LETTRE DE M. EMILE BLEMONT
Monsieur,
J'ai connu Louis Ménard, et je n'ai pas éprouvé moins de sympathie pour l'homme que d'admiration pour l'écrivain.
L'homme et le poète, le poète et le penseur étaient, du reste, essentiellement et indissolublement unis dans sa noble personnalité. Ce qui m'a semblé le plus original en lui, ce qui m'a le plus frappé, c'est précisément cette solidarité intime, cette pénétration profonde entre les diverses parties de son être, si simple, si peu prétentieux et d'un si haut désintéressement.
En vérité, son âme offrait le même genre de beauté que les plus purs chefs-d'œuvre de la statuaire antique, beauté faite de justesse et pour ainsi dire de logique exquise dans les proportions, de puissant et gracieux équilibre, en un mot, de parfaite harmonie.
Il était panthéiste comme il était républi-
cain, par amour pour le libre arbitre et la juslice, par aversion contre toute servitude et toute iniquité.
S'il s'est qualifié de païen mystique, c'est qu'il refusait invinciblement de croire aux dogmes faux d'une religion stérilisante, à la prédestination sans pitié, aux supplices éternels des innocents, aux fatalités sombres sous lesquelles une foi aveugle veut écraser la nature et la vie ; c'est qu'il revendiquait pour l'humanité le droit et le devoir de refleurir à ciel ouvert, toujours plus généreuse, toujours plus belle, à chaque retour du printemps sacré, à chaque renouveau de l'éternel et sublime idéal.
Votre bien dévoué.
Emile Blémont.