SCENE VIII
LE DOCTEUR, M. ALLEYRAS, ROUFFIEU
) Rouffieu (il hésite un moment entre le docteur
et son père).
Monsieur AUeyras?
40 LA GLAIUIËRE
Le docteur
C'est moi.
ROUFFIEU
Nous avons trouvé ce matin, étendu dans le chemin, un homme à moitié mort. Nous l'avons transporté chez nous et, comme sa maladie n'était pas difficile à reconnaître, nous avons réussi à le ranimer.
Le docteur
Qu'est-ce qu'il avait?
ROUFFIEU
Il avait faim. Mais sa chute a rouvert une ancienne blessure assez vilaine et que nous ne sommes pas capables de soigner. Alors je viens vous chercher,
Le docteur
C'est bien. Vous pouvez compter sur moi. Où <iois-je aller ?
A la Clairière, où s'est établie Tannée dernière tine petite colonie communiste dont vous avez peut-être entendu parler.
Le docteur
En effet Vous êtes le directeur de cette entreprise ?
ROUFFIEU
L'entreprise n'a pas de Directeur. Je suis, moi, Eugène Rouffieu, un des compagnons qui se sont réunis pour mettre en commun leurs biens et leur travail ; les produits de l'exploitation sont h tous, la terre n'est à personne.
Le DOCTEUR
Et vous êtes nombreux à la Clairière ?
RouFnEij
Une vingtaine pour le tnoment. Cinq ménages, avec sept enfants et quatre célibataires.
Le DOCTEUR
Est-il indiscret die vous demander l'origine de ce groupement ?
M. Alleyras
Oui, car enfin pour le réaliser, encore a-t-il fallu qu'un domaine vous tombât du ciel.
Rouffieu
Oh ! pas de si haut ! Mais c'est toute une histoire ! Si elle peut vous intéresser.
Le docteur Je crois bien ; n'est-ce pas, père ?
M. Alleyrâs
Infiniment. (Le docteur présente un siège à Rovffieu.)
RouFFiEU (s asseyant).
Eh bien! je suis tailleur de mon métier; à douze ans, je gagnais ma vie- Voilà vingt-cinq ans que je la gagne et celle de pas mal d'antres par-dessus le marché ! Cette réflexion-là, je Vaî faite de bonne heure ! On a beau être accroupi, on pense... J'ai beaucoup ruminé, beaucoup roulé... j'ai fait autant de chemin sur mes jambes que sur mon derrière... j'ai vu partout des gens qui arrivaient difficilement à vivre et même à mourir en trimant du matin au soir comme des bêtes de somme. Cependant, il est démontré que l'homme, ayant choisi le genre de travail qui convient le mieux à ses aptitudes, produit au delà des besoins de sa consommation. A qui donc profite le surcroit d'ouvrage qu'il abat? A sa famille ? Non, puisqu'il lui procure à peine, le plus souvent, de quoi manger. Aux pauvres ? Pas davantage, puisque le nombre en est toujours plus grand. Et j'ai compris bientôt le jeu de l'organisme social qui astreint l'ouvrier à entretenir
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les buissons où il laisse sa laine d'abord, et la peau qui est dessous à la lin.
M. Alleyras (souriant).
Etes-vous bien sûr de Favoir compris?
ROUFFIEU
Je ne suis pas paresseux, je ne rechigne à aucune besogne, pour venir en aide aux malheureux. Je veux bien, le cas échéant, travailler comme quatre, mais pas pour quatre, lorsque les trois autres prélèvent leur superflu sur mon nécessaire. Enfin, je suis un prisonnier qui se refuse & améliorer l'ordinaire de ses gardiens. Voilà.
M. Alleyras
La société n'est pas composée que de geôliers et de détenus.
RoUFFIEU
Oh! non... il y a aussi les visiteurs du dimanche» les âmes bonnes et sensibles qui apportent aux prisonniers, pour leur faire prendre patience et endormir leur rancune, des promesses, des charités, des systèmes et autres oranges.
M. Alleyras Ces idées vous sont très familières. Vous les
avez sans doute développées dans les ateliers, les réunions publiques?
ROL'FFIEU
Oui... Jusqu'au jour où l'incrédulité de nos amis aussi bien que de nos adversaires m'a déter* miné à passer de la parole aux actes. Les meilleurs discours bercent la souffrance humaine et n'y remédient pas ; ils deviennent, dans la bouche qui les répète et dans l'oreille qui les écoute, un ronron de prière, un appel au miracle. Or, nous ne croyons ni à Tefficacité des prières, ni à la vertu des miracles. On ne réveillera la masse de son assoupissement qu'en l'instruisant d'exemple. C'est par les leçons de choses que l'on commence l'éducation des aveugles. Le peuple est encore un petit enfant aveugle : on doit le conduire par la main vers son idéal matérialisé.
M. ÂLLEYRAS
Oui, c'est la belle mission que se donnaient déjà, au temps de ma jeunesse, ceux qu'on appelait alors les utopistes! Icariens, saint-simonicns, Fouriérisles n'étaient pas toujours d'accord sur les voies à suivre, mais le bonheur commun et la fraternité universelle proposaient un même but à leur marche en avant. Le candide Cabet déployait la formule qui est sans doute la vôtre. « A chacun suivant ses besoins, de chacun suivant ses forces » ; Fourier utilisait les passions et Saint-
Simon les capacités pour rendre tout labeur attrayant. Et n'étaient-ils pas des disciples impatients comme vous ceux qui s'en allaient, avec rhonnète Considérant, faire au Texas une tontative de colonisation frappée d'avance de stérilité?
ROUFFIEU
Gomme toutes les tentatives de ce genre, parbleu ! Leur échec était à prévoir, dans un paysinconnu où venaient s'ajouter au manque de res« sources, d'outillage, de moyens d'action, les difficultés inhérentes au sol, au climat, aux mœurs, locales.
M. Alleyras
Pourtant il semble assez logique, puisque vous répudiez les errements, la contrainte de la vieille Société, que vous cherchiez loin d'elle, le plus, loin possible, des terres vierges favorables à vos. expériences.
ROUFFIEU
Oh ! je sais que vous encourageriez volontiersun départ qui vous débarrasserait de nous sans effusion de sang ni frais de voyage h votre charge. Mais nous n'entendons pas renoncer aux avantages de la civilisation représentés par toutes les conquêtes de la science et du travail. Ces maisons que nos pères ont bâties, ce sol que leurs.
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mains ont approprié, c'est Théritage social qui nous appartient et dont nous réclamons notre part.
M. Alletras
Bon ! Mais les essais d'associations plus ou moins communautaires pratiquées en France et en Angleterre notamment ne me paraissent pas avoir mieux réussi.
ROUFFIEU
Ils étaient bien différents du nôtre.
Oh ! naturellement. Eh ! bien, voyons ça.
Roltfieu
Il y a trois ans, las de répéter toujours la même chose, je résolus d'agir,
M. Alleyras Oh ! oh !
Roltfieu
Vous me comprenez mal. Le temps est passé des prétextes naïvement offerts à des mesures de répression toujours désastreuses. Pas si bète ! Faites des omelettes, si vous voulez, mais ne comptez plus sur nous pour fournir les œufs.
M. Alleyras
Attendriez-vous de meilleurs résultats des grèves pacifiques et disciplinées?
ROUFFIEU
Je n'ai pas dit ça. Les grèves, en discutant Taugmentation des salaires, reconnaissent implicitement la légitimité du principe. C'est comme si le gibier épiloguait sur la charge de poudre et de plomb qu'on lui envoie ; il est plus urgent de retirer son fusil au chasseur.
Le docteur Alors?
ROUFFIEU
Alors, par la voie d'un petit journal révolutionnaire oîx j'avais des amis, j'adressai un appel aux partisans de l'établissement d'une colonie communiste en France.
M. Alleyras Et votre appel fut entendu ?
ROUFFIEU
Les adhésions affluèrent : il en vint pendant un mois, de tous les points de la France.
Le docteur Et l'argent?
48 ^ LA GLilRIÈRE
ROUFFJEU
L'argent fut plus rare : je ne recueillis, sou h sou, que trois cents francs en un an. Ce n'était pas avec cette somme que nous pouvions acheter ou louer les quelques hectares de terrain indispensables pour mettre à exécution notre projet.
Le docteur En effet.
ROUFFIEU
Cependant Fidée n'intéressait pas que nos camarades, il faut croire, puisque je reçus un jour, dans ma chambre, la visite d'un monsieur que je pris d'abord pour un mouchard ; c'était un philanthrope, monsieur Mouvay.
M. Alleyras Attendez donc ! Mouvay, l'ancien raffmeur?
RorFFIEU
Précisément.
Mais je Tai très bien connu : un homme brusque, fantasque et ombrageux, qui avait amassé dans l'industrie plusieurs millions et qui vivait seul, chichement, avec un seul domestique et une cuisinière, dans son magnifique hôtel de l'avenue d'Iéna.
ROUFFIEU
C'est bien ça.
M. Alleyras
C'était le type du bienfaiteur qui ne veut pas être roulé et qui reçoit les solliciteurs comme un juge d'instruction reçoit les prévenus. Il ne secourait jamais sans enquête personnelle. Ce qu'il a grimpé d'étages ! Il en est mort d'ailleurs.
Le docteur L'expiation.
M. Alleyras
Expiation volontaire, oui, tu dis bien. Chez Mouvay, la folie de la richesse, à la fin, s'était changée en délire de la restitution. Mais il s'était entouré, pour faire sa fortune, de moins de scrupules qu'il n'en montrait pour la restituer.
.Le docteur Il était aussi moins pressé.
M. Alleyras
Il y a encore ça. Quatre testaments successifs traduisirent bien ses hésitations. On a raconté qu'à la fin, embarrassé pour opter entre les œuvres philanthropiques auxquelles il destinait son héri-
lage et qui sont au nombre de soixante-quatre mille...
Le docteur Tu dis?
M. Alleyras
Je dis : soixante-quatre mille, il les avait toutes mises dans un sac, avant d'inviter son notaire à en tirer au sort vingt-cinq à chacune desquelles il a laissé cent mille francs.
Le docteur
Cette loterie donne bien l'idée du fonctionnement et de l'efficacité de la philanthropie à notre époque.
ROUFFIEU
Je reconnais le personnage-. Il vint donc me voir chez moi et m'interrogea durement : « En- » fin, qu'est-ce que vous voulez ? » Je le dis : « Remplacer le travail, individuel ou collectif, » au profit d'un seul, par le travail de tous, au » profit de tous. » Il insista. J'exposai alors le plan d'une vie nouvelle, basée sur la production sans salaire, l'échange sans estimation et la consommation sans argent; j'envisageai un état social d'où seraient éliminés progressivement le principe autoritaire, le droit de propriété, les intermédiaires et la monnaie, chacun retirant de la
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communauté ce qui est nécessaire à la satisfaction de ses besoins et demeurant seul juge de ce qu'il doit faire pour s'acquitter envers elle, c'est-àdire envers tous. Il ne m'interrompit pas une seule fois ; mais, de temps en temps, il souriait ou haussait les épaules. A la fin seulement il me dit : « Avouez que Ton vous jouerait un bon tour » en vous acculant à une démonstration dont on » vous fournirait les moyens. » — « Essayez, » répondis-je en riant. »
Il se mit h rire aussi et répliqua : a Je ne dis pas » non, mais plus tard... le plus tard possible. » Là-dessus, il s'en alla et je n'entendis plus parler de lui. Jugez donc de ma surprise, le jour où un notaire me convoqua pour m'apprendre que monsieur Mouvay, décédé, laissait à Eugène Rouffieu la ferme et le domaine de la Clairière qui s'étendent sur vingt hectares, pour y établir une colonie industrielle et agricole.
M. Alleybas
De sorte que vous deveniez propriétaire malgré vous.
ROL'FFIEU
Non pas. La ferme, ses dépendances et son matériel constituent à mes yeux un capital commun et indivis dont je partage simplement l'usufruit avec les autres habitants de la colonie.
Mais ces habitants, où les avez- vous recrutés ?
Parmi mes camarades et les premiers adhérents. Je les ai choisis de professions différentes, naturellement, afin d'assurer le plus possible la réciprocité du travail.
Le docteur Et vous vous entendez bien ?
ROUFFIEU
A merveille. Le principal sujet de brouille est écarté, puisque tout est à tous et que l'épargne moralisée n'est plus, comme disait Proudhon, le fléau du commerce et le monument de la misère.
Le DOCTEUR
Votre exploitation est prospère ?
ROUFFIEU
Les débuts ont été difficiles : le domaine était presque à Tabandon. Il a fallu donner un sacré coup de collier. Quelques-uns d'entre nous travaillaient à la ville, chez des patrons, et rapportaient à la colonie, avec de quoi vivre en attendant les récoltes, l'argent nécessaire à l'achat des outils et des matières premières. Aujourd'hui,
nous sommes tirés d'embarras : nous avons quatre vaches dans les étables, deux chevaux à l'écurie, des lapins et de la volaille dans la basse-cour, des légumes dans le potager et nos cultures font plaisir avoir. Nous avons même des roses... et nous n'en faisons pas commerce. Du luxe, quoi ! Nous cuisons notre pain nous-mêmes dans un four que les compagnons ont construit et, l'hiver prochain, ils nous promettent un joli moulin, avec de grands bras, qui feront des signes aux amis à travers la campagne.
M. Alleyras (souriant).
On moud la farine aujourd'hui plus expéditivement. Il y a des machines qui moissonnent et battent le blé ; il y en a même qui font le geste auguste du semeur! Voilà pourquoi les moulins n'ont plus d'ailes !
RouFFiEu (gaiement).
Nous en remettrons... pour l'agrément et pour qu'on vienne à nous.
M. Alleyras Poète !
Le docteur Vous n'êtes donc pas assez nombreux ?
54 IJV CLAIRIÈRE
ROUFFIEU
Il faut songer à Textension que prendra la colonie et ne pas perdre de vue le but de notre propagande. Les bénéfices, quand nous en réaliserons, seront consacrés à l'acquisition d'autres terrains que nous rendrons communaux, que nous peuplerons, et où Tappui mutuel pourra s'exercer au profit des enfants, des malades, des infirmes et des vieillards.
Le docteur Vos enfants, qui les instruit ?
ROUFTIEU
Ah ! ça... jusqu'ici, c'est nous. On apprend même, pour leur apprendre. Dame ! on fait ce qu'on peut.
M. Alleyras {sceptique).
Et vous croyez avoir résolu la question sociale, le problème constant de l'harmonie entre tous les êtres ?
ROUFFIEU
La formule de l'Internationale est belle : « L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Nous l'appliquons de notre mieux.
LA GLAIRIÈBE 55
M. Alleyras
Mais, malgré tout, vous êtes obligés d'admettre des accommodements avec une société dont le cercle inflexible vous étreint quand même.
ROCFFIEC
Évidemment. Ah ! ça, croyez- vous donc que nous allons le briser du jour au lendemain ?
M. Alleyras Loin de là.
ROUFFIEU
Yons détenez tout
M. kwEïKk^ (s'en défendant).
Oh ! personnellement...
C'est une façon de parler. Vous détenez la propriété, les produits et les moyens de production ; vous nous écrasez de votre poids et vous vous étonnez que nos mouvements soient lents et embarrassés ! Un peu de patience ! La moitié de l'humanité a jeté sur l'autre moitié un vaste filet qui la paralyse ; nous rongeons une maille du filet pour commencer.
M. Alleyras
On s'apercevra du dommage et il sera vite réparé !...
RouFFiEu {se levant).
Il ne pourra plus Tètre quand les rats s'attaqueront au filet tous ensemble et partout à la fois. C'est la première maille la plus difficile à rompre.
M. Alleyras Prenez garde d'être la dupe de votre instinct.
ROLFFIEU
L'instinct du bonheur fondé sur la libre entente et la solidarité ! Il y a des instincts plus bas !
M. Alleyras
Vous ne parviendrez qu'à une répartition plus équitable de la misère.
ROUFFIEU
On répartit d'abord ce qu'on a sous la main.
Le docteur [lui tendant la main).
Allons, bonne chance à vous et à vos camarades, monsieur Rouffieu ; je vous promets d'aller voir votre blessé après ma consultation.
ROUFFIEU
Merci,
M. Alleyras
Je suis très heureux aussi de vous serrer la main, monsieur Rouffieu.
RorFFiEu [avec bonhomie).
Excusez-moi, j'ai été un peu bavard.
Le docteur Pas du tout, vous nous avez intéressés.
M. ÂLLEYRAS
Et d'ailleurs, c'est nous qui vous avons interrogé.
Rouffieu
Entre nous, il n'y a pas eu besoin de beaucoup me pousser... quand on me met sur ce chapitrelà, voyez-vous, je fais tout de suite de la propagande... Allons, au revoir, messieurs.
[ri sort.)