‹ Le tombeau de Louis MénardChapitre 50 sur 54 · LETTRE DE M. PHILIPPE DUFOUR · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. PHILIPPE DUFOUR

^lonsieur et cher confrère,

Vous me faites l'honneur de me demander quelques souvenirs sur Louis Ménard. Bien volontiers, je défère à votre désir, heureux de pouvoir exprimer hautement tout le respect et toute l'admiration que m'inspire l'œuvre du grand helléniste qui vient de mourir.

Je lai connu chez Leconte de Lisle et souvent l'y ai vu aux causeries d'après-midi des dimanches, qui réuliissaient régulièirement, dans un cercle intime, les amis et les admirateurs choisis du Maître : José-Alaria de Hérédia, Henri Houssaye, de Guerne, Haraucourt, Léon Barracand, Henri de Régnier, Pierre Quillard, Ferdinand Hérold, pour ne citer que les noms les plus connus.

Louis Ménard déconcertait tout d'abord par

(i) M. Philippe Dufour e.-t Tautcur d'un livre iutiiulé : Poèmes légendaires, qui coQtieDt d.t très beaux vers d'une forte inspiraiion et d"uQe langue parnassienne très pure.

son apparence. La figure osseuse, l'œil cave, où la flamme du regard s'allumait ainsi qu'au fond d'un antre, la barbe comme élimée, dédaigneux des puérils artifices de toilette et toujours accoutré avec quelque négligence, il ne rappelait guère un hiérophante lui qui, cependant, aurait autrefois été digne de l'initiation aux mystères d'Eleusis et aurait, comme Hypéride, défendu Phryné ; mais il faisait songer plutôt à un vieil alchimiste, contemporain des Paracelse ou des Raymond Lulle. Tandis qu'avec sa haute silhouette, que 1 âge n'avait pas alourdie ; son noble visage, d'un caractère tout à la fois antique et monacal ; son front lumineux, 011 rayonnait majestueusement une habituelle splendeur de pensée ; son œil d'un bleu éclatant, profond et clair, Leconte de Lisle apparaissait comme un être vraiment olympien qu'Euhémère eût jadis divinisé. Et le contraste physique était saisissant, de ces deux hommes également épris de la beauté morale et plastique selon l'hellénisme et si différents d'aspect. Leur affinité était toute intellectuelle et tenait à leur identique et fervent amour du génie grec. Ils étaient liés par

des idées semblables et de communs souvenirs. Ensemble ils avaient fait le coup de feu en 1848 ; ensemble ils avaient été arrêtés sur une barricade. Et nous, les jeunes, nous les retrouvions toujours unis par les mêmes rêves augustes et lointains, en face de notre civilisation utilitaire.

« Je voudrais bien savoir, disait ironiquement Leconte de Lisle, si après lExposition (c'était en 1889) nous serons meilleurs et plus intelligents qu'au siècle de Périclès. » — « Là est toute la question, répondait Ménard, dont le front méditatif s'animait soudain, et l'on ne peut la résoudre encore que négativement, puisque l'on s'est maintenant borné à un effort purement matériel, et que les dieux intérieurs de l'homme sont morts en lui. »

S'il est indéniable, en effet, qu'au point de vue du machinisme, l'inventeur et l'ouvrier ont transformé la face de la terre, il est non moins évident que l'erreur capitale de notre époque, enivrée de matérialisme par ses découvertes et par ses œuvres uniquement appliquées à la vie positive, est d'avoir méconnu et laissé péri-

cliter tout ce qui sort du deux et deux font quatre.

Qu'est-ce donc, en somme, qu'un progrès qui néglige, soit par impuissance originelle, soit par mépris systématique, d'embrasser toutes les manifestations de l'existence, aussi bien dans l'ordre idéal que dans l'ordre réel et qui n'améliore pas parallèlement la vie morale et la vie physique ? Que nous importe, au fond, de voyager en diligence ou en chemin de fer, si, en même temps, les hommes ne deviennent pas plus fraternels, plus libres et plus heureux. Un pareil progrès, restreint et rabaissé à des modifications d'apparence, n'est-il pas qu'un leurre et une mystification ?

Telle est, en résumé, la critique formulée par Leconte de Lisle et ]\Iénard contre le progrès strictement scientifique qu'ils jugeaient incomplet et souhaitaient plus efficace pour l'émancipation, l'ennoblissement et le bonheur de l'âme. Mais ils n'étaient ni hostiles, ni réfractaires à la science pure.

Rappelons-nous d'ailleurs ce que .M. Jules Lemaître a écrit à propos du Kaïn de Leconte de Lisle : « On song;e au V^ livre de Lucrèce ;

puis on se dit qu'il y a là autre chose encore qu'une intuition de poète, que la science contemporaine, l'archéologie, l'anthropologie or^t seules rendu possibles de pareilles résurrections. »

Quant à Louis Ménard, l'impression de vieil alchimiste qu'il provoquait n'était point entièrement chimérique, car ce philosophe était aussi un savant. Longtemps, il se plut à travailler dans le laboratoire de Berthelot, et il découvrit le coilodion. S'il avait pris un brevet pour exploiter sa découverte, il aurait gagné des millions. Ce fut un Américain, appelé Maynars, qui fit fortune par l'emploi du coilodion dans la préparation des plaques photographiques et le pansement des blessures. Si bien que, grâce à la similitude verbale des deux noms, rx\méricain bénéficia, non seulement du profit, mais encore du mérite de la découverte et que M. Berthelot dut publier une rectification pour détruire l'erreur qui s'accréditait et restituer à Louis ^Nlénard l'honneur de ses recherches.

Ménard mania aussi le pinceau, mais avec moins de bonheur que son frère René. En son

logis de la place de la Sorbonne, les tableaux couvraient les murs jusques au plafond ; sur les meubles, sur les chaises, s'amoncelaient cartonSj livres et papiers ; pour s'asseoir on devait déblayer un coin du lit. Du pittoresque fouillis de cette retraite d'homme simple et studieux émergeaient des statues, des bustes aux belles tormes grecques"; au-dessus d'une porte, un Zens magnifique et dominateur commandait aux plâtres, aux bouquins et aux visiteurs. Ce capharnaùm était bien l'intérieur qui convenait à un sage auquel suffiraient la beauté des chefs-d'œuvre antiques, l'ordre et l'harmonie des idées éternelles. Pour ma part, j'ai toujours soupçonné Ménard d'avoir fait de sa mise négligée une sorte de protestation silencieuse contre la laideur du vêtement actuel, qui ne vaut pas la peine qu'on s'y intéresse.

Au surplus, ses idées et ses goûts le portaient plutôt à la sévérité pour tout ce qui touche à l'esthétique moderne. C'est ainsi que je l'entendis faire un jour une critique éloquemment subtile de notre art décoratif : il prit comme exemple les statues qui ornent le

LE TOMBEAU DE LOUIS MÉNARD IqS

Louvre et les Tuileries. « Peut-on, disait-il en substance, concevoir rien de plus illogique et de plus maladroit que d'ériger des statues de marbre sur des fonds de pierre ? i\u bout de peu de temps tout se confond dans un ton grisâtre, uniforme et monotone ; partout, plus de saillies, de plans, plus d'ombres ni de lumières. Que ne suivons-nous l'exemple des anciens, chez qui l'usage de la sculpture polychrome était général ! Nous aurions alors des statues qui prendraient du relief et s'élèveraient harmonieusement sur les façades, au lieu de s'y éteindre et s'y effacer. » Cette réflexion n'est-elle pas fort judicieuse ?

Quant à la bête grotesque qui surmonte le monument de Gambetta, dans la cour du Carrousel, et aux deux lions ratatinés et ridicules, pareils à des caniches efflanqués, qui se contemplent si niaisement aux extrémités de la balustrade entourant le bassin du Luxembourg, Ménard ne pouvait les regarder, affîrmait-il a sans avoir envie de se suicider pour aller plus vite les oublier auprès d'Ictinus et de Phidias ». Cette boutade révèle l'âme athénienne de ^lénard ; il est un livre qui nous

fait pleinement et magnifiquement pénétrer dans sa pensée et dans son cœur de philosophe : je veux parler des Rêveries criin païen mystique, éditées par Alphonse Lemerre.

Livre admirable, livre précieux entre tous, qui devrait être dans les mains et dans l'esprit de tous les citoyens d'une république et qu'il faudrait donner à commenter aux élèves de nos lycées. Les jeunes gens y puiseraient de lumineux et sûrs principes d'équité, d'idéalisme et de raison. Ils apprendraient à juger tout à la fois avec indépendance et respect les traditions ancestrales, les causes vaincues, les rêves sublimes Ne semble-t-il pas qu'une génération formée à cet enseignement apporterait, dans l'usage des droits personnels et la pratique des devoirs sociaux, un nouveau sens, vraiment civilisateur et beau, de la concorde civique, de la tolérance religieuse, de la liberté individuelle !

Oh ! le noble chef-d'œuvre que ce petit livre, vaste, divers, harmonieux, qui reflète toutes les faces de l'intelligence limpide, universelle et profonde de Ménard, et semble lui avoir été dicté par les Muses,

« Des sages vénérés nourrices éloquentes »

Car, ainsi que l'écrivait Théophile Gautier : a Ménard à la fois savant, peintre et poète, est un des esprits qui ont le mieux compris l'hellénisme et pénétré le sens de cette civilisation douce et charmante de l'homme s'épanouissant dans toute sa beauté, parmi des dieux presque pareils à lui. Entre ses sonnets, il en est un précisément, intitulé Nirvana : l'auteur y exprime ses aspirations à l'éternel repos et au néant divin, comme tous ceux qui ne sont pas nés de leur temps, que lassent les combats d'une vie sans intérêt pour eux, et que poursuit le souvenir d'une patrie idéale perdue. Louis Ménard était évidemment fait pour les entretiens du cap Sunium et des jardins d'Académus. C'est un grec né deux mille ans trop tard. »

Mais, un sens critique aussi intense, un pouvoir évocateur aussi clairvoyant que ceux de Ménard, embrassant toute l'humanité, la ressuscitant, l'étudiant dans ses passions, ses angoisses, ses erreurs, ses œuvres les plus reculées et les plus immédiates, de tels dons ne

s'exercent point sans conduire parfois au désenchantement.

Et la lassitude de vivre inspire alors à Ménard de beaux cris de vrai poète. Assurément son inspiration procède de celle de Leconte de Lisle ; il n'y a là d'ailleurs rien que de très glorieux, et l'auteur des Rêveries d'un païen mystique n'en a pas moins signé des vers personnels, très purs et très puissants Par exemple, dans Stoïcisme :

Les grands Dieux savent seuls si rame estimmor-

[telle ; Mais le juste travaille à leur œuvre éternelle, Fût-ce un jour, leur laissant le soin de l'avenir.

Sans rien leur envier, car lui, pour la justice

11 offre librement sa vie en sacrifice,

Tandis qu'un Dieu ne peut ni souffrir ni mourir.

Et, dans Résignation :

Il faut que les grands Dieux, pour leur œuvre éter-

[nelle, Reprennent le bonheur qu'ils nous avaient prêté !

Il dira aussi :

« La mythologie est la langue des religions et les symboles sont toujours transparents pour qui veut les comprendre. Ils sont l'incarnation vivante de la conscience humaine et

il n'est pas de poète ou d'artiste qui puisse en créer de plus beaux. Qu'on cherche, par exemple, une expression visible et plastique du dogme républicain de la fraternité : où pourrait-on trouver une légende plus saisissante que celle du juste mourant pour le saîut des hommes ! Ce drame sublime de la Passion restera le type de toutes les condamnations injustes et de toutes les douleurs volontairement acceptées. »

Puis, avec la merveilleuse souplesse de compréhension que lui donnait son haut électisme, il écrira Le Banquet d' Alexandrie ou bien encore le Voile d'îsis, où il semble qu'on le retrouve dans le personnage d'Hermès et qui toucha de si près à ces deux poèmes de Leconte de Lisle : Hypatie et Cyrille ; — Hypatie.

Mais, si éclatant, si substantiel, si riche que soit ce livre des Rêveries d'un pdien mystique, et bien que nous donnant la quintessence d'une longue vie d'étude, de méditation et de savoir, il ne constitue pas l'œuvre unique où il faille chercher Louis Ménard. Celui-ci a publié autrefois chez Charpentier des ou-

vrages aujourd'hui épuisés, et l'éditeur devrait réimprimer, pour la gloire des lettres françaises :

Du P olythéisme hellénique La Morale avant les philosophes (thèse de doctorat)

Hermès T risqué giste.

Enfin, on trouve chez Delagrave trois autres volumes considérables qui, par l'exégèse, l'art et la philosophie font lumineusement revivre le passé : Histoire des Israélites, Histoire des Grecs, Histoire des anciens peuples de l Orient.

Ces trois livres sont des plus remarquables. Leconte de Lisle estimait notamment le dernier supérieur et préférable aux ouvrages similaires de Maspéro, qui eux, sont inextricables et incommodes à consulter.

En cette Histoire des anciens peuples de ï Orient y on lit la phrase suivante, qui fait présager la si belle lettre d'un Mandarin au directeur de la Critique philosophique :

« Dans la morale bouddhique comme dans la morale chrétienne, la première des vertus est la charité. Celle des bouddhistes embrasse

toute la nature animée, et ils trouveraient bien imparfaite une morale qui autorise chez nous les vivisections et en Espagne les combats de taureaux. »

Tout ensemble mythologue, scoliaste, philosophe, poète et savant, se complaisant à admirer le passé, mais regardant aussi le présent, Louis Ménard a été trahi par sa destinée et n'a jamais été élevé à la place prépondérante qui lui était publiquement due. Il s'en consolait, m'a-t-il toujours paru, en pensant, avec une certitude bien légitime, qu'il laisserait des pages dignes de l'antiquité et en devisant d'Apollon et d'Isis avec Leconte de Lisle, qui professait une confiance absolue dans son goût et son érudition.

Je me rappelle que j'étais allé voir ce dernier au moment où la Revue des Deux- Monde venait de publier ses Hymnes orphiques. Comme je lui parlais de ces poèmes, le Maître me dit : « Oui, j'en suis content parce que mon vieil ami Ménard m'a dit que c'est dans ces vers que j'ai le plus profondément pénétré et rendu le génie grec. »

Tous ces souvenirs sont, hélas ! bien loin-

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tains maintenant, mais non effacés. Je revois encore le cabinet de travail de Leconte de Lisle, boulevard Saint-Michel. Que d'heures charmantes et précieuses passées là, le dimanche, au milieu de la fumée des pipes et des cigarettes, tandis que les dieux et les héros du paganisme étaient souvent évoqués parmi nous !

Louis Ménard, qui était un humaniste plutôt qu'un alexandrin, faisait de ces appels au passé comme une sorte d'incantation mélodieuse et sacrée. La mort l'a endormi à son tour. Mais son œuvre et son rêve, longuement et passionnément imprégnés de l'immortelle beauté des symboles et des légendes de l'hellénisme, survivront dans l'admiration des poètes, des artistes et des penseurs.

En vous remerciant de m'avoir fourni l'occasion d'apporter mon hommage à ce grand esprit, à ce noble écrivain dont vous avez raison d'honorer pieusement la mémoire, je vous prie. Monsieur et cher confrère, d'agréer l'expression de mes sentiments cordiaux et dévoués.

Philippe DUFOUR.

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