‹ Le tombeau de Louis Ménard: monument du souvenir élevéChapitre 75 sur 81 · LETTRE DE M. EDMOND PILON · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. EDMOND PILON

Monsieur et cher confrère,

C'est dans le silence recueilli de cette vieille cour de Rohan, entre les boutiques basses de la cour du Commerce et le calme rustique de cette rue du Jardinet qu'occupaient autrefois les jardins de THôtel Vendôme que Louis Ménard est mort. Et c'est là que je l'ai connu. Son logis, encombré de livres et de gravures, était bien choisi pour la retraite et la méditation. Tout ce que les religions et les philosophies ont produit d'ouvrages était accumulé dans les rayons d'une haute bibliothèque. Au-dessus, marbre blanc et pur, Pallas Athéné se tenait avec son égide. C'est elle qui présida sans doute, du haut de sa majesté calme, aux rêveries profondes et adorables du doux païen mystique qu'était Louis Ménard. C'est à l'ombre blanche de son péplos que sa vieillesse souriante et laborieuse s'endormait tranquillement. C'est elle aussi qui le consolait des orages. Car ce sage avait été mêlé aux orages.

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La Révolution de 1848 l'avait trouvé du côté du mouvement insurrectionnel. Proudhon l'avait eu comme collaborateur au Peuple et il arriva souvent, par la suite, que cet artiste délicat, ce mythologue subtil et érudit, se trouva intéressé aux événements de son époque avec cette sorte de curiosité philosophique de ceux qui ont vécu dans le commerce des dieux de

toutes les religions. Dans son respect pour les traditions de chaque peuple, Louis Ménard

avait su concilier ingénieusement tous les mythes et nous aimons assez à nous le figurer comme un petit-fils de l'empereur Julien.

Et il a écrit lui-même dans cette langue d'une orthographe simplifiée qui lui était personnelle :

Le temple idéal où vont mes prières Renferme tous les dieus que le monde a conus.

Mais Louis Ménard était plus tolérant que l'empereur Julien. Il ne laissa point Zeus l'emporter, chez lui, sur Jésus de Galilée.

Il savait bien que la distance n'est pas très grande qui sépare l'Acropole de la Montagne des Olives. Il avait visité l'une et l'autre,

ainsi que M. Renan. Et il aimait Mathieu tout autant que Lucrèce. Aussi ne pensait-il pas que les dieux fussent morts ; et il avait la bonté de trouver de la beauté à tous. De là ce respect de la vie et du verbe^ et cette sorte de mansuétude qui le caractérisait et lui faisait prêter de l'intérêt aux plus humbles êtres :

La sœur de Claude Bernard, pour réparer les crimes de fisiologie expérimentale, écrivaitil, a ouvert un asile de chiens. Au jugement dernier cète ofrande expiatoire d'une umble conscience de famé pèsera plus dans l'infaillible balance que toutes les découvertes de son frère. »

Ainsi pensait cet homme qui avait connu Karl Marx et Leconte de Lisle, Proudhon et M. Renan, Théodore de Banville et Charles Renouvier. Les ouvrages qu'il a écrits sont nombreux. Il en a composé quelques-uns avec M. René Ménard qui était son frère et son ami. Tous deux ont professé sur l'histoire et les arts décoratifs. L'un a produit des toiles d'un sentiment délicat et inspiré. L'autre a écrit, en outre de ses nombreux ouvrages en proses, des poèmes d'un beau relief. Leur vie harmonieuse

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et simple demeurera comme un exemple et comme un honneur pour les lettres et pour les arts français.

Croyez, Monsieur et cher confrère, à mes meilleurs sentiments.

Edmond PiLON.

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