I»ET. — VER80IX
franchise que si j'étais le conjoint d'une inspirée de ce calibre, je tremblerais devant elle comme Moïse sur la montagne tremblait devant la face du Seigneur.
I n mari tremblant devant sa femme est sujet à bien des périls! On cite comme de rares exceptions les basbleus qui joignent aux avantages intellectuels l'art de diriger habilement un ménage, d éduquer des enfants, {l'ordonner avec goût et convenance un repas.
A ceux-ci toute mon estime est acquise.
M. le duc de Broglie, qui a épousé la fdle unique de M,,,e de Staël, — tu ne l'ignores pas, sans doute, — est en ce moment au château, ce qui m'empêche de demander à en voir l'intérieur. Ce château, d'aspect tout moderne, a remplacé celui que détruisirent les Bernois, il y a plus de trois cents ans, après l'avoir emporté d'assaut, et qui eut pour possesseurs les nobles familles de Grandson, Gruyères, Viry, Glervaut, Donna et Erlach. Le philosophe Bayle habita Goppel de 1670 à 1672 en qualité de précepteur des fils du comte de Donna, il avait alors v ingt-deux ou vingt-trois ans, et Necker y vécut depuis 1790 à l'abri des excès révolutionnaires au prélude desquels il avait assisté. Son tombeau et celui de sa fille occupent une chapelle séparée du château et où l'on ne
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permet à personne de pénétrer, — pas même aux étrangers de distinction. — et cela pour obéir à une disposition testamentaire du ministre de Louis XVI. Cette chapelle, ornée d'un bas-relief de Canova, est close de murs élevés qui en défendent l'approche. Je n'en ai trouvé nulle part la description.
La grille en fer qui sépare la cour du château d'un grand parc où l'on voit un ruisseau et un moulin porte le chiffre de la maison suédoise de Staêl-Holstein, nom destiné à s'éteindre.
Le domaine doit échoir par héritage à M. de Broglie.
Il y avait, — et il y a peut-être encore, — dans le château où reçurent l'hospitalité plusieurs notabilités politiques, philosophiques et littéraires, un théâtre sur lequel Mmc de Staël joua avec un grand succès les principaux rôles de quelques-unes de ses pièces, entre autres, de Jeanne (irey, tragédie en cinq actes, en vers, <'l de Sophie ou les Sentiments seerctx, pièce aussi en vers, en trois actes, — productions vouées à l'oubli.
Personne ne contestera à Mme de Staël la supériorité du talent, mais sa verve me paraît parfois cmpoulée, emphatique, trop exaltée, déclamatoire; son ton manque de naturel et de vérité, et ses ouvrages fourmillent de paradoxes, de contradictions, d'erreurs. Elle regretta amèrement la France et en dénigra, par système
204 t.ol'I'ET. VKHSOIX.
et parti pris, les habitants; elle donna clans un germanisme et une anglomanie ouïtes: elle nous détesta par excès d'amour-propre et iîe piété filiale, parce que nous avions placé sur le pavois Bonaparte., qui dédaigna ses conseils, fu! le contempteur de ses mérites, et [>arce que la conduite et I administration «le son père furent généralement critiqués chez nous.
On fait grand cas de Corinne; pour moi, je n'ai jamais prisé beaucoup cet ouvrage où je ne vois guère que du faux brillant, que de l'enthousiasme à froid, de l'affectation poétique, un coloris presque toujours outre des sentiments hyperboliques.
Je préfère Delphine, qui fatigue toutefois par son étendue: mais il y ;i dans ce livre de la hardiesse et un intérêt qui se soutient et captive jusqu'au bout. — dette opinion personnelle paraîtrait à bien des gens une au- • dacieuse hérésie, j'ai l'habitude d'apprécier par mes impressions, et je n'accepte pas toujours les jugements portés par le siècle sur les hommes et sur les choses; on n'a rien à reprendre à cela, puisque je ne prétends imposer à personne mes manières de voir.
On a déterré à Coppet ou dans ses environs une inscription lumulaire romaine qui me parait vraiment digne d'être citée comme un modèle du génie; son laconisme et sa simplicité ont plus d'éloquence
COPPKT. — VERSOIX. 205
qu'un long et prétentieux morceau, la voici :
Vixi vt vivis Morieris vt svm
Mortvvs Sic vita trvditvr.
Vale, viulor, Et abi in rem tvam.
J ai essayé, par caprice, tle traduire en vers celte épilaphe et n'ai pu accoucher que de ceci :
Comme toi j'ai vécu, comme moi tu mourras,
Ainsi s'en va la vie, hélas !
C'est la loi commune sur terre.
Adieu, passant, adieu... n'as-tu pas quelque affaire?
Gomme tu le vois, cher ami, ma traduction rimée est un peu libre; le hélas! est une cheville qui donne à l'inscription une légère teinta de regret, laquelle ne se trouve point. dans l'original qui ne montre que de la résignation, ou, pour mieux dire, une imlillërence de la mort tout-à-fait philosophique. Je n'ai pu égaler la concision de mon modèle.
Je compte me présenter aux prochaines électionsacadémiques mon quatrain à la main; ce titre littéraire vaut bien celui de plus d'un des élus que je pourrais citer.
C'est dans les environs de Coppet qu'une armée bourguignonne, sous la conduite d'un comte de Poitiers,
20(5 COPPET. — VERSOIX.
fut défaite eu 1029 par les troupes de l'empereur Henry 11 que commandaient trois frères de l'illustre maison de Habsbourg.
Les ehamps.de bataille de la Petite Bourgogne ont été plusieurs fois funestes aux guerriers de la Grande : Goppet, Grandson et Morat, journées à jamais mémorables, appuient mon asserti on.
Encore une demi-lieue et j'aurai quitté le canton de Vaud; la fin de cette- épitre sera datée d'un village de l'État de Genève.
Envoyez-uotts des Amphions, Sans quoi nus \^\nea sonl perdues-, A Vers
, orsoix, nous avons des rues Et nous n'avons pas de maisons.
Ces vers badins du patriarche de Ferney se lisent partout: néanmoins, je crois devoir les placer ici, car ils sont encore de circonstance, car le bourg de Verso ix, détaché de la France en 1814, ne montre que quelques maisons éparses, disséminées, et des tracés de rues qui ne seront jamais bâties, (l'est absolument comme du temps où Arouët envoyait cette boutade rimée à la duchesse de Ghoiseul, dont le mari avait formé le projet de faire de Versoix une cité avec un port sur le Léman
COPPET. — VERSOIX. 207
et des fortifications, d'élever une rivale de Genève, projet appuyé vivement par Voltaire, niais qui donna de l'ombrage et une légitime inquiétude aux Genevois et aux Bernois. Ils craignirent pour leur indépendance, pour leur commerce; ils réclamèrent, protestèrent, s'appuyant sur le traité de Lyon de 1001, qui portait que
nulle place de guerre ne pourrait être élevée dans toute l'étendue du Pavs-de-Gex. Louis XV céda, le projet fut abandonné.
Aujourd'hui Genève n'a plus de sujet d'alarmes, nous lui avons fait abandon forcément de Versoix, et notre frontière est à un kilomètre du lac, du coté de Ferney où je me rendrai après-demain.
J'ai passé devant une maison, — façon moyen-âge, — du bourg éparpillé de Versoix; on la dirait de carton. C'est une délicieuse caricature architecturale, et je parierais qu'elle fut construite d'après les idées de quelque charcutier enrichi et relire, qui a la bonhomie de prendre sa demeure au sérieux et se fait appeler mmire. — Un peu plus loin, l'agréable mélodie à trois temps d'une étude de Hertini, s'échappant de la fenêtre d'une villa, est parvenue a mon oreille. Ce compositeur est de ceux que j'aime, il sait jeter de la poésie et du charme dans la plupart de ses exercices, revêtir d'un chaut qui plaît la difficulté pour les doigts; il est rarement ennuyeux, car on trouve, — chose fort rare, — de la mélodie dans son
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harmonie. Il possède le secret de la musique et devrait bien le communiquer à quelques compositeurs barbares et raboteux, malgré leur science ci leurs prix <lu (Conservatoire... Mais Bertini est encore loin de Ion maître, de Frédéric Chopin, que je regarde, — et je ne suis pas le seul, — comme nue des plus merveilleuses organisations musicales de noire temps.
F«rlisc dp Wsann .
Geuil 18 «rpt.
Ce village, formé de quelques villas dans les noyers touffus, sur une éminence au-dessus de la route, situé à peu près comme Céligny et non moins charmant, a, indépendamment de l'attrait de sa position qui m'enchante, celui de rappeler un homme de génie, un sage, un philosophe, un penseur profond, un écrivain vraiment inspiré, un amant de la nature de ce pays, qui vécut ici paisiblement dans une sainte extase, un recueillement délicieux, au milieu de sa famille et de ses disciples, et ne sortit jamais de sa retraite tant il s'y trouvait bien apparemment, — ce qui a lieu de surprendre dans la vie d'un naturaliste.
Je veux parler du contemporain et de l'ami de Haller,
210 GENTHOD. — PftÉGNY.
— autre sage, autre philosophe, autre amant de la nature, — je veux parler de celui dont Cuvier écrivit VÊlwje historique, de celui que Charles Nodier nomme dans un de ses opuscules le Fénèlon de la science, le Platon des temps modernes; je veux parler de Charles Bonnet dont (par l'effet d'un oubli inconcevable) on s'occupe peu aujourd'hui.
L'auteur si pur, si ingénieux de Jean Sbogar fut
frappé à bon droit de cette indifférence du siècle pour un auteur qui joint à l'éclat de la forme la grandeur, l'élévation, l'originalité du fond, la science enfin; voici un passage de ce qu'il publia dans la Presse, il va quelques années :
• Bonnet l'emporta sur ses prédécesseurs et peutêtre sur les plus heureux de ses rivaux par la magnificence d'un style qui devait tout à l'inspiration, qui ne devait rien à l'art, comme par l'infaillible perspicacité de ses observations. Si quelqu'un a parlé de la nature avec une autorité qui tient de la révélation, c'est incontestablement Charles Bonnet. Si les ouvrages d'un grand homme ont jamais trahi le secret d'un ange qui a été admis à la confidence de celui du Créateur, ce sont les ouvrages de Charles Bonnet, dont le nom à peine connu m'a peut-être l'obligation de reparaître pour la première fois après vingt ans dans des pages destinées a une publicité éphémère. 11 n'était pas ignoré de Voltaire, qui
GBNTHOD. — PMKGNY. 21 1
outragea l'écrivain sans lavoir lu, ou qui 1 avait lu sans le comprendre, et qui n'en reçut pas de réponse. Le . dix-huitième siècle, incarné dans le démon du matérialisme, livrait alors une guerre à mort à la pensée. 11 s'était fait rhéteur et philosophe pour se dispenser d'avoir une àme. »
Tout ce qui était grand et nohle excitait la jalousie et la haine de Voltaire; comment donc n'aurait-il pas attaqué et injurié Bonnet, homme simple, vertueux, et qui, dédaigneux de retentissement et de gloire, moins spirituel que profond, et de plus croyant, se plaisait (Lins la douce pénombre de Genthod, village si voisin de la résidence du caustique vieillard.
Ces deux tempéraments devaient nécessairement être antipathiques. Le seul des ouvrages de Charles Bonnet que je connaisse est sa Contemplation de la Nature, livre où la science revêt les formes de l'enthousiasme profondément religieux et presque mystique; j'y ai remarqué surtout les chapitres qui traitent de l'enchaînement des règnes et des espèces.
L'auteur nous montre la sensitive et le polype formai! l la transition du végétal à l'animal ; certains vers à tuyaux établissant le passage des insectes aux coquillages; le limaçon tenant aux coquillages et aux reptiles; l'anguille, le serpent d'eau et le poisson-rampant unissant les reptiles aux poissons; le poisson-volant, les oiseaux
UENTHOD. — l'HKG.Nï
aquatiques et les oiseaux amphibies liant les poissons aux oiseaux; la chauve-souris, l'écureuil-volant et l'autruche participant des oiseaux et des quadrupèdes; enfin le singe tenant du quadrupède et de l'homme, — sommet de l'échelle des êtres mortels, créature accomplie comparativement aux autres.
Notre célèbre Cuvier a écrit Y Éloge historique de Charles Bonnet, — travail d'où j'extrais le passage suivant déjà publié dans un ouvrage contemporain sur cette partie de la Suisse, — qui fut envoyé d'Italie par son auteur et lu en séance publique à l'Institut le 3 janvier 1810; ce passage entre doublement dans le sujet que j'ai entrepris de traiter et doit trouver ici sa place.
Le savant s'exprime ainsi à propos de Genève et de son magnifique territoire :
■ Si les institutions humaines y disposent à l'étude en général, combien la nature n'y appel le-t-el le pas plus puissamment encore à sa contemplation!
« Comme le voyageur est ravi d'admiration lorsque dans un beau jour d'été, après avoir péniblement traversé les sommets du Jura, il arrive à cette gorge où se déploie subitement devant lui l'immense bassin de Genève (1); qu'il voit d'un coup-d'œil ce beau lac dont les eaux réfléchissent le bleu du ciel, mais plus pur
(1) Cu>ler désigne par celte gorge le passage de la faucille au-tles.ni» «le (ie\.
GEOTHOD. — PRÉUSY. 213
et plus profond; cette vaste campagne, si bien cultivée, peuplée d'habitations si riantes ; ces coteaux qui s'élèvent par degrés et que revêt une si riche végétation ; ces montagnes couvertes de forêts toujours vertes ; la crête sourcilleuse des Hautes-Alpes ceignant ce superbe amphithéâtre, et le Mont-Blanc, ce géant des montagnes européennes, le couronnant de cet immense groupe de neiges, où la disposition des masses et l'opposition des lumières et des ombres produisent un effet qu'aucune expression ne peut faire concevoir à celui qui ne l'a pas vu !
« Et ce beau pays, si propre à frapper l'imagination, à nourrir le talent du poète et de l'artiste, l'est peut-être encore davantage à réveiller la curiosité du philosophe, à exciter les recherches du physicien, ("est vraiment là que la nature semble vouloir se montrer par un plus grand nombre de faces.
« Les plantes les plus rares, depuis celles des pays tempérés jusqu'à celles de la zone glaciale, n'y coûtent que quelques pas au botaniste; le zoologiste peut y poursuivre des insectes aussi variés que la végétation qui les nourrit; le lac y forme pour le physicien une sorte de mer par sa profondeur, par son étendue et même par la violence de ses mouvements; le géologiste, qui ne voit ailleurs que l'écorce extérieure du globe, en trouve là les masses centrales, relcvéesetperçant de toutes parts
214 CEXTHOD. — PRÉGNY.
leurs enveloppes pour se montrer à ses yeux ; enfin le météorologiste y peul à chaque instant observer la formation des nuages, pénétrer dans leur intérieur ou s'élever au-dessus d'eux ! »
Au bord du lac, en face du village, est une petite anse que l'on nomme le Creux de Gcnlhod; il y a là une auberge de bonne apparence, un débarcadère et quelques maisons de campagne parmi lesquelles je dois une particulière mention à celle de Saussure, le fameux escaladeur de montagnes, qui était neveu de Bonnet.
Genthod ou (ienlhoud formait une enclave genevoise dans le Pays-de-Gex avant la Restauration, qui a sottement abandonné notre petite part «lu littoral lémanique pour donner, — comme je le l'ai déjà dit, — une communication par terre aux Étals de la Confédération helvétique. Vai admettant ce système de complaisance internationale, je ne vois pas pourquoi l'Espagne ne nous ferait pas cadeau des îles Baléares, lieux de relâche entre la France et ses possessions du nord de l'Afrique.
Kréguy, — m • j- »• i •
ticneve est proche, je vois ses toits d'ardoise bordes
GENTHOD. — PRÉGNY. 215
de métal briller au soleil et se détacher sur la montagne pelée et calcaire du Salève.
C'est ici un des endroits les plus favorables pour contempler le Mont-Blanc. Les gorges de la Savoie, d'où
sort l'Arve bourbeuse et rapide, s'ouvrent dans ce
paysage aussi magique que les panoramas du Signal de Bougy, du Signal de Lausanne et de Gex, mais moins vaste et plus distinct.
Le lac, qui depuis Nyon se resserre toujours, n'a plus ici que la largeur d'un grand fleuve; les accidents du rivage de Savoie se dessinent avec une parfaite netteté, et le coteau de Cologny doucement incliné se montre tout couvert de riantes et gentilles villas.
Il y a recrudescence dans le nombre des habitations et plus de luxe dans leurs toilettes, le voisinage de la ville se fait sentir en toutes choses, sa civilisation avancée s'annonce.
J'ai sous le regard les hameaux gracieux de La Perrière, Chambeizy, Séeheron, Varembé et une myriade d'autres; je vois le château de la Pante, qui appartint à l'impératrice Joséphine, et je suis tout près de celui de Tourney que Voltaire habita.
II n'est pas de plus adorable colline que celle de Prégny, naguère française; les campagnes des heureux de Genève y fourmillent, on y rencontre toujours quelque rêveur ou quelque peintre en extase devant le Mont-
GENTHOD. — PRKGNY.
Blanc, dont les glaciers découpent leurs faîtes anguleux sur un ciel bleu et se réfléchissent dans une eau semblable à une nappe de saphir. Quel coloris, quel harmonieux ensemble! Je suis émerveillé, transporté, mon admiration tient de l'enthousiasme
Prégny a eu comme Genthod son savant solitaire, le Genevois François Huber, entomologiste connu par ses découvertes curieuses et célébré par Delille dans le poème des Trois Règnes.
L'histoire de cet observateur patient autant que sagace est étonnante et touchante à la fois.
Huber fut atteint de cécité à quinze ans, après s'être égaré une nuit dans la campagne où un froid très vif et une neige éblouissante affectèrent sa vue déjà très affaiblie. Ce malheur sans remède n'empêcha pas une jeune fille qu'il aimait de l'accepter pour mari malgré des obstinées oppositions de famille.
Cette aimable personne de la famille Lu 11 in, dont le nom figure dans l'histoire de Genève, ne se repentit point de son dévouement; elle s'appliqua jusqu'à son dernier jour à consoler l'aveugle, à lui rendre la vie douce, facile, et y réussit au-delà de son désir; elle l'aidait dans ses travaux, de concert avec un Vaudois nommé
Burnens (jeune homme plein de sagacité et d'amour pour les investigations scientifiques), elle lui servait de secrétaire, elle le charmait par l'aménité de son carac-
OENTIloit. — PRÉGNY. 2 1 7
1ère et par un rare talent musical. — Aussi Huber, disaitil, attendri : « Je me réjouis d'avoir perdu la vue, car sans cela je ne saurais pas jusqu'à quel point on peut être aimé. » — Pourtant quoi de plus affreux que d'être privé de la vue à Prégnv !
Ces époux vécurent ensemble quarante ans, M,I,C Huber mourut la première.
Oh ! qu'alors la nuit dut être plus noire pour l'aveugle! pour celui qui avec une femme et un familier a surpris à la nature quelques uns de ses secrets, a complète'* les tnivaux de Bonnet et de Réaumur, a vu ce que d'autres savants qui pouvaient se servir de leurs yeux n'ont pas su voir.
Huber s'est occupé de tout ce qui a trait aux abeilles ; son fils, auquel il avait inculqué le goût des observations entomologiques, mit en ordre ses matériaux, et non moins épris de l'amour de la science, s'adonna à l'étude des fourmis, dont il est un des meilleurs historiens.
Genève, si riche en hommes éminents dans toutes les branches des connaissances humaines, a produit des naturalistes du plus haut mérite : De Canuolle, dont le nom est européen ou plutôt universel; Bourrit, d'abord chantre de la cathédrale; J urine, qui fut aussi médecin ; Senebier, qui fut aussi bibliographe, pasteur à Chancy,
2IS GBNTHOD. — PRÉGNY.
— un homme de bien, l'ami de Bonnet; — enfin ce dernier, les deux Huber et de Saussure, — sans parler de Jean-Jacques qui aima toujours la botanique avec passion.
Il est à remarquer que [es quatre savants que je viens «le* nommer avant Rousseau habitèrent la même partie du territoire genevois, celle qui est pressée par le lac, le canton de Vaud et la France.
. On ne doit pas s'étonner que dans une contrée où la nature a Unit de séductions irrésistibles des esprits d'élite se soient adonnés aux sciences naturelles.
(le pays, à considérer les choses d'un autre point de vue, favorise par sa distribution les études scientiliques; que de plantes, que d'oiseaux, que d'insectes dans la plaine et sur les montagnes, que de poissons dans le lac : là haut, le climat et la végétation du nord; là bas, autour de la ville, la température et les produits du midi.
Je te salue, je te «due ! ô petit coin de terre aimé du Créateur! contrée belle cl- bonne où régnent la liberté politique et la liberté re lieuse! noble, docte et riche ville, pépinière d'hommes de génie, toi qui luttas si longtemps avec héroïsme pour la précieuse conquête de l'indépendance, je le salue, je te salue!
Qoutato.
Les parages de ce lac sont un théâtre merveilleux pour des scènes de roman; les situations grandes, extraordinaires, passionnées de la vie idéale, ont besoin de l'entourage des monts, des rochers, des eaux profondes et sereines, des vallées, en un mot, de tout ce qui exalte l'imagination, imprime aux idées un essor enthousiaste, jette les pensées dans la rêverie contemplative, fait naître les hautes et fortes inspirations.
On comprend que Kousseau ait placé les personnages de sa ï\~<iurelle Ilélotse au bord du Léman, à Montreux, à Clarens, à Vevey, à Meillerie; que M""' de Staël ait lait passer dans le Pavs-de-Vaud sa noble Delphine, si angoissée, si malheureuse et si digne de bonheur; que