’Esclans (1).

“ Toute la fortune noble, écrit le vicomte G. d’Avenel, consistait en fiefs magnifiques, mais d’un petit rapport, en droits

(1) Arch. dép1”, E., Louis Augier, notaire à Trans, f° 119. Voir Notes et Pièces justificatives, XLIII.

superbes, mais d’un profit douteux. De fortune mobilière, les gentilshommes en avaient peu ou point ” (1).

D’après Oscar de Poli, Louis XIII aurait accordé des secours variant entre 10 et 25 1., à Annibal de Castellane, se qualifiant “ pauvre soldat ”, ou “ pauvre gentilhomme estropié ” (2).

Le passé fut étudié trop longtemps à vol d’oiseau et exclusivement dans le rayon de Paris et de Versailles, sur des types incontestablement très remarquables, si au-dessus toutefois de nos bourgeois et de nos paysans qu’ils n’ont rien de commun avec eux. A qui le fouille dans les profondeurs du sous-sol provincial, pénètre dans l’intimité de sa vie sociale et économique, il révèle les éléments d’une autre histoire moins pompeuse, moins théâtrale, mais non moins vivante, aussi vraie et bien plus attrayante pour nous, car c’est la nôtre ! Or, cette histoire, qu’on pourrait appeler la petite, selon le mot d’un académicien, montre l’émancipation progressive des classes inférieures à travers les siècles, s’opérant par le libre jeu des forces naturelles autrement puissantes et inéluctables que des abstractions de théoriciens, reconstructeurs de sociétés en chambre. On a abreuvé jusqu’ici la démocratie française de l’amer récit de ses misères, de ses mortifications antérieures, des abus de l’arbitraire, des excès de la force, de tout ce qui était pour exciter son indignation et ses révoltes, au point de la dégoûter

fl) La fortune de la noblesse sous Louis XIII. (Revue hist., T. XXI, mars - avril 1883, p. 291-311).

(2) Maison de Castellane, branche de Salernes, Conseil hèrald. de France, 1883, p. 601.

profondément de ce qui a existé avant elle. « Insister sur ces erreurs ou ces faiblesses, proclamait une des voix les plus autorisées et non les moins éloquentes aussi de l’Académie française, s’y étendre avec complaisance, les exagérer, les grossir, ce n’est pas seulement un manque au respect et une infidélité à l’amour [que l’on doit à la patrie]. C’est quelque chose de plus grave encore, car apprendre aux générations nouvelles à mépriser la France dans le passé, est si mal les préparer à la servir dans l’avenir que c’est presque, on a le droit de le dire, un crime contre la patrie » (1).

De là, de notre part, une insouciance de nos origines, qu’aucune nation peut-être n’a professée à ce degré et qui va jusqu’au dédain des souvenirs historiques, fussent-ils des œuvres d’art (2). Or, qu’on le veuille ou non, le passé, a dit Victor Hugo, “ est une partie de nous-mêmes, la plus essentielle peut-être ”, Il serait vraiment plus patriotique, plus fier de réconcilier le présent avec lui, d’inspirer au peuple, au lieu d’une indifférence sans orgueil, ou d’un mépris sans noblesse, l’intelligente curiosité de ses propres annales. Ne le relèverait-on pas, à ses yeux, en relevant ces glorieux ancêtres, qui, de misérables colons au moyen âge, étaient devenus, à la fin, des bourgeois aisés, titrés gentilshommes ? Quel exemple plus sain, plus réconfortant — ou les choses ont perdu leur signification — que celui do ces énergies populaires ayant réussi, à faire, à travers tant d’obstacles, leur trouée, parfois brillante, par les

(1) Réponse de M. le comte d’Haussonville, directeur de l'Aca^ démie, au discours du cardinal Mathieu (séance du 7 février 1907).

(2) Voir Notes et pièces justificatives, XLIV.

voies droites et silencieuses du labeur prévoyant? On ne saurait oublier que, si la conquête de l’égalité politique fut possible, c’est qu’elle était justifiée par l’importance sociale que le troisième ordre avait prise. “Qu’est-ce que le Tiers Etat, s’écriait Sieyes ? Tout. » (1).

La prépondérance à laquelle il était parvenu, si hautement proclamée, libère nos pères du joug fictif qui les aurait empêchés de s’affranchir par le travail, source du capital, lui-même partout et toujours source du bien-être et de la considération ; elle les venge avec éclat de prétendues humiliations couronnées d’aussi triomphantes revanches. Nos consciences sont soulagées du cauchemar angoissant de tant de siècles d’iniquité, où le soleil, lui-même, complice de la fatuité et de l’égoïsme de quelques-uns, n’aurait lui dans le ciel que pour une caste infime de privilégiés. Nous ne pouvons entendre à travers les siècles, sans être remués, les claironnées de nos plus lontains faits d’armes. Comment notre fibre plébéienne resterait-elle insensible au récit des victoires plus obscures mais non moins fécondes des très méritants pionniers du progrès social et politiques ?

Objecterait-on qu’ils ne furent en somme qu’une poignée au regard de la grande masse des prolétaires, pour parler l’actualité ; que l’amélioration incontestable du sort de quelques-uns laissait sans remède les souffrances du plus grand nombre, souffrances moindres en notre bienheureuse Provence qui ne connut jamais les détresses de certaines autres pro-

(1) Qua-t-il été jusqu’à présent dans l'ordre politique, ajoutait-il ? Rien.

“ Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose

vinces ? Nous répondrions simplement ceci : ce que firent les colporteurs du Bourg d’Oisans, personne ne se vit jamais refuser la liberté de le tenter. Ils n’étaient pourtant ni des Crésus, ni des privilégiés. Aucune loi, aucune prohibition n’écartait les convives du banquet. S’ils ne s’y assirent pas en plus grand nombre, c’est qu’il fallait déployer quelque énergie pour s’y faire une place, quelque ténacité pour avoir sa part de vivres peu abondants, faute d’une production économique plus active. Or de cela, pas plus que du défaut d’initiative et de ressort, une organisation sociale ou politique ne saurait être rendue exclusivement responsable, si défectueuse soit-elle.

A notre sens, l’explication est là et non ailleurs.

Nous n’avons pas à rechercher dans un travail d’histoire sociologique les véritables causes de cette situation économique.

A ceux qui seraient tentés, sous l’empire malheureusement

absorbant des préoccupations contemporaines, d’y voir un effet exclusif des institutions politiques et d’en accuser l’absolutisme, d’ailleurs très regrettable, de la monarchie, nous rappellerions simplement que la plus grande prospérité matérielle de la France au XIXe siècle coïncida avec le moins libéral des régimes.

“ La liberté politique, écrivait tout récemment un de nos premiers historiens, n’est utile en rien au développement économique, industriel, commercial, agricole, moral, social, artistique et littéraire d’une nation ” (1).

Et comme pour compléter cette pensée, “ la transformation de la société, dit excellemment un érudit autorisé, M. Ferdinand Lot, a été occasionnée par le développement de la technique

(1) Frédéric Masson, La liberté comme sous l’empire, (journal Le Gaulois du tl janvier 1907).

industrielle, résultat du réveil de l’esprit scientifique. Les concepts juridiques, religieux, même politiques ont été pour peu de chose dans ce grand phénomène ” (1).

Supposez plus d’essor dans le mouvement des affaires, une plus grande quantité de bons métiers et d’industries florissantes, en un mot, plus de facilités et d’occasions de s’enrichir, en dépit de notre indolence native, le nombre des parvenus se serait accru dans les mêmes proportions. Le niveau général de la fortune peut-il s’élever sans qu’elle se répande en même temps dans toutes les classes d’une population?

Mais la médiocrité ne fut pas un des monopoles du passé. On peut dire que, sauf des périodes exceptionnelles, elle est restée le triste lot de nos centres exclusivement agricoles, auxquels aucune épreuve n’a été épargnée dans les temps modernes. Faut-il rappeler la plus terrible de toutes, restée gravée dans la mémoire toujours émue des contemporains, naguère encore vivants, en traits ineffaçables et profondément impressionnants ? La Bruyère, s’il avait vécu la sombre époque de la fin du premier empire, aurait pu buriner de ses mains d’artiste le portrait, aussi réaliste et encore plus émouvant, des malheureux à la face hâve, crispée par le tourment de la faim, trainant à travers les rues épouvantées la plus lamentable existence. Les portes des fours, nous ont souvent raconté nos pères, étaient assiégées, jour et nuit, par des bandes affamées, et les ménagères, assaillies à la sortie, n’échappaient au pillage que par des distributions forcées de pain. Les pauvres gens avaient été réduits à cette extrémité, aujourd’hui invraisemblable, de se

(1) Bibliothèque de l’école des Chartes, 1907, p. 369.

nourrir d’herbes des champs. “ La misère dans le département comme dans presque toute la France a été à son comble, écrivait, le 10 juillet 1812, un magistrat de Draguignan à un de ses correspondants alors à Copenhague. Jusqu’à ce moment, dans certains pays, on a éprouvé la famine. La récolte des grains est enfin avancée. Les familles indigentes, dont plusieurs n’ont subsisté que par les herbes sauvages sans assaisonnement dont elles se nourrissaient, vont se procurer par le travail les secours dont elles ont été privées depuis plus de six mois. On a cessé de faire les soupes qu’on distribuait au nombre de 7 à 800 dans la ville, indépendamment de celles de l’œuvre de la Miséricorde qui en donne encore. A la tristesse qui était peinte sur les figures des malheureux a succédé la sérénité... La farine et les blés qu’on a levés de l’étranger ont fait disparaître le numéraire, ce qui fait encore craindre pour la saison morte. Mais nous ne serons jamais aussi mal que nous l’avons été ” (1).

Combien l’eau forte, devenue classique, du célèbre peintre du XVIIe siècle pâlit à côté du tableau navrant de ces créatures dignes de pitié, n’ayant pour calmer les tortures de la faim, pas même un morceau de pain noir, dont elles méritaient pourtant de ne pas manquer, puisqu’elles l’avaient semé ! (2).

Avec des conditions sociales absolument différentes que, dans l’intervalle, la Dévolution avait complètement bouleversées, sous un régime à ce point de vue aussi diamétralement opposé au précédent qu'il pouvait l’être, la persistance des mêmes causes, c’est-à-dire l’insuffisance de la production avait donc

(1) Lettre du juge Pascal, (arch. dépl,s, E. papiers de la famille Mossony-Verraillon).

(2) Voir Noies et pièces justificatives , XLV.

exactement maintenu chez nous le même état de précarité. Libérée, comme les autres provinces, du joug des anciennes institutions, dotée du bienfait de l’égalité politique, vingt ans après la Provence n’avait pas cessé d’étre la gueuse parfumée de l’évêque Godeau. Il avait suffi d’une période de guerres pour y déchaîner le fléau d’une famine telle que ses annales n’en relatent peut-être pas, même aux époques les plus misérables, d’aussi calamiteuse.

Page 1