‹ Le tombeau de Louis Ménard: monument du souvenir élevéChapitre 61 sur 81 · LETTRE DE M. LEON BARRACAND · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. LEON BARRACAND

Mon cher confrère,

Permettez-moi d*abord de vous féliciter de ridée que vous avez eue d*élever ce monument littéraire à la mémoire de Louis Ménard. Il goûtait assez les choses anciennes, tout révolutionnaire qu'il fût, pour que son ombre soit sensible à cette rénovation d'un antique usage et qu'elle approuve ce « tombeau », où tous ceux qui ont eu l'honneur et le plaisir de le fréquenter voudront apporter leur offrande.

Cet esprit distingué, ce remarquable artiste, et ce savant n'eut certainement pas de son vivant, la part de célébrité et la renommée dont il était digne. Jules Simon, dans ses Mémoires, qui viennent de paraître, dit en passarjt, à propos de lui : a L'auteur de la Morale avant les philosophes et de quelques autres ouvrages trop peu connus et qui méritent de l'être. »

Il n'était en efiFet, il ne pouvait être connu

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que d'une élite. Et c'est par eux seuls qu'il fût lu, goûté et apprécié. Intelligence vive et simple, qui s'était développée dans tous les sens, et avait envahi tous les domaines, l'art, la science, la poésie et l'histoire, la philosophie et la chimie, peut-être payait-il la rançon d'avoir voulu embrasser trop de choses. En sorte que chez lui le théoricien et le spéculatif l'emportaient sur l'artiste et le praticien.

Au moins, comme pur esthéticien, fut-il de tout point admirable. C'était un bonheur véritable, dans quelques-unes des réunions chez son vieil ami Leconte de Lisle, de l'entendre discourir sur la statuaire grecque ou sur quelque autre matière touchant à l'art. Ces deux maîtres, — un peu en désaccord sur des points qui visaient la politique contemporaine, après avoir marché longtemps du même pas quand ils se jetaient, en 1848, dans la mêlée, — restaient, sur de tels sujets, en parfaite harmonie. Nous voyons encore l'auteur de Quàiriy avec ce sourire un peu railleur et hautain qui ne désarmait pas, écouter, d'une déférence en quelque sorte amusée, Louis Ménard développer ses théories avec cette verve inta-

rissable, cette ardeur passionnée qui lui étaient habituelles. Tout ce petit corps, nerveux et maigre, frémissait, sous la broussaille des cheveux gris bouclés, oii perçaient des yeux bleus et ronds, d'une lumière et d'une fixité extraordinaires. Et tous deux furent bien les premiers instigateurs et promoteurs de l'école du Parnasse ; mais Louis Ménard, encore une fois plutôt par l'exposition de la doctrine et Leconte de Lisle par le seul exemple. Or, en art, c'est l'œuvre qui l'emporte et qui compte.

On est fatalement amené à les comparer.

Et la gloire de l'un semble avoir noyé un peu l'autre dans son ombre. Mais on peut dire qu'en tout autre matière qu'en poésie réalisée, Louis Ménard prenait abondamment sa revanche. C'était certainement un esprit plus large et plus vaste, plus compréhensif, qui avait pénétré plus de systèmes et — si jamais ce titre a mérité d'être décerné, — un vrai philosophe, un vrai sage.

Il letait, si l'on peut dire, non seulement dans ses ouvrages, mais dans sa vie même, dans toute son allure et sa tenue, dans les moindres détails de sa personne. On n'eût pas

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soupçonné, à le voir, qu'il était, sinon riche, du moins pourvu d'une très honorable aisance, laquelle lui venait de son père, ancien libraire, et propriétaire d'un immense immeuble place de la Sorbonne. Il avait, on le sentait, comme ses prédécesseurs du jardin d'Académus, une parfaite insouciance des misérables biens et des avantages de la fortune. Cet homme ne vivait que par la pensée et pour la pensée.

Ses deux principaux ouvrages, la Morale avant les philosophes, du Polythéisme hellénique, sont, on en doit convenir, un peu ardus à lire. Il faudrait, avant de les aborder, non pas être vaguement au courant, mais tout à fait initié, ne rien ignorer du monde oii il vous entraîne, s'être pénétré des Ennéades, de Proclus et de Plotin et de toute l'école alexandrine. Cela est d'autant plus nécessaire qu'au lieu de s'appliquer simplement à débrouiller la matière déjà assez obscure et confuse par elle-même, Louis Ménard y mêle ses propres hypothèses et ses théories personnelles. Vraiment, il ne vient pas assez en aide au profane et à l'ignorant.

Les Rêveries <ïun païen mystique resteront

son œuvre incomparable. Elle est faite de pièces et de morceaux, mais qui, néanmoins se fondent et s'harmonisent par l'exquisité de la forme et la rare originalité du fond, le Banquet des Philosophes, — le Diable à Paris qui longtemps passa, on le sait, pour un fragment inédit et posthume de Diderot, etc.. etc.. et qui, forme et fond, révèlent une maîtrise et une intelligence exceptionnelles. Vintg fois nous nous sommes procuré ce petit livre, vingt fois il nous fut emprunté et jamais rendu. C'est bien là, à ce qu'il me semble, la marque indéniable d'un chef-d'œuvre.

Agréez, mon cher Confrère, avec mes remerciements, la vive expression de mes sentiments les plus distingués.

Léon Barracand

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