‹ Le Tombeau de Charles BaudelaireChapitre 32 sur 44 · SUR LA ROL'TE DE BRUXELLES A UCCLE · texte numérisé non relu

SUR LA ROL'TE DE BRUXELLES A UCCLE

Vous qui raffolez des squelettes Et des emblèmes détestés, Pour êpicer les voluptés, Fût-ce de simples omelettes,

Et, son espérance détruite, Le pauvre s'en fut tristement ; Et moi, je pensai tout de suite A mon ami que j'aime tant,

Qui me disait en promenade Que pour lui c'était un plaisir Qu'une semblable sérénade Dans un long et morue loisir.

Nous aimions cette humble musique Si douce à nos esprits lassés Quand elle vient, mélancolique, Répondre à de tristes pensers.

— Et j'ai laissé les vitres closes, Ingrat, pour qui m'a fait ainsi Rêver de si charmantes choses, Et penser à mon cher Henri !

t,\) Ces vers ont été écrits pendant l'hiver de 1S39 au Lycée Louis-Ie-Grand et adressés à cette même époque par Baudelaire à M. H. Hijrr.ard qui avait été son camarade durant son passage au Lyon. Reproduits dans le Miiii Iliceritul du I? mars 1892.

Hélas! qui n'a gémi sur autrui, sur soi-même, Et qui n'a dit à Dieu : (f. Pardonnes moi, Seigneur Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur ?

Ils m'ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »

Alors lasse du monde et de ses vains discours, II- faut lever les yeux aux voûtes sans nuages, Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images. De ceux qui n'aiment rien consolantes amours.

Alors, alors il faut s'entourer de mystère, Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel, Sans dire à nos voisins : « Je n'aime que le ciel, » Dire à Dieu .- « Consoler mou âme de la terre ! »

INCOMPATIBILITE

Sur ces monts où le vent efface tout vestige Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil, Sur ces rochers altiers où guette le vertige, Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil.

Sous mes pieds, sur ma tète et partout le silence Le silence qui/ait qu'on voudrait se sauver Le silence éternel et la montagne immense Car l'air est immobile et tout semble rêver. (1)

Tel, fermé par son prêtre, un pieux monument, Quand sur nos sombres toits ta nuit est descendue. Quand la foule a laissé le pavé de la rue. Se remplit de silence et de recueillement. (1)

Je rCai pas pour maîtresse une lionne illustre. La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre. Insensible aux regards de l'univers moqueur, Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

N sommes

'est-ce pas qiiil est doux, maintenant que nous Fatigués et flétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois à l'Orient lointain Si nous voyons encore les rougeurs du matin. Et, quand nous avançons dans la rude carrière D'écouter les échos que chantent en arrière Et les chuchotements de ces jeunes amours Que le Seigneur a mis au début de nos jours ?

Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches, Courir tout au travers du feuillage et des branches, Gauche et pleine de grâce, alors qu'elle cachait Sa jambe, si la robe aux buissons s'accrochait... (2)

(1) Composé par Baudelaire vers 1852, ce court poème sans titre fut par lui remis a M. II. Hignard qui le cite comme se rapportant à peu près à cette date dans le Midi Hivernal du 21 mars isf>2. Au commencement de l année 1892, M H Hignard, doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Lyon, a ait tait a Cannes une conférence sur Baudelaire, son ancien camarade au Lyoee de Lyon. C'est donc dans les n" du fùli Hioemal dos 1; et 2\ mars 1S92 où cette conférence fui reproduite que ces vers et ceux écrits en 1839 ont été puur la première fois imprimés.

(2) Charles Baudelaire. Œuvres posthumes et correspondances inédites prec-d.-'-s d'une étude biographique par Eugène Crépet. P ris Maison Quantin 1887, page xv Etude. Vers cités pai M Emile Deschanel dans le Journal des Débats, du 1 ctobre 1SGL

Pour avoir des souliers, elle a vendu son âme Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme t Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque ;

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque,

Ce qui n% empêche pas les baisers amoureux

De pleuvoir sur sou front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche et l'effet de ce regard étrange Ou ombrage des cils noirs plus longs que ceux d'un ange Est tel que tous les yeux, pour qui l'on s'est damné, Ne valent pas pour m ri son œil juif et cerné.

Elle na que vingt ans ; la gorge déjà basse Pend de chaque côté, comme une calebasse Et pourtant me traînant chaque nuit sur son corps Ainsi qu'un nouveau-né, je la telle et la mords ;

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule, Je la lèche en silence, avec plus de ferveur Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée, A de rauques hoquets la poitrine gonflée, Et je devine, au bruit de son souffle brutal, Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

(1) Ibid, page xvi.

ŒUVRES POSTHUMES DE CHARLES BAUDELAIRE

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle, ■Car, ayant trop ouvert son cœur à tout venant Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

'Ce qui fait que de suif elle use plus de livres Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres, Et redoute bien moins la faim et ses tourments. Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontres, bizarrement parée,

Se faufilant, au coin d'une rue égarée,

Et la tête et l'œil bas comme un pigeon blessé,

Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures Au visage fardé de cette pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver, Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,

Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,

Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,

Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur, (i)

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