‹ Le tombeau de Louis Ménard: monument du souvenir élevéChapitre 49 sur 81 · LETTRE DE M. GASTON PARIS · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. GASTON PARIS

Cher Monsieur,

Je suis très heureux que Ton s'efforce de conserver le souvenir de Louis Ménard. J'ai pour ses livres une sincère admiration. Je Tai connu lui-même, il y a quelque trente-cinq ans, aux samedis de Leconte de Lisle ; je Tai souvent revu depuis — bien que je ne l'eusse pas rencontré depuis une quinzaine d'années, au moins — et ses entretiens m'ont toujours charmé. Je ne puis faute de loisir, vous écrire à son sujet que ces quelques lignes ; elles n'ont d'autre but que de me permettre de m'inscrire parmi les amis et les admirateurs du poète et du penseur que nous avons perdu.

Permettez-moi cependant un souvenir qui vous intéressera. Je sais par cœur et je récite volontiers le beau « Sonnet Stoïcien » :

Sois fort, tu seras libre; accepte la souffrance Qui grandit ton courage et t'épure; sois roi Du monde entier, et suis ta conscience, Cet infaillible Dieu que chacun porte en soi.

Espères-tu que ceux qui, par leur providence Guident les sphères d'or, vont violer pour toi L'ordre de l'univers? Allons, souffre en silence, Et tâche d'être un homme et d'accomplir ta loi.

Les grands Dieux savent seuls si l'âme est immortelle Mais le juste travaille à leur œuvre éternelle, Fût-ce un jour, leur laissant le soin de l'avenir,

Sans rien leur envier, car lui, pour la justice

Il offre librement sa vie en sacrifice,

Tandis qu'un Dieu ne peut ni souffrir ni mourir.

Je le récitai un jour à Taine, qui ne le connaissait pas et qui en fut tellement frappé qu'il me pria de l'écrire, le porta longtemps sur lui, l'apprit aussi par cœur et se plaisait à se le dire à lui-même. Il avait senti la profondeur de pensée et la grandeur morale qui s'expriment dans ses vers avec autant de force que de simplicité.

Mais, je le répète, je n'ai pas le loisir, en ce moment de parler de Louis Ménard comme j'aimerais à le faire, et je ne vous envoie, en somme que ma signature, en y joignant l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Gaston PARIS.

LETTRE DE M. HENRI CHANTAVOINE (i)

Mon cher ami,

Puisque vous m'y invitez si gentiment, je viens causer avec vous ; ne vous en prenez qu'à vous de mon bavardage.

Je n'ai pas eu l'honneur de connaître personnellement Louis Ménard, mais vous savez que je suis un grand dévoreur de livres : j'ai lu les siens. Je viens de relire à cause de vous, et pour vous ses Poèmes (Charpentier 2® édition 1863. Prométhée. délivré, Pygmalion, Empédocle, l'Idéal, Hellas... etc.), j'ai encore le volume sous les yeux.

Louis Ménard n'était pas seulement un poète qui a laissé de beaux vers, inconnus ou méconnus, d'une inspiration et d'une forme

(i) Il y a deux aonées, j*étaii sur les bancs du collège, et j'avais comme maître M. Henri Chantavoine. Qu'il soit ici remercié de sej excellentes leçons et de tous les efforts qu*il tenta pour faire de nous, à son image, un délicat, amoureux des belles pensées et des formes harmonieuses de la raison.

très pures : c'était un artiste et un savant, un penseur, un philosophe, presque un mage, un sage, dans tous les cas, puisqu'il a eu jusqu'à son dernier jour, l'horreur du bruit, de la foule, et que sa mort elle-même a passé inaperçue, silencieuse.

On a dit de Louis Ménard que c'était surtout un païen et un Hellène. Ce n'est pas, je crois, tout à fait juste. Il fut plutôt un rêveur, très savant, qui avait beaucoup réfléchi sur les Destinées de l'Humanité : il la revoyait, il l'embrassait, vivante, à travers les âges ; avec elle, sous des cieux différents, de préférence sous celui de la Grèce, le plus lumineux et le plus charmant, il apportait l'hommage de sa pensée à tous les héros, celui de son culte à tous les Dieux.

Relisez, mon cher ami, pour vous en convaincre, la très remarquable préface (XXXII pages) publiée en tête de ses poèmes.

Je vous transcris le passage suivant (p. v.) :

« L'humanité ne s'est jamais trompée ; tous ses dogmes sont vrais, tous les dieux qu'elle a adorés sont réellement des types divins... L'hiérophante dévoilera pour les

LE TOMBEAU DE LOUIS MENARD 'jb

initiés le sens des mystères, et quand le dogme sera éclos sur les hauteurs sublimes de la symbolique, la raillerie des époques critiques ne pourra plus l'y atteindre, mais la Poésie le suivra et le dernier des poètes bercera de ses hymnes la vieillesse du monde... »

Je vous copie encore ces dernières lignes de la Préface :

« Je publie ce volume de vers qui ne sera suivi d'aucun autre, comme on élèverait un cénotaphe à sa jeunesse. Qu'il éveille l'attention ou qu'il passe inaperçu, du fond de ma retraite, je ne le saurai pas... »

Je me permets de vous recommander dans ces PoèmeSy la grande pièce qui a pour titre Euphorion et une autre, YIdéal dont voici deux ou trois strophes :

Je ne voudrais rien des choses possibles :

Il n'est rien à mes yeux qui mérite un désir

Mon ciel est plus loin que les cieux visibles Et mon cœur est plus mort que le cœur d'un fakir.

Dans les gais printemps la jeunesse dore Les plus âpres sentiers de ses ardents rayons :

Mais plus tard, qui peut rallumer encore Le soleil éclipsé de nos illusions ?

Les rêves s'en vont avec l'espérance; N'importe: marchons seuls, c^mme il convient aux

[torts ;

Sans peur, s.ns regrets, montons. en silence Vers la sphère sereine et calme où sont les morts.

Grande nuit, principe et terme des choses.

Béni soit ton sommeil où tout va s'engloutir;

O nuit! Sauve-moi des métempsycoses, Reprends-moi dans tonsein, j'ai mal faitd'en sortir,..

Je ne crois pas, mon cher ami, malgré la beauté de ses rêves et la pureté de son talent — ou peut-être à cause de cela — que Toeuvre de Louis Ménard ait été très lue ni son influence très profonde. Mais le petit nombre de ceux qui le connaissent et qui l'aiment garde un tendre souvenir à ce symboliste harmonieux : ils lui doivent trop d'évocations pour ne pas placer son image dans le petit temple de leur mémoire, à côté de celle de Leconte de Lisle et (mais ne le dites pas) peutêtre au-dessus.

C'est à vous surtout, jeunes gens qui ferez

les beaux poèmes philosophiques du XX* siècle

(pommes symboliques et humanitaires, où la

Science des religions s'alliera au Culte de

• rHirmfenité) d'honorçr vos précurseurs et vos

maîtres : Louis Ménard en est un, ne Toubliez pas.

Cordialement à vous, mon cher Edouard.

Henri Chantavoine.

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