LETTRE DE MADAME JEAN BERTHEROY
Cher Monsieur,
Je réponds bien tardivement à votre demande au sujet de Louis Ménard. Je vous l'ai dit déjà, le temps me fait défaut pour apprécier comme il conviendrait, l'œuvre de celui que vous appelez si justement le grand méconnu. Méconnu, Ménard le fut, en effet, toute sa vie, et son nom s'ajoute au long martyrologe des poètes qui, depuis Villon jusqu'à Verlaine, ont ignoré les joies de la célébrité et de la fortune — joies assez méprisables d'ailleurs. Car, est-ce vraiment aussi triste qu'on veut bien le dire pour le génie lui-même, cette méconnaissance du génie, et ne vaut-il pas mieux incarner son esprit dans une œuvre durable que de se voir hissé tout vif sur les tréteaux de la popularité et être vide comme la grosse caisse qui en est l'emblème ? Pour ma part, je préférerais mille fois ne jamais
voir mon nom imprimé dans les feuilles publiques, et laisser une seule bonne page, si je le pouvais — mais là justement est le difficile.
De Louis Ménard, je ne connais, — et assez sommairement encore, car je n'ai plus les volumes sous la main, — que son Polythéisme hellénique et son Hennés ; ces études, s'adaptant au pli particulier de ma pensée, m'ont fort captivé autrefois. De plus, mon noble et; grand ami Leconte de Lisle m'avait, à plusieurs reprises, parlé de Ménard avec des mots d'admiration dont il était si peu prodigue. Le sourire amer de sa bouche se détendait alors et la chaleur créole de son cœur passait à travers son verbe.
Ce que j'ai retenu le plus spécialement de ces deux ouvrages, c'est leur sens philosophique et mystique. Ménard fut un grand théologien, si on veut bien prendre la peine de considérer que la théologie ne date pas d'hier, mais qu'elle est née avec la religion ellemême ; et ses études le conduisirent à cette conclusion à laquelle plusieurs de nous, je suppose, sommes arrivés, dans le silence de nos méditations personnelles : que l'idée de
Dieu reste intacte au milieu des formes diverses où nos faiblesses l'ont enfermée, croyant la posséder davantage. Qu'importe, en effet, que les hommes appellent Bouddha, Thot, Zeus ou Jésus, celui vers qui montent les fumées de leurs encens et de leurs adorations ? Le synchrétisme de ces cultes différents s'impose à tout penseur qui en perce l'enveloppe extérieure pour en rechercher l'origine. Or, cette origine n'est-elle pas la révélation primitive, unique, source de vérité qui s'épandit à travers le . monde, et, selon les milieux traversés, se chargea plus ou moins d'impuretés et de limons ? Ainsi les quatre fleuves de la Bible, sortis de la source purdiriaque et s'écoulant aux quatre coins du monde me sembleraient symboliser les grandes religions des races, à la genèse desquelles se retrouve toujours une même entité sacrée. Je ne puis m'empêcher de croire que ce fut là une des conditions favorites de Louis Ménard, lui, qui reconnaissait la beauté de chaque croyance et savait discerner Dieu en chacune. Ce sens de la Beauté divine, épandue dans la nature, Ménard l'eut à un degré incompa-
rable ; je ne vois avec lui qu'André Chénier qui en eut autant l'obsession. Et je vous avouerai que sur beaucoup d'autres points encore, l'analogie me paraît frappante entre ces deux hommes, tous deux admirateurs fervents de la Grèce; tous deux plastiques dans leur façon de formuler leur concept, plastiques au point de chercher dans la peinture un second élément de réalisation ; tous deux enfin épris de justice et de liberté et se jetant, sans souci d'eux-mêmes, dans la tourmente politique qui leur inspira des vers d'une âcreté et d'une vigueur semblables ; enfin, l'un et l'autre cherchant à synthétiser leur doctrine dans une œuvre portant le même titre mystérieux et symbolique : VHeruiès.
Et c'est aussi avec une piété presque égaie que je m'incline devant ces deux grandes ombres que le temps fera lumineuses et que la douleur a déjà nimbées de clarté.
J'applaudis des deux mains, cher Monsieur, à l'œuvre de justice — de piété aussi — que vous entreprenez si noblement, et je vous prie de croire à mes meilleurs sentiments.
Jean Bertheroy.