LE DOCTEUR, M. ALLEYRAS, VERDIER
Verdier [sonore et familier) , Bonjour, mon cher docteur.
Le docteur
Bonjour, monsieur Verdier. (Il présente.) Monsieur Verdier, mon père.
Verdier (tendant la main à M. Àlleyras).
Enchanté, monsieur, de vous rencontrer ici. (Au docteur). Madame Alleyras est en bonne santé ?
Le docteur Mais oui, je vous remercie.
Verduer (ils^assied).
Je ne veux pas abuser de vos instants, mon cher docteur. D'abord, je ne viens pas pour une consultation personnelle... je ne suis pas malade, je n'en ai pas l'air, hein ?
(Il rit bruyamment, à cause qu'il est tout luisant dune grosse santé.)
Le docteur En effet.
Verdier
Et je ne viens pas davantage pour vous tâter le pouls au point de vue électoral.
Le docteur
Le fait est que je ne vois pas trop, à cet égard, quels soins je pourrais donner.
Verdier
Hé ! hé!.. On ne sait pas. Il ne manque pas de médecins à la Chambre, soit dit, sans jeux de mots.
(Il rit encore, seul.)
Le docteur
C'est vrai. Mais, depuis que le corps social a appelé les médecins en consultation, il ne m'apparait pas qu'il se porte mieux, au contraire !
Verdier Vous calomniez vos confrères... et vous-môme.
Le docteur Moi?
Parfaitement. Je suis sûr que vous feriez un excellent législateur. Et, si Loiselet, le député sortant dont nous appuierons la candidature aux prochaines élections ne s'était pas représenté.
notre comité vous aurait certainement proposé sa succession.
Le docteur
Allons donc ! Je n'ai rien fait pour la mériter.
Verdier (rondj bruyant).
Rien fait ? Laissez-moi vous dire, mon cher docteur, que vous êtes trop modeste. Vous auriez pour vous les usines et la campagne, les ouvriers et les paysans, ce qui représente une majorité de...
Le docteur
Ne comptez pas.
Verdier
Si, si... Une majorité de 2000 voix... au bas mot.
Le docteur
Au bas mot, c'est ça.
Verdier Enfin, vous êtes très populaire dans le pays.
Oh!
Verdier
Très populaire, je le répète. Votre dévouement pour les pauvres, vos soins gratuits à ceux qui
n'ont pas le moyen de vous rétribuer, tout ça est d un bon, d'un véritable serviteur de la Démocratie.
Le docteur
Mettons d'un bon serviteur de ceux qui souffrent après tout, c'est peut-être la même chose.
Vkrdier
La même chose, vous dites bien, et c'est pourça que vous me voyez si ardent à préparer notre campagne.
Le docteur
Nos campagnes.
Verdier (rian/).
Si vous voulez. J'espère bien en tout cas que vous marcherez avec nous.
Le docteur
Oh ! excusez-moi, monsieur Verdier, mais je ne m'occupe nullement de politique. Que tout ce qui s'y rapporte de près ou de loin me soit indifférent, ce n'est pas assez dire ; les démarches auprès des électeurs, la tutelle des comités, les réunions publiques, les manœuvres de la première et de la dernière heure, toute cette cuisine électorale qui empoisonne les villes et les campagnes, au Nord et au Midi, au beurre et à l'huile, me cause une insurmontable répugnance.
Verdier Ce n'est pas une raison.
Le DOCTEtR
Et puis, si mes clients sont satisfaits de moi, pourquoi m'enverraient-ils ailleurs ?
Verdier
Soit. Nous nous consolerons de ne pas vous avoir pour allié, en pensant que nous ne vous avons pas pour adversaire, et en comptant, faute de mieux, sur votre neutralité... bienveillante. Aussi bien, encore une fois, ma visite a-t-elle un tout autre objet. C'est de Finstitutrice de notre école communale, Mademoiselle Souricet, que je venais vous parler.
Le docteur Ah!
Verdier Vous la connaissez peut-être ?
Le docteur Moi ? Pas du tout.
Verdier
Vous savez combien les intérêts de mes concitoyens me préoccupent. Rien de ce qui les touche ne m'est étranger. Je n'admets pas, quand ils sont
LA CUIRIËRE 35
dans rembarras, qu'ils s'adressent à d'autres que moi. Je préviens leurs désirs, je tiens compte de leur modestie, de leur timidité, de leur ignorance... Bref, je fais un peu ce que vous appelez en médecine de la... de la... aidez-moi donc.
Le docteur Prophylaxie.
Verdier {avec orgueil).
C'est ça, c'est le mot que dit mon fils. Eh ! bien, j'ai remarqué que Mademoiselle Souricet était très fatiguée en ce moment, oui... elle a l'air de quelqu'un qui couve une grave maladie.
Le docteur Vraiment ?
Verdier
Oui... enfin elle aurait besoin de repos ; mais c'est une fille très discrète, très courageuse, elle ne veut pas s'en aller avant les vacances. Alors, il faudra lui faire une douce violence, la contraindre presque à prendre un congé pour aller se rétablir chez elle, dans sa famille. Si» pour obtenir ce congé, un certificat de médecin était nécessaire, vous le lui délivreriez volontiers.
Le docteur Mais certainement, qu'elle vienne me trouver.
36 Là giairiëre
C'est ça., ou bien je passerai plutôt vous prendre un de ces matins. Nous irons la voir ensemble.
Le docteur
Comme vous voudrez, je suis à votre disposition.
Verdier
Alors, il ne me reste plus qu'à vous dire au revoir, moucher Docteur... n'oubliez pas de présenter mes respects à madame.
Le docteur Je n'y manquerai pas.
Verdier {à Allet/ras).
Au revoir, monsieur.
M. Alleyras
Au revoir, monsieur, je suis ravi d'avoir fait votre connaissance.
{Poignées de maùis. Verdier sort.)
LA CUIRIÈRE 37
f^CÈNE VI LE DOCTEUR, M. ALLEYRAS
Le docteur Eh ! bien, qu'en dis-tu ?
M. Alleyrâs
Il est commun... ça, c'est incontestable ; mais il a l'air d'un assez brave homme.
Oui, on][s'y trompe, parce qu'il est gros ; mais il y a de la mauvaise bonhomie comme il y a de la mauvaise graisse.
M. Alletras
Ne crois-tu pas qu'il avait jeté son dévolu sur toi, comme sur un agent électoral à utiliser ?
Le docteur
CTest possible ; la chose certaine, c'est que sa visite n'est pas désintéressée.
{Rose entre par la porte de gauche,)
38 LA GLAIRIÈnE