‹ Le torrentChapitre 144 sur 176 · LE DOCTEUR, HÉLÈNE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR, HÉLÈNE

Hélène {timidement).

Bonjour, monsieur.

Le docteur

Bonjour, madame..., doimez-vous la peine de vous asseoir.

Hélène [s' asseyant)^

L'objet de ma visite est assez délicat, monsieur : je viens trouver un confesseur autant qu'un médecin.

Le docteur

Dans bien des cas, nous devons 6tre en effet l'un et l'autre... Je vous écoute, madame. {Il s'assied. Petit silence.)

Hélène

Pardonnez-moi, je suis extrêmement troublée : je puis à peine parler.

Le docteur

Remettez-vous, madame, remettez-vous, je vous en prie... et surtout, soyez sans crainte. Voyons, de quoi s'agit-il ?

Hélène {relevant sa voilette).

Vous ne me reconnaissez pas... je suis l'institutrice de l'École communale, mademoiselle Souricet.

LA GIAIRIËRE 61

Le docteur

C'est assez curieux... on m'a parlé de vous il n'y a qu'un instant.

Hélène (étonnée).

Vraiment ? qui donc ?

Le docteur Monsieur Aristide Verdier qui sort d'ici.

}ithÈj^E{avec un peu de hauteur dédaigneuse) .

Ah ! mais à quel propos vous a-t-il parlé de moi?

Le docteur

Il m'a dit que vous étiez très fatiguée, que vous aviez besoin de repos... nous devions môme aller vous voir ensemble.

Hélène Pourquoi ?

Le docteur

Mais pour vous délivrer un certificat afin que vous puissiez obtenir un congé, pour aller vous rétablir chez vous.

Hélène

Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance; mais d'abord, je n'ai pas de chez moi et je ne demanderai pas un congé.

6â LA CLAIRIÈRE

Le docteur

Pourtant.

Hélène

Monsieur Verdier ne vous a pas tout dit. Moi, monsieur, je serai franche et je ne vous dirai que la vérité. Monsieur Yerdier a un fils qui, Tannée dernière, pendant les vacances, m'a fait la cour. Il paraissait très sincèrement épris ; je l'ai écouté, encouragé, il faut le dire, puisque je ne le décourageais pas ; j'étais heureuse aussi qu'on s'occupât de moi... dans les commencements, ce jeune homme ne me déplaisait pas, puis, vous savez ce que c'est, il m'a plu et enfin, je l'ai aimé. D'ailleurs, il était très réservé, très respectueux. Les vacances terminées, il est rentré à Paris, où il faisait ses études. Nous nous écrivions souvent, très souvent môme. Il est revenu cette année, le premier janvier, passer quelques jours dans sa famille. Je Tai revu naturellement, les sentiments que j'éprouvais ne s'étaient pas atténués pendant l'absence... j'avais trop pensé à lui... je me suis donnée.

Le docteur Oui.

Hélène Oh! évidemment, j'ai eu tort; mais ces jours

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de fêtes sont si noirs lorsqu'on est seule... je lui étais reconnaissante d'être là, auprès de moi, et de me témoigner de TafFection et de la tendresse,., et puis je pleurais, j'étais triste, lâche par consé* quent... et puis je l'aimais ! Il est reparti, et puis il est encore revenu dernièrement, à Pâques. Il a retrouvé en moi sa maîtresse... mais après qu'il fût reparti de nouveau, je me suis aperçue que j'étais enceinte.

Le docteur Oui.

Hélène

Quand je lui ai écrit pour lui annoncer cette nouvelle, ce désastre ! il ne m'a pas répondu. Je lui ai écrit d'autres lettres poignantes, monsieur, je vous assure, elles sont toujours restées sans réponse. Je ne vous dirai pas mes désillusions, mon désespoir, mes nuits d'insomnies et de larmes. (Elle pleure.)

Le docteur

Ma pauvre enfant, je les vois bien Qu'est-ce

qu'il fait à Paris, ce jeune homme?

Hélène

Il fait son Droit... il a dû même le terminer cette année.

Le docteur Quel âge a-t-il ?

Hélène

Vingt -trois ans.,. Ces jours derniers, son père^ monsieur Verdier est venu me trouver et m'annoncer qu'il était au courant de la situation.

Le docteur Ah!

Hélène

Mais il m'a prévenu qu'il ne fallait pas espérer une régularisation, qu'il avait d'autres projets pour son garçon, comme il dit, et qu'il ne lui avait pas fait donner de l'instruction pour qu'il épousât une institutrice ; il ajouta que rien ne prouvait d'ailleurs que le père de mon enfant fût son lils, enfin tout ce qu'un père peut dire en pareil cas. Finalement, il m'a proposé de me faire obtenir un congé et, j'ai honte d'entrer dans ces détails, il m'a offert une petite indemnité.

Le docteur Que vous n'avez pas acceptée?

Hélène (nettement).

Non.

Là CIAIRIÈRE 65

Le docteur

Je vous demande pardon... à combien se montait cette indemnité ?

Hélène Huit cents francs.

Le docteur C'est pour rien.

Hélène

C'est ce que je gagne par an. Evidemment, monsieur Verdier aurait voulu que je m'éloigne. . . il me conseille d'aller à Paris où il me serait facile de cacher ma faute. Mais, en supposant que j'accepte la somme dérisoire qu'il m'offre, après? Qu'est-ce que je ferai? Qu'est-ce que je deviendrai avec ce fardeau sur les bras ? sans ressources, sans appui, car, je vous l'ai déjà dit, je suis seule au monde, personne ne s'intéresse à moi.

Le docteur

Mais vous retrouveriez sans doute votre place

Hélène

Si je pars on me remplacera et monsieur Verdier, trop heureux d'être débarrassé de moi, s'^rangera pour rendre mon retour impossible. Je ne suis même pas sûre d'être envoyée en disgrâce dans

un autre endroit. II suffit d'un rapport dénonçant ma faute pour qu'on me chasse de l'enseignement. D'un autre côté, si je ne veux pas partir, je serai révoquée tout de même. Monsieur Verdier est tout puissant ici et sans scrupules. Telle est la situation.

Le docteur

Tout ce que vous me dites là est effroyable, ma pauvre enfant ; mais ne pouvez-vous pas faire une de'mière tentative auprès du fils Verdier? Si vous alliez le trouver... je vous en faciliterais les moyens.

Hélène

Je ne sais même pas où il est. Son père l'a envoyé en Allemagne : il ira de là en Angleterre, il ne reviendra pas avant trois ans.

Le docteur Alors, qu'allez-vous faire?

Hélène

Je ne sais pas... je ne sais pas... je suis désespérée. Evidemment je n'ai plus qu'à me tuer, et pourtant je ne veux pas mourir... j'ai dix-neuf ans, je tiens à la vie, c'est extraordinaire, n'est-ce pas?

Le doctecr Il ne faut pas non plus que vous mouriez.

Hélène (se levant).

Alors, vous seul pouvez me sauver.

Le docteur Moi?

Hélène

Oui, vous. Je sais que vous avez des idées généreuses, que vous êtes rempli d'une ardente pitié pour les misérables.

Le docteur Mais en quoi puis-je vous être utile ?

Hélène (debout, près du docteur).

Regardez-moi bien... je ne pleure plus, je sais maintenant ce que je veux et ma résolution est bien prise... il ne faut pas que cet enfant vienne au monde.

Le docteur Comment empêcher cela ?

Hélène Vous devez le savoir mieux que moi.

Le docteur

C'est donc pour ça que vous êtes venue me trouver ?

Oui.

Le docteur Je ne peux pas faire ce que vous me demandez.

Hélène

Pourquoi? je ne vous trahirai pas, personne ne

le saura seuls, les Verdier pourraient parler,

mais ils ont trop d'intérêt à se taire et même, s'ils vous soupçonnaient, ils vous sauraient gré d'une solution qu'on n'a pas osé me proposer, mais qui ferait admirablement leur affaire.

Le docteur

Vous vous trompez, mademoiselle, en imputant mon refus à la crainte des gendarmes ou des tribunaux si vous aimez mieux. Je ne peux pas faire ce que vous me demandez, parce que ma conscience et mon devoir professionnel me le défendent.

Hélène

N'y a-t-il pas des cas où le médecin sacrifie Tenfantpour sauver la mère?

Le docteur

Il agit alors en médecin, tandis que vous me demandez de commettre un crime. Je n*ai pas le droit de supprimer une créature humaine.

Hélène

Elle Test si peu ! Pourtant, si j'avais recours au suicide et c'est ce qui arrivera si vous ne me venez pas en aide, mon enfant mourrait avec moi et, du même coup, deux créatures humaines seraient supprimées. Et puis, l'enfant dont la naissance est attendue ardemment par un père et une mère et dont le berceau sera réchauffé de caresses, celui-là est une existence humaine ; mais celui qui, d'avance, est abandonné par son père, le bâtard qui naîtra dans la misère au milieu des malédictions et des larmes de sa mère, celui-là n^est pas une créature humaine.

Le docteur Qu'est-ce donc alors?

Hélène

C'est une infirmité et vous devez m'en délivrer. D'ailleurs, du moment que le père se désintéresse de son enfant, je reste, moi, la seule juge de ce que j'ai à faire... après tout, je suis la maîtresse de ce que je porte en moi !

Le docteur

Oui, je sais tout ce que vous pouvez dire. Ah ! je vous plains de tout mon cœur.

Hélène Ça m'avance bien, en vérité.

Le DOCTEt'R

Je suis tout prêt à vous aider de mes conseils, de mes soins quand le moment sera venu ; je m'occuperai, dans la mesure de mes moyens, de vous, de votre enfant ; mais, encore une fois, je ne peux pas faire cette besogne.

Soit ; je trouverai à Paris ou autre part des gens moins scrupuleux.

Le docteur

Sans doute vous en trouverez, mais maintenant que vous m'avez confié votre secret et vos intentions, vous m'avez rendu responsable en quelque sorte de ce qui arrivera.

Hélène Vos scrupules sont exagérés.

Le docteur Ou alors il ne fallait rien me dire. Mais croyez-

VOUS donc qu'il n'y ait que les enfants légitimes dont le berceau soit réchauffé de caresses ? Vous avez décidé que vous n'aimeriez pas cet enfant ; mais vous n*en savez rien. L'avez-vous seulement swti remuer en vous ? Pas encore vous ne pouvez rien savoir. La maternité est un sentiment qui se développera lentement et sûrement dans votre cœur, en même temps que l'enfant dans vos entrailles, et cet enfant que vous voulez détester sera peut-être le but et la joie de votre vie... et votre consolation.

Hélène

Je ne le crois pas. En admettant qu'il vienne au monde, il faudra donc que je le mette aux enfants assistes, puisque je gagne à peine de quoi vivre moi-même. Douce perspective! Et même si, grâce à des efforts constants, je parviens à l'élever, je ne pourrai pas le garder auprès de moi, puisque je serai obligée de travailler, justement pour l'élever. Je devrai l'envoyer en nourrice, puis en pension... je ne le verrai jamais... nous serons toujours séparés... il sera toujours entre des mains étrangères. Franchement, est-ce la peine? Et si je tombe malade, si je meurs, qu'est-ce qu'il deviendra? Il crèvera de faim, pendant que son père fera un mariage riche, épousera une héritière, achètera une étude et vivra égoïste, tranquille, honoré, heureux. Ah ! non, ça n'est vraiment pas juste !

Le doctel'r

Voyons, voyons, ma pauvre enfant, calmezvous, je vous en prie. Vous vous faites du mal.

Hélène

Peu importe... c'est facile à vous de me prêcher le calme, mais je n*ai que de la rancune et de la révolte dans le cœur. Ah ! voyez-vous, pour élever cet enfant, j'aurais besoin d'autant de haine que d'amour.

Le docteur Que voulez- vous dire?

Hélène

Je voudrais élever cet enfant contre son père, comprenez- vous,, contre son père..., je voudrais qu'il le rencontrât toujours sur son chemin comme une pierre de scandale et qu'il se dressât toujours devant lui comme un reproche vivant, comme une revendication de chair et de sang, son

sang à lui ! mais pour cela, il ne faut pas que

je m'éloigne.

Le doctecr

Écoutez, il me vient une idée. Évidemment ce ne sont pas là des sentiments de résignation, mais si vous les exprimez ainsi, c'est que vous avez la force et la volonté de vivre et de lutter pour vous

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venger. Laissons la résignation aux résignés. Au surplus, étant donné que la loi et partant la Société ne force pas le père à reconnaître son enfant, tant pis pour la Société si elle a plus tard, dans ce même enfant, un ennemi de plus, un révolté ! Rien ne se perd. Ecoutez, vous pouvez bien attendre jusqu'à demain ?

Hélène Oh ! certainement.

Le docteur

Revenez donc me voir demain... peut-être aurai-je trouvé le moyen que vous ne partiez pas. Allons, à demain, et ayez du courage.

Hélène

Je vous remercie, monsieur, je vous promets que j'en aurai.

Le docteur J'en suis sûr.

Rideau.

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