LETTRE DE M. JACQUES BAINVILLE
Mon cher ami,
Je savais seulement de Louis Ménard que c'était un vieil homme affecté de quelques bizarreries, quand l'admiration témoignée par Maurice Barres pour les Rêveries d'un païen mystique me détermina à lire cet ouvrage. On y rencontre des vers que tout le monde ne s'accorde pas à goûter et des dialogues ingénieux. Il y a sur l'Oubli et sur le fleuve Léthé des pensées d'une grave poésie. On trouve enfin des pages sur la Mort où les mots d' a horreur sacrée » reviennent assez souvent, et qui doivent convenir singulièrement aux personnes qui ont coutume d'arrêter leurs méditations sur ce sujet.
De ce livre où l'on voit des beautés certaines, il me parut surtout se dégager que Louis Ménard se parait à tort du titre de païen. Si un païen est un polythéiste, c'est-
à-dire un homme qui croit à la diversité des principes et des causes, Louis Ménard n'a que faire dans le paganisme. Sous les noms, différents seulement en apparence, de Vie, de Nature, de Loi morale, etc.... c'est Dieu, le Dieu unique, qu'il a adoré. Il a d'ailleurs reconnu lui-même dans le Commentaire (Tiin républicain sur V Oraison dominicale à quel point il était chrétien. Et ne révèle-t-il pas une conception du monde formellement unitaire quand il écrit : « Le tout est l'image agrandie de chacune de ses parties » ?
D'autre part on peut inférer de quelquesuns de ses développements, en particulier de l'opposition qu'il voyait entre la matière et l'esprit, qu'il inclinait à un certain dualisme. Monisme ou dualisme, l'un n'est pas plus païen que l'autre.
Il reste que Louis ^lénard était surtout un mystique. Et il aurait pu indifféremment porter ce mysticisme dans le boudhisme, dans la religion des Droits de l'Homme, ou dans celle de la maréchale Booth. Il tient au malheur des temps que cet honnête homme, victime des chimères cornues qui empoisonnèrent
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tant d'autres de ses contemporains, n'ait pas songé à satisfaire des appétits mystiques dans la croyance qui est désignée pour les Français, et convenable à leur nature : je veux dire le Catholicisme. Avec un peu plus d'ordre, c'est là sans doute que fût venu Louis Ménard, au lieu de s'égarer autour d'un paganisme dans lequel il ne semble pas qu'il ait jamais pénétré. Cordialement à vous, mon cher ami.
Jacques Bainville.