‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 14 sur 54 · ENTRETIENS AVEC M. JOSE-MARIA DE HEREDIA · texte numérisé non relu

ENTRETIENS AVEC M. JOSE-MARIA DE HEREDIA

Nous eûmes, à l'Arsenal et dans son atelier de poète, de longs et fréquents entretiens avec l'auteur des Tropliées; parmi bien des anecdotes vivantes et alertes qu'il nous conta, et parmi beaucoup de jugements précieux, notre plume retint fidèlement ces noies volantes :

Je m'associe bien volontiers, mon cher Champion, m'a dit M. de Hérédia, à cet hommage pieux et attendri dont vous entreprenez de saluer la mémoire du noble philosophepoète Louis Ménard. ^les premières relations avec le délicieux auteur du Polythéisîue hellénique datent de chez mon maître, qui fut aussi mon ami, Leconte de Lisle. On a parfois écrit que Leconte de Lisle avait pour Louis ^lénard la plus grande amitié et la plus cordiale sympathie. Ce n'est pas assez. Il semble qu'il s'y mêlait parfois un grain d'admiration. L'avis de Louis Ménard, en bien des points

poétiques ou politiques, était écouté avec respect. Et les boutades sévères de Leconte de Lisle, aussi répandues quelles étaient cinglantes, s'arrêtaient pourtant à ce contemporain étrange qui ne parlait que des héros grecs et paraissait participer des choses divines. Les passions de Louis ]\Iénard et de Leconte de Lisle avaient été communes en 48 ; tous deux ils avaient eu de grands (enthousiasmes pour la liberté ; et plus tard, au seuil de la vieillesse, ils aimaient à se rappeler les élans aventureux de leur jeune énergie. Je crois qu'ils en causaient tout le temps que leur laissait le vieil Homère. Car vous savez, n'estce pas, que Leconte de Lisle a commencé la traduction des premiers chants de VIliade et de VOdyssée en collaboration avec Louis Ménard. Il les acheva seul officiellement, il est vrai, Louis ^lénard s'étant retiré. Mais il continua son œuvre dans la tradition de Ménard et s'aidant de ses conseils, car c'était à ses yeux et ce fut aux nôtres, l'homme de France qui savait le mieux la langue des Hellènes. Je ne crains pas de le dire : si Leconte de Lisle traduisait et interprétait un texte grec, c'est

qu'il en avait reçu l'amour de la bouche même de r^Iénard.

Dès les premiers instants de nos relations, Louis Ménard se montra ce qu'il est toujours resté à mon égard, très affectueux et très affable. J'eus avec lui un premier entretien très différent de la fameuse présentation à Baudelaire que m'avait facilité un ami.

Comme je lui disais mon admiration respectueuse, le poète des Fleurs du Mal me dévisagea d'un air froid en me fixant de ses yeux vifs qui semblaient bien en effet « deux grains de café noir » et, m'interrompant brusquement, il me dit : « Monsieur, je n'aime pas les jeunes gens. » Puis il se tut, m'ayant tourné le dos.

Louis r^Iénard, au contraire m'invita bientôt très aimablement à l'aller voir, pour faire du grec et causer des grandes civilisations disparues. Je profitais souvent de la permission et, deux ou trois fois la semaine, je gagnais cette maison de la place Sorbonne dont il était propriétaire et où il occupait une sorte de mansarde, très haut, avec un balcon. L'ameublement était fort modeste : une chaise, un fauteuil, un lit. Des livres s'amoncelaient en

piles dans les coins ; des tableaux encore frais, des esquisses inachevées pendaient aux murs ; ornés de bas-reliefs et de reproductions d'antiques aux teintes vieillies ils en devenaient plus solennels. Et Louis Ménard aimait à dire qu'il vivait avec ses dieux pénates. — Le visiteur prenait la chaise : Ménard occupait le fauteuil et s'il ne pouvait le dégager de tous les objets multiples qui l'encombraient, il s'asseyait sans plus de façon sur le lit. Puis, il bourrait et allumait sa pipe. Il en rejetait la fumée presque religieusement et ainsi qu'il aurait fait une dévotion à quelque dieu de son Olympe. La fumée montait en de régulières spirales, comme de ces cassolettes d'encens qu'agite l'hiérophante. Après qu'il nous avait montré ses dernières peintures, Louis Ménard prenait un livre, vieil in-folio, à la reliure fatiguée, Homère, Anacréon, Théocrite ou Porphyre, et traduisait. Non seulement aucune difficulté dans le texte ne pouvait l'arrêter, mais il mettait alors dans sa voix l'expression d'une passion telle que je n*en ai connue chez aucun autre homme de notre génération. La vue seule des caractères

grecs le transportait de joie ; à la lecture, il était visible qu'il s'animait intérieurement ; au commentaire, c'était un enthousiasme. Sa face noble s'illuminait. Un mot, une phrase évoquaient en lui d'autres aventures qu'il disait. C'est ainsi qu'un passage de Xlliade fit qu'il me raconta son rôle pendant la Révolution de 48. Sa mémoire était incalculable et lui permettait d'oser d'ingénieux rapprochements. Il pouvait, sans le secours d'aucun livre, établir des corrélations subtiles entre Euripide et Platon. Dans sa joie de causer des Grecs, il s'animait à tel point qu'il en oubliait alors les soins matériels de l'existence et du bienêtre. Et il m'arriva, un soir d'hiver que nous expliquions l'antre de Porphyre, de lui faire tout à coup remarquer qu'il faisait plus froid dans sa chambre sans feu qu'en l'antre des nymphes.

Depuis ce jour-là, et aussi parce que j'avais refusé de lui acheter de ses toiles, il ne m'invita que rarement à continuer mes leçons de grec. Et il dit à Leconte de Lisle, en parlant de moi : « Il est têtu. Je n'en ferai jamais rien. »

]\Iais j'avais dès cette époque assez fréquenté Louis ]\Iénard, pour l'apprécier très haut, comme le méritait son esprit, original et distingué. Ce fut pour moi un maître qui meclaira sur bien des points de l'antiquité païenne. Sans lui, assurément je n'aurais pas écrit les Centaures et je n'aurais peut-être jamais eu cette conception Il faut bien le dire, j'avais peu de niérite à écouter et à comprendre Louis Ménard : il parlait la même langue qu'il écrivait Et ses phrases harmonieuses se déroulaient si doucement que la persuasion entrait en vous sans violence ; ajoutez à cela deux yeux d'un bleu halluciné qui vous fixaient et ce sourire très doux de ses lèvres plissées. Les images les plus hardies, les injustices les plus flagrantes étaient alors pardonnées. Louis Ménard nous amenait à ses idées autant par ses raisonnements que par le charme étrange dont il les entourait. Tandis qu'il avait une grande admiration pour Zeus, Jésus-Christ et Jules César, il n'avait pas assez de malédictions pour en charger Alexandre. Il défendait qu'on l'appelât le grand parce qu'il était, disait-il, une des

LE TOMRFAU DE LOUIS MKNARD

causes prépondérantes de la décadence hellénique, un des ouvriers maladroits qui avaient travaillé à la ruine de la Grèce: « Les républiques de l'antiquité, disait-il, n'étaient grandes que par l'anarchie organisée. Alexandre en changeant l'ordre des choses, détruisit 1 harmonie qu'il prétendait ramener. Il prépara la Grèce pour les Romains. Ce fut le plus vil des Macédoniens et le plus imbécile de tous les hommes. » Il développait cette idée, assez juste en somme, en des termes si magnifiques et il savait si bien nous communiquer son indignation qu'on ne pouvait pas ne pas charger d'anathèmes, celui qu'on se laissait aller à nommer avec lui « le plus vil des Macédoniens ». Si grande était la force de persuasion de cet extraordinaire rhéteur.

Seulement, mon cher Champion, Louis Ménard qui faisait de si beaux rêves et savait si bien les communiquer, n'était en rien le théoricien qu'il faut à une école. Grand orateur, superbe en son éloquence, dans ses colères et ses passions, il n'avait rien du professeur qui enseigne, du maître qui groupe des disciples autour de sa chaire, et les initie à sa science

minutieuse et théorique. Il avait trop d'enthousiasme pour préciser. Son influence sur nous autres Parnassiens, se marqua en ce qu'il nous donna la compréhension générale, l'amour et le regret de cette divine civilisation ensevelie sous les ruines des temples. Mais, comme il était absolument incapable de pédagogie, c'est par l'entremise de Leconte de Lisle qu'il nous transmit ses leçons. Leconte de Lisle qui avait tout le calme voulu pour descendre aux petits détails, aux précisions, eut sur nous une influence de métier, de technique, de forme. Pour les idées Louis Alénard répercutait par notre maître sur nous-même. L'influence de l'auteur du Polythéisme hellénique sur le poète des Poèmes antiques fut, je puis donc le dire, prépondérante. N'en doutez pas, elle fut sur lui plus saine, meilleure et surtout plus originale que celle d'Hugo. Victor Hugo ! C'est une espèce de gong qui recueillerait tous les bruits de tout ce qui se passe et qui les renverrait dans un tonnerre centuplé. Le génie d'Hugo est un composé, un amalgame, un mélange du génie de tous les poètes du XIX^ siècle. Cela il ne

voulait pas qu'on le dise, bien que ce fût la vérité et, comme on lui parlait un jour de M. de Vigny, il répondait : « M. de Vigny ! Ah oui ! il a fait de jolis vers espagnols. » — Ceci n'est pas à l'honneur du grand poète et il nous plaît que Leconte de Lisle n'ait pas agi ainsi à l'égard de Louis Ménard. Sans proclamer très haut toute la dette qu'il devait à ce rare esprit, il lui témoigna du moins une reconnaissance suffisante en l'honorant jusqu'à son dernier jour d'une inaltérable amitié. —

Voulez-vous mon sentiment tout entier ?

Ni Théodore de Banville, ni Leconte de Lisle, n'eurent d'aussi justes visions de l'antiquité que Louis Ménard.

Théodore de Banville fut un mythologue à la façon de Boucher ou de Watteau.

Leconte de Lisle voyait l'antiquité comme déjà représentée dans un bas-relief de marbre.

La Grèce de Louis Ménard fut plus vivante, plus humaine, plus active — et ceci encore atteste sa prépondérance et nous prouverait qu'en restant le plus éclairé, il fut aussi l'initiateur. Il ne devança pas seulement les

poètes. Il montra le chemin aussi à plusieurs de nos prosateurs. Ouvrez les Rêveries d'un païen mystique ; tout Ménard aboutit dans ce petit livre, digne de la postérité. A côté de très beaux sonnets comme Stoïcisme ou Thébaïde vous y lirez une légende de saint Hilarion qui vous fera dire qu'Anatole France a fait un noble usage d'un sujet si magnifiquement traité déjà par un de ses maîtres les plus aimés.

Mon cher Champion, durant ma conversation avec vous, s'est glissé soudain en ma mémoire un fantôme ami. Je suis trop honoré de sa présence pour vous la cacher. C'est un vieillard. Sa physionomie est admirable. Les yeux bleus semblent regarder très loin. La barbe est rare comme les mousses ou les lichens qui tapissent un chêne d'une essence noble. C'est un vieillard. Et pourtant ses cheveux blancs se retournent coquettement en des boucles blondes comme des cheveux d'enfant. Ce visage est contemplatif et songeur. Il évoque au souvenir une belle sculpture de bois clair, œuvre expressive et très fine d'un ingénieux artiste du ^loyen âge. \^oici bien Louis Ménard tel que je l'ai connu

LK TOMBEAU DE LOUIS MF-N'AUr) Jl

et aimé, le voici bien tel que je l'ai admiré, hautain contemplateur, capable de s'animer seulement pour les actions dignes et les chants glorieux des magnanimes ancêtres du pays d'Hellas...

LETTRE DE M. ^lAURICE BARRES

^lon cher Champion,

C'est avec grand plaisir que je vous donnerai quelques détails sur Louis ]Ménard. Je ne puis les ordonner et écrire l'étude que je devrais à ce noble esprit. Faites de mes notes, à votre gré, le meilleur usage. Il y a une dette à payer.

C'est par Burdeau, à i6 ans, que j'ai connu d'abord l'œuvre de Louis Ménard. Dans la classe de philosophie du lycée de Nancy, il nous lisait les Rêveries cVun païen mystique qui sont un modèle de langue, d'ordre, d'élévation et de force.

Quand je vins à Paris, à vingt ans, je causais souvent de Louis Ménard avec mon maître Leconte de Lisle. Ce grand poète me conduisit un jour chez Polydor, humble et fameux crémier de la rue Monsieur-le-Prince pour me présenter à son vieil ami et contemporain. Depuis lors, à de longs intervalles, je n'ai

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pas cessé de fréquenter Ménard. Je puis me dire l'un des rares écrivains qui essayaient de faire rendre justice à ce maître. Xe dépouillez pourtant pas mes articles; j'ai parlé de Ménard cent fois : dans les Taches cT encre, delà, et, il y a deux mois encore, dans le J oiirnal ; je l'avais pour collaborateur à la Cocarde ; mais jamais, car je ne suis, je l'avoue qu'un médiocre critique, je ne lui ai consacré un article auquel je puisse utilement vous renvoyer. Tous les parnassiens, ou. pour parler plus exactement, tous ceux qui ont subi à quelque degré la culture parnassienne, ont reconnu la haute valeur de Louis Ménard. D'Anatole France à Pierre Ouillard, ils l'ont proclamée : le jour de la mort, Henri Housssiye fut seul à le saluer. On n'a guère voulu les entendre même dans les milieux lettrés, où il y a plus de gens à tempérament que de gens cultivés, plus de désordre génial que de goût pour la perfection. Philippe Berthelot, depuis des années, projette une vaste étude de Ménard (i). Cela sera, je crois, très bien. Le pauvre et délicieux homme est mort sans

(i) Revue di Paris lerjuia iqoi.

cette satisfaction qu'il attendait impatiemment.

Louis Alénard a été gêné de la manière la plus comique par un tas d'homonymes. Il fut à la fois un philosophe, un chimiste, un poète et un littérateur. Chimiste, il inventa le collodion qu'il présenta à l'Académie des sciences en 1846 ; mais les dictionnaires spéciaux attribuent cette découverte à un Américain nommé Maynard qui la refit en effet après notre Ménard. Plusieurs littérateurs, dont un, notamment, qui publia comme inédit du Bossuet déjà inséré dans les œuvres complètes, portent les noms de Ménard, Mesnard, Ménars, i\Iaynard; ils n'ont pas peu contribué à embrouiller les idées du public. Il y a quelques mois, comme je vantais dans un article l'auteur des Rêveries (Tun païen mystique, un lecteur du Journal m'écrivit : « Merci, Monsieur, de nous avoir donné des nouvelles, à ma femme et à moi, du joyeux compagnon qui nous a fait tant rire dans un voyage à Dieppe l'an dernier. Nous avions bien soupçonné que ce charmant garçon écrivait, car personne ne tournait comme lui le calembour. »

Comment décrire la délicatesse, la courtoisie, le négligé, l'effacement, la saveur fine, et le total manque de bon sens de ce vieillard adorable qu'aimèrent Renan, Berthelot et Leconte de Lisle. Il avait été chargé d'un cours d'histoire à l'Hôtel de Ville. Il devait cet avantage à ses sentiments exaltés d'ancien ami de Blanqui. Il fit devant un seul auditeur les plus extraordinaires leçons, où il célébrait à la fois Lourdes et la commune de 71 qu'il aimait à confondre avec l'hellénisme.

Voyez-vous, le point central d'une étude sur Louis Ménard, si vous l'écrivez, ce sera de nous faire entendre sa philosophie de l'hellénisme. Je n'y puis penser dans une si brève lettre. Cest sur cette théorie que repose le parnassïsnie de Leconte de Lisle. Retenez bien cela qu'on n'écrivit jamais et qui fait l'essentiel.

De 1860 à 1870, Louis ^lénard, retiré à Barbizon, au milieu des paysagistes, ne s'occupa que de peinture. J'ai vu ses toiles, qui tapissaient son atelier ou cabinet de travail, place de la Sorbonne. Ce qu'il cherchait en art me paraît avoir été très bien réalisé par le

peintre remarquable, son neveu ^I. René ]\Iénard.

Voilà des notes cursives et que je n'ai même pas le temps de relire. Adaptez-les, le mieux que vous pourrez. Il est nécessaire qu'un hommage soit rendu à ce noble aîné. Il convient qu'un très jeune homme tel que vous, mon cher Champion, affirme la solidarité ou plutôt les affinités des générations, et garde à travers des tumultes si favorables à tous les goujats turbulents, la tradition du grand goût littéraire

Poignée de main de votre dévoué,

Maurice BarrÈS.

J'oubliais de vous dire que Louis Ménard était antidrevfusard.

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