HÉLÈNE, COLLONGES
CoLLONGES
Ce n'est pas moi qui fais partir madame AUeyras ?
LA CUIRIÈRE 225
Hélène
Non... elle va vraiment retrouver son ami... Pauvre femme!... Elle a besoin d'être un peu réconfortée.
COLLONGES
Réconfortée ? Gomment ça ?
Hélène .
Oui, il y a eu tout à l'heure une scène pénible. Madame Rouffieu, madame Reau et madame Ménessier étaient ici quand nous sommes entrées et je ne sais à quel propos, elles se sont mises à nous dire des choses injustes et blessantes.
GOLLONGES
A VOUS aussi ?
Hélène
Oui, mais moi, ça ne fait rien : j'y suis habituée, tout au moins préparée; mais, pour madame AUeyras, c'était la première fois. Alors ça se comprend, elle a été bouleversée.
COLLONGES
J'entends d'i<;i les commères ! Madame Alleyras espérait trouver à la colonie, de la bienveillance et des cœurs généreux... elle y retrouve la médi-
sance, la calomnie et tous les potins de la petite ville... Ça n'était pas la peine, assurément, de changer de casernement. Il n'y a qu'à mépriser ces bavardages.
Hélène
Sans doute, s'il n'y avait que des bavardcges... mais il y a une chose plus grave et qu'il faut que je vous confie.
COLLONGES
Attendez î (il va à la porte qui donne sur la campagne, rouvre, regarde quelques instants au dehors, la referme el revient auprès d Hélène,) Voilà où nous en sommes, à prendre ces précautions ! Il y a toujours les mêmes femmes qui rôdent autour de nos conversations. Les instants que nous passons ensemble sont comptés : on nous observe, on nous épie et notre intimité est l'objet de commentaires interminables ! Mais quelle est cette chose grave que vous avez à me confier ?
Hélène
Tenez, lisez ceci... lisez.
(Elle tend à Collonges U7i papier qu^elte a tiré de so?i corsage, Collonges lit ou plutôt déchiffre à haute voix,)
Collonges
« Monsieur Verdier, j'ai l'honneur de vous in-
former qu'il y a, à la Clairière, un réfractaire qui se cache. Cherchez-le et vous le trouverez facilement. »
Hélène
Eh bien ! qu'en pensez-vous ?
COLLONGES
Ce qu'on doit penser d'une dénonciation.
HÉLÈ^E
Quelle infamie!
COLLOKGES
Quelle tristesse surtout ! Mais comment se faitil que ce papier...
Hélène
Un hasard, naturellement. Tout à l'heure avant le dîner, je faisais la lecture aux enfants et comme toujours, après la lecture, ils me posaient cent questions. Tout à coup, Louis, le petit garçon de madame Beau, me demande : « Mademoiselle, qu'est-ce que c'est donc qu'un réfractaire? » Comme ça n'avait aucun rapport avec ce que je venais de lire, je cherche à savoir pourquoi il me posait cette question. Alors, il m'a montré ce papier qu'il avait trouvé chiffonné par terre, je ne sais où.
ââ8 L.\ CUmiÈBE
COLLONGES
Vous n'en avez encore parlé à personne ?
Hélène A personne.
CoLLONGES (comme à lui-même).
Que faire? (A Hélène,) C'est entre les mains du petit Beau, dites-vous, que vous avez trouvé ça?
Hélène
Oui, mais ce n'est pas une indication, l'enfant l'avait ramassé sur le chemin.
CoLLONGES
Sans doute... d'ailleurf il serait bien facile avec cette écriture de remonter à la source et de connaître le coupable ; mais nous le ferons pas, n'estce pas?
Hélène Non, il ne faut pas le faire.
CoLLONGES
C'est aussi votre avis ? Que ce secret reste donc entre nous deux. Nous en sommes réduits, comme dans l'autre société, à cacher nos plaies.
LÀ CUIRIÊRE 229
Oui, c'est malheureux. Par exemple, ce qu'il faut faire et tout de suite, c'est connaître ce réfractaire et l'avertir ; il en est peut-être encore temps ; la lettre n'a peut-être pas été envoyée.
COLLOMGES
Vous croyez donc qu'une mauvaise action peut ne pas être commise jusqu'au bout.
Hélène
II faut toujours l'espérer. Et puis, en admettant que la lettre ait été envoyée, il ne doit pas y avoir longtemps. Ce papier n'est que le brouillon.. . Voyez, c'est plein de ratures.
GOLLÔNGES
Oui. L'une d'elles est même significative : on a bifTé le nom du maire et on a mis à la place celui de Verdier qui est un auxiliaire plus sûr.
Hélène
Quoi qu'il en soit, la lettre a dû être écrite tout récemment ; si ce brouillon avait traîné quelque temps dehors, il serait jauni, sali, tandis que l'écriture est au contraire toute fraîche. D'autre part on ne désigne personne directement. On avertit Verdier qu'il y a un réfraclaire à la colonie.
COLLONGES
Ça revient toujours au même. Verdier transmettra la lettre à la gendarmerie qui fera immédiatement une enquête.
Mais tout ça demande encore un certain temps. Si vous connaissez ce malheureux, il faut l'avertir; si vous ne le connaissez pas, cherchez-le... ça vous est plus facile qu'à moi.
COLLONGES
A quoi bon ?
Hélène
Comment! C'est vous qui dites : à quoi bon? Quand il s'agit de sauver un des nôtres.
CoLLONGES
Il n'y a pas besoin de chercher longtemps ni bien loin, allez : le réfractaire, c'est moi.
Hélène C'est vous ?
CoLLONGES
Oui... Vous êtes étonnée de la facilité avec laquelle vous avez obtenu cet aveu, n'est-ce pas?
Après tout, je n'ai à en rougir devant personne, encore moins devant vous que devant tout autre. Pourquoi donc rougirais-je de ma conduite, puisqu'elle est la conséquence d'une conviction profonde^ d'une foi ardente ? Si je n'en ai jamais rien dit ici, c'est parce que j'ai entendu quelquefois des camarades se targuer d'avoir fait leur service militaire, d'avoir été soldats, comme leurs femmes se targuent sans doute vis-à-vis de vous et de madame Alleyras d'être légitimement mariées... c'est la même chose. U y a tant de préjugés enracinés dans le peuple ! Même là, et pourtant il a tout à y perdre, le refus de servir est considéré comme une chose criminelle, — et vous-même, vous vous éloignez instinctivement de moi.
Hélène
Non, je vous approuve, vos idées sont les miennes, vous le savez bien ; mais alors môme que je ne les partagerais pas, il s'agirait moins de m'y convertir que de vous sauver.
COLLONGES
Je vous le répète, à quoi bon ? Je n'étais déjà pas très enthousiaste de cet essai de communisme, mais j'avoue que cette dénonciation me porte le dernier coup. Mon imagination n'était pas allée jusque-là... jusqu'au dégoût! Il me semble que
232 l\ CLAIRIÈRE
tout est noir autour de moi, et la Clairière s'emplit de ténèbres.
Hélène
Oui, c'est épouvantable et je vous plains de tout mon cœur... Je comprends votre lassitude, votre découragement ; mais si vous restez ici, qu'arrivera-t-il ?
COLLONGES
Il arrivera des gendarmes qui me conduiront à la prison d'abord, puis à la caserne, à respiration de ma peine.
Vous, en prison, comme un malfaiteur! comme un assassin ! et justement parce que vous ne voulez pas être forcé de tuer ! Non, non, ce n'est pas possible, il faut partir tout de suite, gagner sans retard la frontière.
Gollonges
C'est inutile. D'ailleurs, en me cachant ici, sous un faux nom, c'est à mes idées surtout que je suis réfractaire.
Hélène
Comment ça ?
GOLLONGES
Mais certainement; mon refus de servir perd sa signification et sa portée du moment qu'il demeure obscur, isolé, je dirais presque houleux. Je devrais l'afficher, le crier au contraire, avec force, avec orgueil, pour qu'il eût des chances d'être efficace. Ah! ils ont bien raison ici de m'appeler l'amateur. Leur instinct a bien trouvé le surnom qui me convient. Un amateur, voilà mon rôle en effet ; mais il faut que ça cesse, il est temps. Je ne suis même pas le soldat de ma cause.
Mais pour la défendre, il faut que vous soyez libre ! En vous laissant emprisonner, vous donnez satisfaction à ceux qui ont intérêt à faire le silence sur votre exemple, pour qu'il ne soit pas contagieux. Partez, je vous en conjure.
COLLONGES
En quoi mon départ pourrait-il être utile à notre propagande ? Tous les ans, quelques centaines d'hommes se dérobent au service militaire. Quel bénéfice la masse en a-t-elle retiré? Les mômes obligations continuent de peser sur elle. C'est avec des conseils comme le vôtre qu'on ne fait jamais rien et ma fuite ne prouverait pas
^* U CUIRIÊRE
grand-chose. Non, je resterai, mais je ferai en sorte que ma protestation soit éclatante, je vous le jure. ""
Hélè.\-e
Taisez-vous, André, teisez-vous!... c'est la voix irritée dun revenant que vous me faites entendre... \ous-même m'aviez dit que Thommedes hainesaveugles, Ihomme de terreur et de violence «'tait mort en vous.
CoLLO>"GES
Il ressuscite ! Je suis las de l'inaction et de la contemplation stériles. Je veux agir; l'exemple seul est fertile. *^
Hélène
André .'André.'... qu'allez-vous faire?... songez a ceux qui vous aiment.
CoLLOXGES
Personne ne m'aime... je suis seul.
Hélène
Ne parlez pas ainsi, vous n'en avez pas le droit Ahî cest mal à vous de me faire souffrir. Mais vous ne voyez donc pas dans quelles transes, dans quelle angoisse je suis ? Depuis que je sais que c est vous qui êtes dénoncé, je tremble pour vous
LA GUIRIËRE 235
je ne peux pas supporter l'idée que vous soyez arrêté, emprisonné... Je ne le peux pas... Partez, André, je vous en supplie... Ayez pitié de moi.
(Elle dit ces derniers mots dune voix très basse.)
GOLLONGES
Écoutez,Hélène,vous vous souvenez d'un matin où, ici même, j'ai eu ce mouvement de colère contre l'homme qui vous avait séduite. Vous avi^z compris, n'est-ce pas? (Hélène fait signe que oui.) Depuis, je ne vous ai jamais parlé de rien... Nous avons eu pourtant de longues conversations en* semble ; j'éprouvais une joie infinie à causer avec vous... J'apprenais à vous connaître. Votre intelligence, votre droiture, votre générosité, tout cela faisait que je vous aimais chaque jour davantage. Je vous avais silencieusement choisie pour ma véritable compagne. Eh bien! puisque vous tremblez pour moi, puisque vous voulez que je parte, si vous voulez me suivre, je partirai. J'ai un métier avec lequel je pourrai partout gagner ma vie et la vôtre... et celle de votre enfant. Notre patrie sera l'endroit où nous pourrons nous aimer sans contrainte et vivre en travaillant. Mais vous ne répondez pas.
Je ne peux pas partir avec vous.
236 IJi CUIRIÈRB
COLLONGES
Vous ne pouvez pas? Vous ne voulez pas. Le fait est que je ne vous propose pas quelque chose de bien engageant. Je vous demande pardon... je me suis trompé... J'avais cru...
Hélène
Non, André, vous ne vous ne vous êtes pas trompé et pour me parler comme vous venez de le faire, pour me proposer d'être votre compagne, c'est que vous aviez bien deviné ce qui se passe en moi. Mais je ne peux pas vous suivre parce que mon départ serait une désertion et celle-là plus grave que la vôtre. Quels que soient les torts de quelques-uns d'entre nous, je ne peux pas oublier que j'ai été accueillie ici, sauvée, oui, sauvée, alors que j'étais dans la plus grande détresse matérielle et morale. Je ne dois pas être ingrate. Je ne peux pas, je ne suis pas libre, vous comprenez?
COLLONGES
Oui, je comprends vos scrupules, ils sont très respectables, mais vous voyez bien que j'avais raison quand je vous disais tout à l'heure que j'étais seul. Vous me connaissez, je ne fais pas de phrases ; à quoi ça me servira-t-il de partir si vous n'êtes pas auprès de moi? N'importe où je la traî-
ncrai, à l'étranger ou en prison, mon existence sera désormais misérable. Donc, je reste..., j'attends qu'on vienne me chercher, m'arrêter... si je me laisse faire.
Hélène
Voyons, André, soyez raisonnable.
COLLONGES
Je ne peux pas Tétre autant que vous.
Hélène
N'allez pas faire surtout quelque coup de tête irrémédiable !
CoLLONGES
Faites attention... on vient.
Promettez-moi..
Hélène
CoLLONGES
Je ne vous promets rien.
{Pendant ces dernières répliques, on entend la
voix de Poulot qui chante au dehors :
Le plaisir nous convie, Sans attendre à demain, Suivons de la folie, Suivons le gai chemin I
Et c'e^t en chantant toujours que Poulot entre, suivi du Père Nu-Tête et de Bôugoin.)