CLAN M VOY.\<;K
pour s épargner de grandes dépenses et surtout de grands embarras; jaser avec le premier paysan venu, interroger tout le monde; s'accommoder au besoin d'un mauvais lit et d'un maigre repas, se (aire simple, frugal et familier au moins momentanément.
Voilà la meilleure manière de voyager, celle dont on relire du profit ; mais elle ne saurait convenir à qui aime trop ses aises et redoute par dessus tout les privations matérielles, même celles de courte durée; à qui voyage uni-
quement pour manger à table d'hôte, goûter les bous vins de certains crus, làter des produits gastronomiques de certaines localités, et dormir dans des draps de line toile.
A celui-là il ne faut pas de la poésie, mais du confort.
Ce mot emprunté à la langue d'Outre-Manche me rappelle ceci :
l'n Anglais étant venu en Suisse, lit le tour du Léman dans un de ces chars légers qui n'ont qu'un seul banc placé de long ; comme il tournait le dos au lac, il ne le vil point, et, de retour en Angleterre, ne savait pas ce qu'on voulait lui dire quand on lui en parlait.
l a plupart des livres qui traitent de la Suisse et do la France contiennent des choses fort piquantes dans le
goût de celle-ci : « De à tant de kilomètres, la
route gravit une côte, on aperçoit à gauche un torrent où Ton pèche d'excellentes truites, un peu plus loin est
14 l'LA.N Dl VOYA4ÎE.
une très bonne auberge (on en donne le nom).... pays fertile en blé, trois foires par an, etc... Voilà un petit échantillon des ouvrages que se procurent les touristes.
N'attends pas de moi, cher ami, de semblables renseignements.
(les mêmes manuels du voyageur, itinéraires dits pittoresques et descriptifs, ornes de méchantes lithographies de Genève (ceux de la Suisse), ont la prétention d'indiquer les courses à faire, tous les lieux qui méritent d'être parcourus, les beaux points de vue et les stations agréables. Je connais des gens qui se garderaient bien de s'arrêter dans un endroit quelque charmant qu'il leur parût d'ail- ' leurs, si leur petit livre n'en disait rien. Ne te laisse jamais ijuider par ces guides systématiques, arides, fastidieux, routiers et routiniers, qui, en général, ressassent ce que tout le monde sait ou du moins doit savoir.
Beaucoup de personnes font le tour du lac en voiture, soit diligence, chaise de poste ou coupé; elles suivent les grands chemins, jettent à droite et à gauche un regard vague et rapide, déjeunent à Genève, dînent à ïhonon, couchent à Saint-Gingolph, et le lendemain arrivent à Lausanne après avoir traversé Villeneuve et Vevey.
C'est ainsi que l'on visite d'ordinaire la vallée du Léman.
Portant de Gporp'iip.
Camamxe.
.le no te décrirai point Lausanne, mon cher fcmilo.
Qui no connaît cette villosi singulièrement por< héosur do petites montagnes du haut desquelles un Ilot do maisons coule dans le ravin qui les sépare ? je no to décrirai point cotte cité escarpée, monlueuso, mal pavée, presque inaccessible aux voitures, mais à laquelle la bizarrerie
môme de son assiette, les hérissements de ses flèches «'•lancées et de son clocher de structure romane donnent une physionomie des pins pittoresques. Tu n'as pas manqué, j'imagine, de rendre visite à la cathédrale, immense basilique, imposant et grandiose vaisseau, monument séculaire dénudé par la Réforme, dépouillé de tous les riches ornements que les âges y avaient entassés. Je ne te parlerai doue ni des verrières, ni des cénotaphes mutilés des anciens évèques de Lausanne, ni du tombeau sur lequel est étendue l'effigie de pierre du preux et malheureux Olhon de (irandson, mort en champ-clos dans un duel juridique, ni «le la lomhe du pape Félix V, ni «le celle de laïeul <!«• Benjamin Constant, ni du beau morceau de sculpture dû au ciseau délicat de Canova sur la sépulture d'une noble anglaise, ni du banc-d truvre «le chêne Touillé et découpe avec un art infini. Je ne !<• parlerai pas non plus «lu château, massif dé de briques, tlanqué à ses angles de quatre tourelles, orné de mâchicoulis, féodale demeure «les évéques lausannois, puis des baillis d«>4^érne. et maintenant résidence du gouvernement cantonnai, ni de l'hôtel «le ville qui a un beffroi, <!<• grandes fenêtres antiques et «les gargouilles en fer découpé, frisé etftetnturluré, ni <l«' l'ancienne «;glis<* conventuelle dcSaint-Francois où se tint, si j'ai bonne mémoire, une séance «lu concile <l«- liàlo. «'t «lont le clocher «isl surmonte «Liiue aiguille fort aiguë, entourée de
. quatre aiguillettes, fines et légères, d'un très bon effet. De quoi te parlerai-je donc, car il faut bien que je t'entretienne de quelque chose? Attends... Encore un mot sur la cathédrale, qui, bien que ealvinisée, porte toujours le nom de Notre-Dame.
Les catholiques, qui sont en bien petit nombre à Lausanne, ne peuvent se consoler de que cette colossale nef n'a plus d'autels où fume l'encens, plus de tableaux, de chasses, de flambeaux, de reliques, d'orfèvreries, de statues, et ne retentit maintenant que des psaumes de Vhèrésie, n'abrite que les prédications de Veneur. L'évèque, dit de Lausanne, résidant à Fribourg, pépinière du jésuitisme helvétique, partage la désolation de son troupeau au sujet de la cathédrale. On prétend que toutes les fois qu'il vient à Lausanne, il se rend incognito, ou du moins sans bruit, dans l'église où il se promène seul et en toute liberté après avoir donné un pour-boire au concierge, — j'ignore si le mot bedaud est usité chez les protestants. — Il tire alors son bréviaire, marmotte en marchant les prières de la messe, et croit par là purifier l'église, lui rendre sa bonne odeur de sainteté antique, détruire au moyen de cet exorcisme les miasmes pestilentiels de la profanation.
Des richesses considérables dont je pou riais te donner le catalogue, et parmi lesquelles on comptait un grand nombre d'images de saints et d'apôtres en or et
<'ii argent massif, remplissaient Notre-Dame au moment où les Bernois faisaient la conquête du pays de Vaud (1535), et s'emparaient de Lausanne; ces richesses allèrent grossir le trésor de Berne. Nos troupes s'étant rendues maîtresses de cette ville, au temps de la République, ûrent main-basse sur ledit trésor qui, on me la assuré, servit aux frais de l'expédition d'Égypte. C'est ainsi que les voleurs furent volés, si toutefois on peut appeler vol une prise de guerre.
Les promenades de Lausanne sont charmantes, surtout par leur position au sommet d'un amphithéâtre de vergers, de jardins et d'enclos au bas duquel le lac étend sa nappe sereine et splendide, déploie ses magies éblouissantes. J'aime Montbenon, esplanade solitaire plantée de gros tilleuls, au sortir de la ville, du côté» de Genève, endroit où la rêverie et la causerie sont plus douces que partout ailleurs, quand les recrues de la milice ne s'y exercent pas au maniement du fusil. La jolie petite ternisse du Casino est beaucoup plus fréquentée : le jour, en été, on y voit des bonnes d'enfants, des étudiants qui fument leur cigare, et des étrangers en extase devant le lac richement miroité par le soleil : le soir amène les grisettes, — car il y en a ici et de fort avenantes, je t'assure, — les modistes des rues Saint- François et de Bourg, qui sont presque toutes déjeunes juives très brunes et très agaçantes pour ne rien dire
igle
de plus. Près <lu Casino, dans un chemin ombragé, se cache une petite fontaine avec deux bancs de pierre; ce lieu se nomme Georgette : c'est là, m'a-t-on dit, que ces demoiselles viennent donner leurs rendez-vous.
Les femmes de la Suisse m ont paru généralement grandes et bien tournées, mais leur personne exhale quelque chose d'impassible et de glacial : l'élément français apporté par les rapports de voisinage, le service militaire et les réfugiés si nombreux de la révocation de l'édit de Nantes, a été tempéré, refroidi par l'élément germanique apporté par la conquête bernoise. Les Vaudoises sont des Allemandes qui parlent, sans accent tudesque, un français gâte par beaucoup d'expressions cl de locutions locales.
Chez nos voisins le sang est beau, les formes sont vigoureusement accusées, harmonieuses, potelées. Le sexe a une exubérance de sève qui lui donne une tournure nommasse, et rend trop criard peut-être le vermillon des visages. L'excès en tout est un défaut, je n'en excepte pas celui de santé qui produit quelquefois la maladie.
J'ai souvent éprouvé cette déception .
J'admirais de jolies bouches de jeunes (illes et de jeunes femmes; tout à coup, s'ouvrant pour parler ou pour sourire, elles me montraient de vilaines dents en ruine, des vides fâcheux et prématurés.
20 LAIS.VNNK.
A quoi faut-il sVu prendre 1 A la vivacité extrême de l'air et de l'eau. Avoir une dent contre quelqu'un ou montrer les dents, sont des laçons de parler très hasardées dans ce pays.
Je suis monté, cet après-midi, sur la montagne qui domine la ville et dont le point culminant a nom le Signal, j'ai gravi un chemin sur le liane du vallon du Bout du Monde au fond duquel c oule le ruisseau du Flon, et traversé quelques bancs de roches, puis je me suis trouvé dans l'épaisse forêt de Sauvabelin — Sylca BeUini — où lesantiquaires croient que les druidesadoraientBélus.
Du reposoir du Signal, maisonnette dont le toit avancé est soutenu par des piliers, I on découvre une gi ande partie de la contrée : Lausanne s étage sur ses croupes, le lac découpe ses bords enchanteurs semés de nombreux villages, la haute et vieille tour d'Ouchy, port de la ville, se détache sur l'eau, et les vertes pentes de La\ aux avec leurs vignobles si bien cultivés descendent mollement à la rive.
Il faisait du vent, le lac se moirait de grandes taches blanches, deux voiles latines gracieusement penchées se montraient au large du côté de Meillerie, le soleil empourprait de ses rayons horizontaux les chênes de Sauvabelin ; quand il eut disparu derrière le Mont- Tendre , une des plus hautes sommités du Jura, les
neiges alpestres, par de là le Léman, se teignirent d'un tannin pâle, et l'azur de leur hase s'assombrit.
Je n'ai jamais contemplé plus poétique, plus ravissant spectacle ! Rien n'est admirable, tu le sais, comme le coucher et le lever du soleil dans les Alpes éternelles!
Lausanne est entouré d'un réseau de ratage*, de villas qui ont, pour la plupart, des noms gracieux, exprimant leur position, leur physionomie, ou bien de pure fantaisie; ces noms se lisent à la grille d'entrée presque partout ouverte au public, ce qui n'est point d'usage dans notre pays, où chacun veut être libre chez soi, et ne jias subir l'importunité de continuelles visites. Pendant l'été de 1839 que je passai à Lausanne, je vis souvent, le dimanche, des familles d'artisans installées sur l'herbe et faisant collation dans la campagne du riche M. Aldimann avec autant de sans gène que des boutiquiers parisiens savourant le cervelas à l'ail et le vin à douze sur les gazons de Vincennes ou de Romainville.
Les plus remarquables camjKignes sont celles de Vil— (amont où résida le grand Haller, de Mon repos, dont j'aurai bientôt l'occasion de te reparler; de Yalency, près de IVilly, de Beauséjour où logea Napoléon et ou a demeuré. «'U 1840, le poète polonais Adam Misciewizc qui occupait alors une chaire de littérature latine à l'Académie de Lau-
sannc, et qui maintenant profosse la littérature slave au collège de France; de l'Elysée, du Bois deVaud, de la Sollitude, de Béthisy, de Bcllevuc, de Sainte-Lucc et de Beausite; ces campagnes, ainsi que beaucoup d'autres qu'il serait trop long d enumérer, sont entretenues avec le plus grand luxe ; plusieurs ont pour habitants, durant l'été, des étrangers de distinction, et notamment des Anglais qui partent en même temps que les hirondelles, et vont prendre leurs quartiers d'hiver à Nice, à (iénes ou à Florence.
Il me |>arait que la joyeuse Angleterre (nierry Emjland) n'a pas grand attrait pour ses riches naturels.
iïljcoïrorc ùc <3qc.
Lausanne, M août.
11 y aurait un travail curieux à faire sur les célébrités «le tout genre et de tous pays qui ont séjourné ici à diverses époques, retenues par les agréments d'une société hospitalière et affable, par les douceurs d une vie facile, et aussi par les beautés de premier ordre dont la nature a été plus que libérale envers ce petit coin de terre. Pour oser entreprendre cette tache, il faudrait que je fusse très répandu dans le monde lausannois, que je connusse intimement les écrivains modernes du terroir dont la conversation, les renseignements verbaux et les conseils me seraient d'absolue nécessité; il faudrait en outre que j'entrasse en communication avec les anciens auteurs de la Suisse romane ou romande, et pour cela je serais
24 THÉODORE DK BÈZK.
obligé de fouiller les archives cantonnales, de consulter les vieux catalogues «les libraires locaux, de lire, d<» compiler, «le rendre des visites intéressées aux bibliophiles et bibliomanes, de quêter des documents, de remuer la poussière des bouquins, et je le déclare, mon bon ami. que je n'en ai pas la force, que je ne m en sens point le courage, que celte besogne préparatoire, chanceuse, incertaine, quant aux résultats, austère, absorbante, m effraie souverainement, me répugne invinciblement.
Je me suis rendu en Suisse non pour fatiguer mon intellect, le bourrer d'aliments indigestes dont son tempérament ne peut faire un incessant usage, mais pour le récréer, lui procurer du repos, de la liberté', du délassement, et interrompre les labeurs du littérateur et du bibliothécaire.
Ne mériterais-je pas le nom «le fou, je te le demande, si j'entreprenais un voyage «le plus de cen t vingt lieues, — moi qui ai le bonheur d'être encore jeune, d'avoir encore l«» cœur chaud et la tête ardente, moi qui ai le malheur de rester à Paris dix mois sur douze, — pour feuilleter avec la froide patience d'un vieil érudit des in-folios et «les in-quartos doublement pesants. Autant vaudrait m* pas être sorti de l'enceinte de la Bibliothèque Sainlc-Oneviève, autant vaudrait passer mes trop courtes vacances dans ce sombre et délabré bâtiment de Montaigu qui lut tour à tour collège. —Calvin, je « rois, y étudia la dialcc-
tique, — prison militaire, caserne d'infanterie, et qui maintenant sert de bibliothèque provisoire.
Je l'ai dit au moyen d'une citation de Victor Hugo ce que je viens faire en Suisse, je ne te le répéterai pas.
Il sera temps dans six semaines de revoir mon horizon de livres méthodiquement classés et étiquetés, de reprendre mon métier de fossoyeur de l'intelligence humaine : oui nous sommes des fossoyeurs nous autres, nous enterrons dans une vaste fosse commune l'esprit d autrui et quelquefois le nôtre : une bibliothèque est bien le cimetière de la pensée, la poudre et les vers s'y trouvent comme dans celui où croupit et se décompose la matière, au lieu d'une bêche nous tenons à la main une clef ; les armoires figurent les grandes divisions du champ mortuaire, les rayons, les rangées de lombes, les bières sont de toutes dimensions : en carton, en parchemin, en basane, en veau, en maroquin ; de même dans les charniers du corps il y a une grande variété dans le bois des cercueils, depu is le sapin jusqu'au pal issandre, tout est subordonné à la fortune du défunt et au degré d'ostentation de ses héri t iers. Nos nécropoles in tel lectuel les ren ferai en t bien des sépultures célèbres, illustres, souvent visitées, objets d'un culte éternel de respect, d'admiration, et dont le contenu, embaumé de gloire, durera toujours; mais par contre que de morts vulgaires, obscurs, oubliés, inconnus même de nous qui sommes préposés à leur garde î
2(i THÉODORE l>K BÈZE.
Il est affligeant de songer que des milliers d'hommes ont sué sang et eau, se sont torturé la cervelle pendant une grande partie de leur vie, se sont rendus chauves ou aveugles pour écrire des volumes auxquels personne ne pense et ne pensera jamais, des ouvrages mal conçus ou mal exécutés, pleins d'erreurs, de billevesées, de sottises, de folies, d'utopies extravagantes, d'aberrations, d'absurdités. D'autres auteurs ont produit des livres estimables, mais dans des circonstances inopportunes, ou bien encore n'ont pas su en tirer parti : obtiendront-ils justice ?
Dieu lésait.
Théodore de Bèze, l'un des Français qui vinrent établir laRéforme dans l'ancienne ville impériale deGenève, fut nommé d'abord lecteur de grec dans celle de Lausanne, grâce à la protection et a l'amitié de maître Jean Calvin, puis bientôtaprès lecteur en théologie. Sa parole
THÉODORE DE BÈZK. 27
• était abondante, châtiée, poétique, et il eut un auditoire nombreux et assidu : on accourait des Cantons et de l'Allemagne pour suivre ses leçons, écouter ses serinons : les femmes surtout racolaient de sa personne, et prônaient en tout lieu son mérite que rehaussaient un extérieur séduisant et distingué et des manières de gentilhomme. On nous peint Théodore de Bè/e, à cette époque, sous les traits d'un damoiseau plein de grâce, à la ligure line, éveillée, mobile, aux yeux grands et expressifs, au nez aquilin, aux cheveux blonds bouclés, à la taille noble ; ses vêtements étaient élégants et musqués, il portait toujours une fraise propre, coquette, bien plissée, et des gants parfumés à la mode d'Italie. 11 montait à cheval mieux qu'un écuyer de cour, s'adonnait à l'escrime, jouait fort bien à la paume, et de plus versifiait en français et en latin galamment, éroliquement et avec beaucoup d'aisance.
Tu vois, mon ami, qu il avait reçu une éducation complète à qui est destiné à l'état ecclésiastique et à la prédication.
Mais plus lard il s'amenda. Voici sommairement sa vie : Il reçut le jour à Ye/.elay, près d'Avallon, en Bourgogne, en 1519, et fut baptisé* dans l'église même où saint Bernard avait prêché la croisade. Son oncle lui résigna un prieuré qu'il possédait, après lui avoir fait étudier le droit et la théologie à Orléans. Théodore ne se sentait «lu goùl que pour la poésie, et se mit à rimer bon nombre
de vers plus ou moins licencieux ; une de ses épigrammes ' rayant compromis, et le parlement étant sur le point de le citer à sa barre, il se délit en hâte de ses bénéfices et prit le chemin de Genève, — ce rcftujium prœdicalorum , — OÙ il arriva sous le nom de Thibault de Mav et accompagné d une «mie, de dame Claudine, qu'il ne pouvait épouser en Fi ance, et qu'il célébra amoureusement sous le nom de Candide. Calvin reçut à bras ouverts son compatriote romanesque, le prit pour acolyte et lui voua une solide amitié. De Bèze savait dérider le front, rasséréner l'humeur presque toujours morose du réformateur législateur.
Théodore de Bèie.
IsHixtuirc drs liijlisrs réformées de llcze n'est, à proprement parler, qu'un journal dilfus des progrès du
calvinisme en France et des persécutions qu'il eut à subir.
Au milieu d une foule de détails fastidieux, pour la plupart inutiles, étrangers au sujet annoncé, on trouve parfois une petite anecdote naïve, réjouissante, originale, écrite en style marotique et quasi rabelaisien.
L'auteur perd rarement de vue son but principal qui est d'attaquer le catholicisme au défaut de la cuirasse, de Élire connaître la vie licencieuse, sensuelle, et la crasse ignorance des prélats de ce temps.
Une ancienne édition de cet ouvrage a pour frontispice une gravure représentant des hommes de guerre frappant sur une enclume avec des marteaux, autour on lit:
Plvs à me frapper on s'amvse, Tant plvs île marteavx on vse.
L'allégorie se comprend sans peine.
Voici un passage de cette histoire qui m'a toujours paru fort plaisant, je conserve la vieille orthographe :
« En ce temps aussi fut fait suflïagant de cest
évesché (d'Agen) un nommé Jean Valeri, les faits duquel sont assez cogneus en toute laGuienne, car du commencement qu'il fust en celte charge il deuintsi orgueilleux pour se voir la teste miltrée qu'à tout propos il vouloit faire quelque acte pour se faire cognoistre tel : il excommunioit tout ce qui luy venoit à contre cœur : si le
vin qu'on luy donnoit en faisant lu visite par le diocèse nVstoit bon il l'excommuttioU, ensemble la vigne qui l'auoit produit, et le muy dans lequel il estoit : s'il trouuoit une charrette qui Tempeschast de passer il luy donnoit sa malédiction. En faisant sa confirmation si on
luy prèsentoit quelque belle (ille il oloit sa mittre de la teste, et la inettoit sur celle de la lille, luy disant en l iant qu elle seroit belle èvesquesse, et puis la baisoit, au reste grand persécuteur (de protestants), il estoit italien el avoil un (ils bas tard, conseiller au siège présidial d'Agen,
asse/. modeste mais aussi ignorant que son père «»
Tout cela se passait sous François leP.
ôqour Voltaire à Causatme.
Lausanne, M aoûl.
Voltaire ayant connu en Allemagne le pasteur lausannois Polier de Bottens, père <le madame de Montolieu, et l'ayant entendu parler de la Suisse avec enthousiasme, se décida à venir s'y fixer. Sa première résidence fut le château de Prangins, près de Nyon, sur un coteau qui domine le lac, habitation du baron Guiguer, ami de sa famille; puis il devint maître successivement de Monrion, maison de campagne près de Lausanne, de celles des Délices et de Tourney près de Genève, enfin de la terre de Ferney dans le pays de Gex, limitrophe de la Suisse et appartenant à la France.
C'est du séjour du grand homme dans la métropole du canton de Vaud que j'ai à l'entretenir.
Un des littérateurs modernes les plus distingués de cette ville, M. J. Olivier, a publié un opuscule fort intéressant intitulé Voltaire à Lausanne. J'y trouve tous les passages des œuvres du philosophe dont j'eus soin de prendre copie avant mon départ ; ces passages, qui nous apprennent ce que fit Arouet pendant les hivers de 1756, 1757 et 1758, sont augmentés de détails curieux, entièrement neufs pour nous Français, réunis avec sagacité et fondus dans une relation piquante, que j'ai lue avec beaucoup de plaisir, et à laquelle j'ai dû faire de nombreux emprunts.
Il faut rendre à César ce qui appartient à César.
Ce n'est pas la dernière fois que j'aurai recours aux écrits de M. J. Olivier, à la fois judicieux et patriotique historien et poète de l'école moderne, souvent bien inspiré. Je ne suis qu'un geai, je le sais bien, mais je ne veux pas pour cela me parer des plumes de M. Olivier, qui, si on le compare à moi, est un paon, moins l'orgueil, j'aime à le croire.
Maintenant que j'ai apaisé les scrupules de ma conscience par celle franche déclaration, je reviens à l'auteur de Zaïre.
il appelait Monrion sa petite cabane, son palais d'hiver. — Je vois dans ceci une grosse contradiction, car rien ne ressemble moins à un palais qu'une cabane. — L'été le ramenait aux prétendues Délices. « Je vais, écrivait-
il, passer une partie de l'hiver dans un petit ermitage appelé Monrion, au pied de Lausanne, à l'abri du cruel vent du nord. » 11 eut aussi une demeure à la ville (rue du Chêne, G), il s'y plaisait infiniment, et voici comment il la décrit : « Je me suis arrangé une maison à Lausanne qu'on appelerait palais en Italie : quinze croisées de face en cintre donnent sur le lac à droite, à gauche et par devant; cent jardins sont au dessous de mon jardin, le grand miroir du lac les baigne; je vois toute la Savoie au delà de cette petite mer, et par delà la Savoie, les Alpes qui s'élèvent en amphithéâtre et sur lesquelles les rayons du soleil forment mille accidents de lumière. >» Dans un autre endroit il dit à ses amis : « Je voudrais vous tenir dans cette maison délicieuse, il n'est point de plus bel aspect dans le monde. La pointe du sérail de Constatai noplc n'a pas une plus belle vue, je ne puis me lasser de vingt lieues de ce beau lac, des campagnes de la Savoie, et des Alpes qui les couronnent dans le lointain; mais il faudrait avoir un estomac, cela vaudrait mieux que l'aspect de Constantinople. » Celle lettre n'est point un modèle de style, lu le vois, el j'aurais pu me dispenser de souligner des répétitions qui sautent aux yeux ; peut-être me trouveras-tu bien osé de critiquer Voltaire, j'en ai le droit tant que je ne m'attaque pas à ses chefs-d omvre. Ce dernier membre de phrase : niais il punirait avoir an rslmna<\ est démenti par ceci que j<'
trouve ailleurs : « Nous mangeons des gelinottes, «les coqs de bruyère, des truites de vingt livres Ne sommes-nous pas fort à plaindre? ».
Il me paraît difficile de se livrer, sans estomac, au plaisir de la bonne chère.
Nouvelle contradiction. Et de deux î Dans une lettre à d'Alembert, il s'écrie, plein d'un î-avissement extatique tout-à-fait insolite chez l'homme bien plus enclin par tempérament et par habitude à la causticité incisive, à la raillerie mordante qu'à la contemplation enthousiaste : « Que tout me fait aimer mon lac et que je sens mon bonheur dans toute son étendue! »
Cette observation de M. Olivier me paraît profondément juste : <• A Lausanne, il (Voltaire) n'a pas de
l'esprit seulement, de l'amabilité, de la malignité, du badinage, mais une sorte de bien-être et de joie plus
franche » Le bonheur rend expansif et combat les
mauvaises intluences de l'esprit et du penchant; Voltaire dut à celte ville ses jours les plus heureux. L'auteur vaudois que je viens de citer a pris cet aveu pour épigraphe.
Une société choisie entourait le grand homme, et il imagina de faire représenter ses tragédies sur un théâtre établi dans la campagne de Monrepos, qui appartenait au marquis de Langalerie. Il distribua les rôles aux personnes les plus intelligentes, et présida aux répétitions : l'historien Gibbon, un des spectateurs, avoue qu'il fut
très satisfait et des acteurs et des actrices... Mais il faut laisser parler Voltaire : « Je fais le bonhomme Lusignan... cela me convient fort. — Je vous avertis sans vanité que je suis le meilleur v ieux fou qu'il y ait dansaucune troupe. — Nous avons un bel Orosmane, un (ils du général Constant... un très beau et très bon Orosmane, un N'érestan excellent, un joli théâtre, une assemblée qui fondait en larmes. — Madame d'Hermenches a très bien joué Enide, et (pie dirons-nous de la belle-tille du marquis de Langalerie, belle comme le jour? Elle devient actrice. Son mari se forme, tout le monde1 joue avec chaleur, vos acteurs de Paris sont à la glace. — Je voudrais que vous eussiez passé l'hiver avec moi à Lausanne, vous y verriez des pièces nouvelles exécutées par des acteurs excellents; les étrangers accourir de trente lieues à la ronde, et mon pays roman, mes beaux rivages du lac Léman devenus l'asile des arts, des plaisirs et du goût. — On croit chez les badauds de Paris que toute la Suisse est un pays sauvage^ on serait bien étonné si on voyait jouer Zaïre, à Lausanne, mieux qu'on ne la joue à Paris; on serait plus surpris encore de voir deux cents spectateurs aussi bons juges qu'il y ait en Europe... J'ai fait couler des larmes de tous les yeux suisses... Les ac- m leurs se sont formés en un an ; ce sont des fruits (pie les Alpes et le Mont-Jura n'avaient point encore portés. César ne prévoyait pas, quand il vint ravager ce petit
HO SK.HH II l>K VOI/FAIKK A LAl'SANXE.
coin de terre, qu'il y aurai! un jour plus d'esprit qu'à Rome. »
Je ne te demande pas pardon, mon ami, de ces longues citations, elles sont nécessaires; je Unis par celleci, extraite d une note placée à la lin de l'ouvrage de M. Olivier :
, U1 théâtre, Tort bien arrangé d'ailleurs, était
situé dans les combles d une grange attenante à la maison de maître (de la camjKigne de Mourepos). Les acteurs étaient donc sur le fenil, mais les spectateurs dans le château. Ainsi, lorsque Lusignan demanda, suivant son rôle : Où suis-jc?... guidez mes faihles yeux. > un plaisant pouvait bien s écrier du parterre :
Seigneur, c'est le grenier du maître de ces lieux.
Un jour, Voltaire, qui, de la coulisse, suivait la représentation, se sentit lui-même si vivement entraîné- pile jeu de M. et Mim> d'Hermenches que, s'avançant peu à peu avec son fauteuil, il se trouai, sans s'en apercevoir, sur la scène entre Zaïre et Orosmane, qui ainsi ne put pas donner son coup de poignard ; le dénouement fut manqué. Cette situation et le théâtre furent peints sur des panneaux de boiserie à Ilcrmenches. Toutes les figures sont des portraits, et celui de Voltaire est d'autant plus remarquable qu'il est sérieux et pourtant très ressemblant. D'autres personnages de la société de Lausanne
SÉJOUR DE VOLTAUtE A LAUSANNE. 37
au dix-huitième siècle furent peints de la même manière, sous la direction du Genevois Huber : le prince de Ligne jouant dans la belle Mannelonne; — la marquise de Champcenetz, si belle, que le duc de Choiseul aurait voulu faire d'elle une rivale de madame Dubarrv; — une autre belle lausannoise, madame de Corcelles, faisant de la musique avec Pugnani, le Paganini de ce temps-là, dont le profil excentrique contraste avec la rondeur de son voisin, Crousaz la Basse, l'un des amateure lausannois; — un autre Crousaz, vrai type de chasseur bourru, et qui, toujours mécontent, toujours grondant, partait
en tapinois, ses deux chiens bassets dans son sac, (Voit il ne les tirait mystérieusement que dans un endroitsolitaire et lorsqu'il était sur la trace du gibier; — plusieurs officiers en semestre et venus de Nyon, de Lausanne, un peu de tous les côtés : quels joyeux camarades! quels francs rires! quelles bonnes chansons! Voyez-les accoudés sur l'herbe où le déjeuner est servi, et, à leurs pieds, ce magnifique rang de bouteilles qui attend immobile dans le ruisseau. Enfin, il n'est pas jusqu'à la gouvernante et jusqu'à la fermière, paysanne aux grands yeux noirs, dont la belle tète est encadrée de l'ancienne guimpe nationale, qui n'aient aussi leur place sur cette précieuse boiserie historique. M. de Constant, le tils de l'ami de Voltaire, l'a fait transporter à son château de Mézerv, dont elle orne la salle à manger. »
>e me sais-tu pas gré, cher ami, de l'envoyer celte charmante note? J'ai préféré la transcrire textuellement que de t'en donner une succincte analyse.
Voltaire menait une vie fort mondaine, il était choyé par chacun, et il choyait chacun : les invitations se succédaient à de courts intervalles; on venait à Monrion, on y passait quelquefois la nuit en fête, en folàtreries, en bombances, et les baillis bernois eux-mêmes s'y rendaient comme pour secouer leur flegme magistral, leur gravité germanique. Mais quand Voltaire eut quitté pour toujours Lausanne et se fut retiré à Ferney, où il sembla vouloir foire pénitence de ses plaisirs helvétiques et où l'attendait la maladie, la société dont il était l'àme se trouva dissoute, le goût de la littérature dramatique se refroidit beaucoup s'il ne se perdit point totalement, et M. J. Olivier dit qu'aujourd'hui le beau monde ne se pique guère de beau langage, — je m'en suis bien aperçu.
— Arouet eut des démêlés avec un libraire de l'endroit, nommé Grasset, — je ne t'en parle que pour mémoire,
— et découvrit les lettres d'Aïssé la Circassienne, intéressante esclave rachetée, qui, après s'être prostituée aux grands seigneurs de la cour de France en compagnie de madame de Tencin et des merveilleuses de la Régence, se purifia par un amour ardent pour le chevalier à" Avilie, et sut résister aux avances d'un très haut et Irès puissant personnage. Ces missives avaient été
adressées par leur auteur à madame Calandrini, de Genève.
Par suite de quelles circonstanees 1 homme dont je m'occupe abandonna-t-il Lausanne, où il n'y cirait que des familles française*, des mœurs françaises, du (joàt français, et où on n'a de Suisse que la cordialité, ce qui est l'àqe d'or avec les agréments du siècle de fer, où encore il noua plusieurs amitiés?... On ne lésait pas précisément*; mais à croire les mémoires de Casanova, il devint d'humeur rcvèche et diflieile, grondeur, très exigeant, hargneux, et finit par se brouiller avec ses acteurs et ses actrices qui cessèrent entièrement de le voir.
Il partit pour sa seigneurie du Pays de Gex, car il voulait maintenant être Français solitaire, Français éloigné de Paris, Français suisse et libre.
Grâce à Voltaire, au service militaire des Suisses chez nous, à Timpolitique et odieuse Révocation de ledit de Nantes, notre esprit français, notre passion pour les arts et les lettres s'implantèrent sur les bords du Léman ; plus tard l'émigration les raviva, maintenant les idées tournent un peu au méthodisme et à l'anglomanie: les Anglais protestants, mais non pas tout-à-fait à la manière des Vaudois, abondent dans le canton de Vaud, la France ne veut plus de troupes étrangères et fait bien, et notre diplomatie paraît prendre à tache depuis quelque temps de nous brouiller avec les cantons suisses.
Espérons qu elle n'y parviendra pas.
Voltaire était d'un naturel haineux, son animosité contre Jean-Jacques allait jusqu'à la fureur. Voici un (ait qui le démontre et que l'auteur de l'opuscule sur son séjour à Lausanne a appris de M. le doyen Bridel, homme d'un grand âge et qui a heaueoup écrit sur son
pays.
- Le père de Saurin le littérateur avait été,
comme on sait, pasteur à Bercher, dans le Pays deVaud. 11 laissa, en parlant pour se faire convertir par Bossuet, une fort vilaine réputation. 11 était si rapace qu'un jour, faisant la prière à la vieille dame de Bercher, tout en joignant et rejoignant les mains, il trouva moyen de lui enlever la frange d'or qui bordait son fauteuil. L'avocat de Rousseau voulait se servir de ces faits et d'autres pareils pour nuire à l'adversaire de son client dans la fameuse affaire des couplets, et il déclara qu'il devait y avoir à Lausanne des preuves de ce qu'il avançait, re qui était vrai : elles existaient dans un registre alors en dépôt chez M. Polier de Bottens. Voltaire le sut par le moyen d'une femme de chambre qui avait une intrigue d'amour; il parvint à s'introduire secrètement dans la maison, et ayant effectivement trouvé les pages accusatrices, il les déchira sans égard pour son bon ami M. Polier, qui en resta injustement compromis. >»
Quelle infernale méc hanceté! quel manque absolu de
iMiMiEssioNs m: phouknadks. 41
délicatesse! Il se pourrait bien que tout ceci eût iiioiîv«; le départ du grand homme.
.le m'occuperai dans une de mes prochaines lettres
da u très personnages eminents qui s'arrêtèrent à Lausanne.
Anunirirs am'irnnrs d<- tansaimr.
3mprr$$ion$ î»c JJromenaïu%$.
I Inn-nrx. 51 aoùl.
o suis venu passer
l'après-midi dans line toute jolie et toute modeste petite cQin pagne située sur un mammelon que l'on trouve à peu de distance de la ville 1 après avoir laissé derrière soi les belles allées d'arbres de Monlbenon. Ce réduit a pour maître un homme spirituel, instruit et simple, un bon père do famille vivant patriarcal ement, cultivant avec un
44 mi'KKssioNs in: pi»omkyuh:s.
égal amour les Heurs de la poésie et celles de la nature; sa iiiaisouueile des champs porte le nom portique de Florency.
De ce lieu on a divers points de vue adorables sur «la ville, le Jura et le Léman. — L'habitation est sans aucune apparence mais de suffisante grandeur, un gros buisson de jasmin d'Espagne couvre la balustrade du perron, les hirondelles nichent dans la toiture qui abrite h' propriétaire et le fermier; à droite, un verger en pente bordé par un bois; à gauche, un jardinet; «levant, une vigne aussi eu ponte; — le raisin n'est pas assez mur pour (|ue nous lui rendions visite.
Quel temps à souhait ! chaud mais sans excès et d'une pureté' parfaite; mon esprit dégage'' de toute préoccupation importune est limpide comme le ciel. D'agréables faneuses, qui ne sont point des paysannes, forment des meules de foin avec des fourches et des râteaux d'un bois bien blanc, un collégien en vacances poursuit les papillons dans le pré- et les prend dans son réseau de ga/.e verte. Les herbes sèches remuées exhalent un délicieux parfum auquel vient se mêler la sa I libre senteur des établcs; les bourdons bourdonnent joyeusement; les guêpes piquent les grappes de raisin qui commencent à se dorer; Ifs vrilles du pampre s'accrochent aux
IMPRESSIONS l>H PROMENADES. 45
«'•Huilas. Qui* tout cela me charme, me ravit, me Iransporte! et pourtant cela se voit en tous pays, dans la pépinière du Luxembourg tout comme en ces lieux... Oui, mais là bas rien qu'un horizon de tuyaux de cheminées, de maisons à six étages, et ici des montagnes aux nuances changeantes, tantôt grises, violacées, bleuâtres, légèrement empourprées. Là bas pour perspective, les dômes de la Sorbonne, du Panthéon et du Yal-dc- Gràce, — où je n'ai jamais vu un r«/ quelconque. — Ici la Dole, le Noirmonl et la Dent d'Oche. lit bas l'homme, ici Dieu.
Après avoir mange de savoureuses prunes couverte» de celle poussière délicate que le plus léger attouchement fait disparaître — symbole de la fragile pureté — je suis allé m'asseoir avec mon bote sous les trembles au penchant de la petite vallée qui livre passage au Flou, en face de Lausanne, de cette ville qui prit naissance autour d une cellule cénobitique quand le vieux Lnusonium eut été submergé par le lac; nous étions sur la mousse épaisse et fraîche, causant amicalement et savourant des sensations calmes, rêveuses qu'on ne saurait rendre, t'n gros escargot au corps spongieux gravissait, sonhavresac de coquillage au dos, un tronc d'arbre droit et élancé; l'animal allongeait de belles cornes rosées cl.
AT
ehcminant sîiiis se presser, laissai! derrière lui une Iran' li ii mule et argentée; j'avançai la main pour le saisir, mais je la relirai aussitôt disant ceci : « Eh! (lequel droil (lérangerais-je cet innocent promeneur, sais-je où il va? peut-être à un galant rendez-vous, peut-être, à un repas d'amis; n'abusons point de notre force. »
Mon hôte sourit à ce propos et m'approuva tout en me faisant remarquer que l'homme est toujours porté à la bonté envers les animaux dont il ne peut tirer aucun parti... Observation juste; mais il oubliait que l'on fait du bouillon d'escargot pour les poitrinaires. — Nous ne le sommes ni l'un ni l'autre, Dieu merci!
Quelques champignons vénéneux arrondissaient leur parasol brun, et paraissaient pomper avec délices l'humidité nourricière du sol, je les foulai aux pieds comme plantes malfaisantes, mais je m'en repentis soudainement, car je songeai que tout doit avoir son utilité dans la création, et (pie la vipère, vénéneuse aussi, est employée pour certaines préparations médicales.
La terre était trop froide sous la futaie, nous nous levâmes pour retourner au soleil, mon hôte me montra les restes d'un banc de bois qu'il avait fait placer là'l'été dernier.
— Qui l'a enlevé? demandai-je.
— Desmendiants sans doute, répondit-il, l'enclos n'est fermé' que par une basse palissade.
IMI'HESSIO.NS DE l'HO.MKNA DES. 47
— Kl l'on n'y a jm»s mis empêchement?
— Ah! hah! répliqua-t-il avec sa coutumicre bonhomie, ne faut-il pas que (ont le monde se chauffe!
Ce seul moi, ce mot charmant peint mon ami.
Le* plus doux pysages ne sauraient toujours plaire, émouvoir également, on finit pas se blaser en quelque • sorte sur leurs beautés, sur leurs merveilles même, la continuité <le contemplation gâte tout. Quittez de temps en temps une contrée aimée, vous serez sûr de ne jamais vous en dégoûter, vous n émousserez point vos impressions, vous ne sentirez pas vos admirations se glacer, elles seront Renouvelées par l'absence et l'éloigiiement,
ravivées par le désir, augmentées par le contraste. 4e pense comme Ohermann :
4e me soucie peu d'admirer une heure et de
m ennuyer un mois. » Vivez tour à tour dans le bruit et l'éclat d une grande ville, el dans le calme et l'heureuse obscurité des champs; voilà la plus belle el l;i plus désirable existence, celle qui (ail l'homme complet.
Il y a dans la vie la plus heureuse, la plus retirée, mille petits soucis, mille inquiétudes qui nous sont envoyés sans doute pour nous empêcher de nous attacher trop aux choses de la terre.
On parle de construire un hospice pour les aliénés au dessous de la vigne du maître de Klorency, qui ne pourra plus regarder le lac sans voir un triste asile des misères humaines placé entre sa demeure et le ri- • vage; mon hôte se désole : il y ;i de quoi vraiment!
Tout propriétaire doit craindre d'être exproprié pow ru use (V utilité publique, comme on dit, ou bien d'être a voisiné un jour par un cimetière, un hôpital, une voirie, un abattoir, un lieu choisi pour l'exécution des criminels.
Cette réflexion esi propre à consoler ceux qui comme moi ne possèdent aucune propriété immobilière.
J'écris à la hâte tout ce (jui me juisse par l'esprit, pendant que le maître de céans donne quelques ordres à
son jardinier.
Sur le soir nous avons dévalisé un espalier garni de pèches superbes et récolté un melon parfumé; le tout a été placé dans un petit panier artistement garni de grappes rouges de sorbier et de roses du Bengale, et nous nous sommes dirigés vers la ville portant à tour de rôle ledit petit panier.
Une collation nous attendait; elle se composait de pâtisseries aux fruits, de compotes exquises, de miel roux en rayons, de beurre très frais, de vin blanc du cru et de thé. — Je m étonnais de voir mes hôtes étendre le beurre et le miel sur des tranches d'un délicieux pain de seigle : ce mélange me paraissait singulier, mais bientôt je le trouvai exquis. Pourquoi ne mêlerait-on pas deux choses faites de la substance des Heurs?
Pardonne-moi, ami, ces détails du genre bucolique et peut-être aussi du genre ennuyeux; il y a quatre ans que je n'étais sorti de ce Paris où l'on ne respire pas, où Ton ne dort pas, où tout est faux, frelaté, corrompu et cher. Je vois des montagnes colossales, des eaux sereines, j'emplis mes poumons d'un air vivifiant et je retrouve quelques excellents amis
IMPKKSSIOXS DK PROMENADES.
riiu>.
Je l'écris, cher Emile, accroupi sur les racines noueuses et tortueuses d'un tilleul trapu et ébouriffé qui a une colossale circonférence — 21 pieds, dit-on — et, s'il faut en croire la chronique, une existence de plusieurs siècles. Charles-le-Témérairc se rendant à Moral, où il fut si bien fêté par les Suisses, campa sous son ombre alors fort ehétive sans doute. Le jet pur d une fontaine, convenablement placée à l'abri des rameaux énormes et horizontaux de l'arbre monstre, au bord du chemin,tombe dans uneauge de pierre; la naïade est si belle, si fraîche, si gazouillante que je n'ai pu m'empècher de présenter plusieurs fois à son urne ma tasse de cuir, la soif vient en buvant comme l'appétit en mangeant; cette débauche d'eau m'a laissé la vue claire et l'esprit libre.
Ce nom de Prilly, doux, élégant, euphonique comme celui de la plupart des villages vaudois, appartient à un hameau à demi caché par les ombrages d'un vallon de peu de profondeur que coupeje te l'ai dit précédemment, la route de France; à droite, j'aperçois à travers la feuillée la campanille de l'école communale, en briques rouges d'un ton coloré; à gauche, un grisâtre pavillon carré accolé à une construction irrégulière et toute rurale, c'est la pinte (cabaret) du château de Prilhj —
un écrileau me l'apprend — la gentilhommière a été convertie en taverne, et les gens du peuple de Lausanne vont y danser le dimanche.
Le fils de mon hôte m'accompagne, il atteint cet âge où l'on monte en graine, où l'on se comporte à la fois en homme et en enfant, où les premières lueurs — encore ternes — de la réflexion, de l'entendement, luttent contre les ombres du commencement de la vie; moment de transition, de transformation physique et morale. La raison entr ouvre l'œil et le referme aussitôt, les notions premières se classent dans l'esprit, on a comme un vague pressentiment des choses, on s'essaie à causer, à observer, à juger, on ose dire parfois son avis sur ceci et sur cela, on se sert du peu que l'on a déjà appris, on fait timidement l'application de faibles connaissances théoriques, tout est encore incohérent, confus, superficiel, léger; une demande puérile succède à une parole sensée, une remarque judicieuse précède une naïveté de marmot. L'enfance et l'adolescence sont aux prises; après avoir écouté avec plaisir attentivement une conversation sérieuse» et profitable, et même y avoir
placé son niol fort à propos, on va prendre part aux jeux bruyants et vifs d'une bande de jeunes écoliers, mêler ses cris à leurs clameurs glapissantes, faire assaut avec eux d'espièglerie folle, d'étourderie sans retenue.
Mon jeune ami montre une gravité précoce, il recherche la société des gens plus âgés que lui et se livre à des études substantielles, corsées, sous la direction d'un père érudit; je démêle en lui un jugement sain, de la rectitude, de la logique dans les idées, mais je le trouve un peu trop sérieux, un peu trop réfléchi et concentré en lui-même pour son âge, je crains qu'on ne le bourre trop de grec et de latin — cela a son danger, l'imagination peut en souflrir plus tard; — l'imagination vaut mieux, à mon sens, que la science; il faut prendre garde d' étouffer sous une lourde masse» d'engrais la plante délicate qui produit les plus charmantes fleurs de l'esprit humain.
EmbW n*. r> lietins.
Nous avons quitté la grande roule près de l'église isolée de Prilly, et nous nous sommes enfoncés dans les terres, en tirant vers le Jura, au sud-ouest à peu près: la campagne est découverte et riche, la culture
luxuriante et soignée, tout respire l'aisance, la paix agreste, le bonheur.
Vers midi nous sommes arrivés ici avec une faim toute helvétique, la mienne était aiguisée par l'eau de Prillv, mais rien à offrir à son tranchant, pas la plus mince auberge dans ce village épars sur la croupe d'un coteau empanaché de hauts noyers.
Nous sommes entrés sans façon dans une maison de paysan, et là nous avons exposé de même notre cas à une femme dont la ligure est honnête et la mise fort propre ; vite elle nous a fait monter dans sa chambre, a étendu une nappe à côtes sur sa table de chêne, cirée et brillante, puis elle nous a servi un jambonneau entouré de choux et du fromage de chèvre pour dessert.
Cet endroit était autrefois une seigneurie; j'ai lu je ne sais où l'ingénieux expédient dont Guillaume d'Kcublens, évêque de Lausanne au xuie siècle, se servit pour affranchir ses domaines et sa ville épiseopale de l'autorité temporelle . Il assembla dans les plaines d'Ecublens les chanoines de la cathédrale, qui est, je le l'ai dit, sous l'invocation de Notre-Dame, et les principaux habitants de Lausanne, puis il leur lit élire pour seule
souveraine devine qui ? la Sainte Vierge ! Ce choix
judicieux permit au prélat rusé de prendre en main les rênes de l'administration comme représentant de la mère du Christ.
54 IMPRESSIONS DK PHOMENADES.
Nous sommes repus, le soleil baisse, il fait grand vent et les cimes des arbres s agitent et s'entrechoquent avec un bruissement sourd, nous allons payer noire repas et nous diriger vers la ville en longeant le lac qui s émeut et commence à sortir de son immobilité majestueuse.
l'ont île la l»rrauuYlU; ; rouir d<- \V*o> , 4 scpU'iubi c.
La journée est magnifique, le bourg de Pullv, chaudement éclairé, se détache avec la tour de l'horloge et l'aiguille délicate de son ancien prieuré sur la nappe scintillante du Léman, qui est aujourd'hui d'un beau bleu lapis moiré; au fond du tableau s'ouvre la gorge sourcilleuse du Valais et s'élèvent les montagnes d'un beau gris azuré avec des versants tapissés d'une neige éclatante.
Etendu sur l'herbe en face d'un arbre touffu qui complète ce paysage ravissant, j'admire'.... et ne puis l'exprimer, cher ami, mon admiration; des chariots chargés d'herbages1 débordants passent en grinçant sur la route, et de temps en temps je vois apparaître un vigneron portant sur son dos sa branle aux cercles de fer, espèce de hotte pour les liquides dont la forme allongée est
«l«»s plus gracieuses... Oh! que je regrette vivement <le n'être ni poète, ni peintre.
Je m'achemine vers le bourg situe entre la route et le lac an milieu <lu vignoble, une berline armoriée fastnensement descend la cote, je lis autour du hlason qui s'épanouit sur la portière cette devise :
Le lx>n temps reviendra.
J'imagine qu'il y a là dedans des pèlerins légitimistes, les chevaux marchent dans la direction de (iorilz. — Le bm temps pour ces gens-là, c'est le temps des privilèges aristocratiques.
Piill>, 1 hrurr.
I n prieuré de Bénédictins — h' seul ordre religieux
pour lequel j'éprouve quelque sympathie, parée qu'il s'est voué aux travaux historiques — a donné naissance à Pully. Lue petite partie de la commune est le port, la plus considérable occupe la hauteur et entoure le vénérable nioutier qui, comme le château de Prilly, est devenu pinte; ce bâtiment vaste, noirâtre, dégrade1, eut pour fondatrice la reine hlandière Berthe, qui gouvernait le Pays deVaud, appcléalors la Petite Bourgogne ; — on peut dire que cette benoîte princesse laissait tomber le sceptre en quenouille. — Le cabaret villageois a conservé quelques vestiges du couvent : des mâchicoulis, une tour carrée, un porche sombre, des fenêtres à coui|>aiïimcnts et une llèche couverte de plomb.
J'ai vu avec indignation et colère des maçons sur leurs échafaudages occupés à blanchir à la chaux l'antique église dont la façade regarde le lac. En matière d'art la stupidité des ecclésiastiques protestants ne le cède en rien à celle des prêtres catholiques; les uns et les autres <mt un vandalisme plus funeste aux édifices d'autrefois que celui des vandales; ces messieurs-là se pâment d'aise à la vue d'un mur enduit d'oerc ou de bistre, d'un panneau de chêne peint en vert bien cru. Mieux vaut abattre une abbaye séculaire, un château féodal, une chapelle gothique, que de les défigurer outrageusement par des rrxt mirât ions faites avec l'intelligence qui distingue le clergé de notre temps.
Lutrjr, s heures.
J'ai continué ma promenade jusqu'à Lulry, petite ville que le lac baigne, et dont le vignoble qui s'étend jusqu'aux sommets des monts du Jorat produit les vins blancs estimés de la Vaux. On voit quelques restes de la muraille dont Berthold de Neuehàtel, évèque de Lausanne, fit entourer, dans le xie siècle, eette cité qui n'a d'ailleurs rien de remarquable.
Les habitants se soumirent de fort mauvaise grâce à la domination bernoise, et renoncèrent avec peine au catholicisme; il fallut presque user de violence pour leur faire embrasser le protestantisme; cela ne se conçoit guère, car ils avaient eu de fréquents démêlés avec les prélats de l'église de Lausanne, leurs seigneurs; mais l'habitude de l'ancien culte et le voisinage de Fribourg, terre de tout temps ultra-catholique, apostolique et romaine, furent les causes de leur résistance opiniâtre à l'édit de réformation. ¥a\ matière de foi je ne puis comprendre les ordonnances; les conquérants agirent en cette circonstance avec tyrannie, je le reconnais, bien que le catholicisme n'ait pas en moi un défenseur.
A une certaine époque le terroir de Lutry fut infesté de vers fort nuisibles à l'agriculture, lesquels faisaient
de grands dégâts dans les champs de blé et les prairies.
Le dimanche 14 mai de l'an de grâce 1536, le conseil de la ville s'assembla dans le but d'aviser à ce qu'il fallait résoudre pour détruire ce fléau : après mûre délibération, il fut arrêté que Ton enverrait deux membres de l'assemblée à Lausanne pour consulter les docteurs de l'endroit, ('eux qu'on alla voir proposèrent un remède que tu peux indiquer, mon cher ami, aux cultivateurs de ta connaissance, mais dont je ne garantis pas l'efficacité :
Les conseillers tirent faire pendant trois jours, au préalable, trois processions dans toute la paroisse, puis ils obtinrent de monsieur l'oiïicial de 1 evèque une sommation adressée en bonne et due forme à messieurs les insectes pour qu'ils eussent à comparoir devant le tribunal sacré; les habitants de Lutry gagnèrent leur cause, et le juge fulmina une sentence d'excommunication contre les vers malfaisants... On a oublié de nous dire si ces derniers furent anathématisés par défaut.
(l'est à ce bon temps de foi que voudraient nous ramener nos ultramonlrains et nos orthodoxes.
Ce fait, que tu pourrais regarder comme une imagination boulfoiuie dont je veux l'égayer, a été consigné' dans plusieurs ouvrages parfaitement sérieux et notamment dans Y Histoire delà Ré fm-matinn de la Saisse, par Abraham Ruehat. Quelles ténèbres d'ignorance et de supers-
! i t ions couvraient encore le inonde il y a deux siècles et
demi environ!
Dans une autre localité du pays, un porc ayant dîné avec un enfant au berceau, fut traduit en justice et condamné à la potence; on n'admit pas de circonstances atténuantes. J'imagine que le charcutier de l'endroit remplit l'office d'exécuteur des hautes-œuvres et que les juges mangèrent le criminel.
vu
Célébrités étrangères.
Lausanne. 3 septembre.
De tout temps des étrangers de marque passèrent p:u* Lausanne et s'y arrêtèrent plus volontiers que partout ailleurs; on eite partieulièrement :
Gibbon, qui, envoyé d'abord par ses parents chez le pasteur Pavillard, chargé de le faire rentrer dans le sein de l'Église Réformée, habita plus tard une maison à côté de la descente d'Ouchy où il paracheva sa fameuse Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire Romain.
Haller, le profond et sublime penseur, le philosophe chrétien.
Raynal, l'abbé encyclopédiste qui, pendant son séjour, traduisit les Lettres d'Yorkk et d'FJim* de Sterne.
<>2 CÉLÉBIUTÉS ÉTKANOKIIES.
auxquelles il ajouta une préface, et qui fonda trois prix devant être décernés à trois vieillards qu'une vie laborieuse et une conduite irréprochable n'auraient pu préserver de la misère.
Mercier, le présomptueux écrivassier, l'académicien outrecuidant, le détracteur audacieux et sans doute envieux de nos gloires littéraires.
Necker, qui devint ministre de Louis XVI; sa femme et sa fille, qui donna un lustre» impérissable au nom de Staël.
Mmo de Montolieu, née Potier de Boitons, la féconde mais peu correcte nouvelliste qui a lait, et surtout fait faire, tant de traductions et d'imitations des conteurs allemands.
L'abbé de Bourbon, tils naturel de Louis XV.
Le duc Louis-Eugène de Wirtemberg, ami de Tissot, de l'illustre médecin qui reçut le jour dans le canton et lit de Lausanne le foyer d'où son génie rayonna sur
le monde scientifique.
Le prince héréditaire dè Brunswick.
Le prince Henri de Prusse.
Deyverdun, qui, le premier, je crois, traduisit en français le roman de Werther.
Mme de ('.barrière, dont on vient de publier la correspondance.
Servan, le grand légiste; — il demeurait neuf mois
dans la ville et eût voulu pouvoir s'y iixcr tout-à-fait.
Benjamin Constant, que la France et la Suisse revendiquent et qui appartient à Tune et à l'autre.
L'auteur nomade de la Nouvelle Héloise et des Confessions. Helis dans ce dernier ouvrage, mon ami, la relation authentique du concert qu'il imagina de donner à Lausanne et où il voulut diriger lui-même une symphonie... c'est-à-dire une cacaphonie de sa composition.
— Je n'ai pas placé cette célébrité à son rang. —
Brillât-Savarin , qui se réfugia sur les bords du Léman pendant la Terreur, pour dérober sa tète à l'échafaud; il s'écrie aux Variétés de sa Physiologie du Goût, ouvrage que, pour ma part, je goûte assez peu, malgré sa grande réputation : « Quels bons dîners nous faisions en ce temps- là à Lausanne, au Lion d'Argent (l'auteur a voulu, sans doute, parler du Lion d'Or)! Moyennant quinze batz (2 fr. 25 c.), nous passions en revue trois services complets, où l'on voyait, entre autres, le bon gibier des montagnes voisines, l'excellent poisson du lac de Genève, et nous humections tout cela, <) volonté et à discrétion, avec un petit vin blanc limpide comme eau de roche, qui aurait fait boire un enragé... » Les souvenirs que l'émigré avait conservés de la Suisse se résument dans ce petit chapitre et dans la recette de la fondue de fromage pour laquelle il se rendit tout exprès à Moudon.
Le comte Xavier de Maistre, qui lit imprimer pour la première lois, dans eette ville, vers 1798, sou Voyage autour de ma Chambre, ravissante petite composition, devenue célèbre, digne pendant du Voyage sentimental, de Sterne.
Voici une anecdote assez originale que l'on débite sur Gibbon. Cet écrivain n'était pas beau : représentetoi un homme avec une petite ligure et une tête informe, place cette tète sur un corps énorme, mets sous ce corps des jambes grêles, et tu auras le portrait en pied de l'historien anglais que la nature avait doué, nous dit-on, d'un appétit pantagruélique. Ce monstre humain devint épris de Mmc deMontolieu et, se trouvant un jour seul avec elle, tomba à ses pieds et lui lit l'aveu de sa flamme (comme on disait alors). MD,e de Mon lo lieu fut assez polie pour réprimer une furieuse envie de rire, et parla à son corpulent adorateur de façon à le dégoûter d une nouvelle démonstration de tendresse; puis elle lui dit, moitié sévèrement, moitié gaiment :
— Mais, relevez-vous donc, monsieur!
— Oh! madame!... je ne puis, soupira Gibbon en restant dans la même posture.
— Relevez-vous, je vous l'ordonne.
— Je ne puis, hélas !
Mn,e de Montolieu se méprit sur le sens de ees derniers mots, et les attribuant à une obstination amou-
CKLKIMUTKS KTKANGÈRKS. <►;>
reuse, elle finit alors par se fâcher tout rouge.
— Je ne puis pas, en vérité, je ne puis pas, répétait lamentablement l'historien en faisant de vains efforts pour se dresser sur ses jambes tlasques et engourdies.
La baronne comprit enlin que l'impossibilité était toute physique et tira le cordon d'une sonnette; un de ses gens parut et elle lui dit en se retirant:
— Aidez monsieur à se relever.
Gibbon fut replacé dans un fauteuil où il eut tout le loisir de se remettre de son désappointement et de sa confusion,
L'historien anglais avait eu dans la capitale du canton de Vaud une autre passion romanesque pour
M1,eCurchod (qui épousa Necker); il dut renoncer à elle par obéissance filiale.
De nos jours, Lausanne a reçu la visite de Lamartine, de Sainte-Beuve, de Chateaubriand et de Victor Hugo. Ce dernier a écrit à son ami Louis Boulanger trois admirables lettres sur cette ville, sur celle de Vevey et sur Chillon, le manoir des eaux.
En me promenant aujourd'hui sur la route du district catholique d'Echallens, je pensais à Rousseau, qui pendant son séjour dans la capitale du canton, en 1T30, se rendait tous les dimanches à la messe paroissiale du village d'Assens (quand il faisait beau), en compagnie d'un Parisien. A cette époque Jean- Jacques, nouvellement converti, était d'un catholicisme outré et attaquait la religion évangélique, la religion de ses pères, dans le sein de laquelle il -devait rentrer un jour.
La vie de ce philosophe n'a été, comme chacun sait, que bizarreries, contradictions, revirements.
Ce noble |)agsan.
Lausanne, * «eplembre (le oiatiu ».
Me voilà prêt à quitter Lausanne que je ne reverrai pas avant d'avoir fait le tour du Léman, c'est-à-dire avant un mois et demi pour le moins. Je pars à pied et je viens d'acheter chez un marchand de cannes de la place de la Palud un gros bâton de chêne ferré par le bout, vernissé et dont la tète arrondie forme une respectable massue. Je n'aurai pas d'autre arme défen- 1 sive.
Mon costume est tout à la fois commode et simple, il se compose d'un habit de coutil gris à larges basques et à vastes poches, d'un pantalon de même tissu, fort ample, qui Hotte autour de mes jambes et ne peut en gêner les mouvements, d'une chemise de couleur à
<i8 LE NOBLE PAYSAN.
raies bleues et blanches, et de gros souliers souples couverts de guêtres de drap fauve à boutons de nacre, un foulard brun entoure mon cou, mes mains sont vêtues de gants de iil gris, j'ai sur les épaules un léger havre-sac supportant un petit manteau de caoutchouc roulé en mince cylindre et fixé par des courroies; je suis coiffé d'une casquette plate en velours gris perle à petites cotes et à visière basse.
C'est dans cet accoutrement de pédestre voyageur , d'artiste nomade, que je vais me diriger vers Genève.
S;iini-strt|»i« »', «i heure*.
Je suis à une lieue de la ville, à l'embouchure de la jolie petite rivière verte et limpide de la Venoge; — une langue de terre s'avance dans le Léman, elle porte à son extrémité l'église abbatiale de Saint-Sulpice, qui, avec quelques décombres, est tout ce qui reste d'une maison de Tordre de Clteaux; le culte protestant a pris possession de cette église. Le village s'étend sur la rive, on ne peut pas imaginer une plus romantique situation. Le vieux clocher des moines, lourd, trapu, carré, bruni, s'harmonise merveilleusement avec le site; il a des arcades, des mâchicoulis et de légères colonnades de tuf
du style roman. À travers une clair-voie et sous des arbres j'aperçois le jardin du presbytère.
Le ciel et le lac sont gris, le temps un peu nébuleux, et je me sens porté à la mélancolie devant ces vénérables masures que j'essaie de dessiner pendant que le jeune Albert, qui a voulu m 'accompagner, s'amuse à effaroucher avec mon bâton des grenouillas causant fort bruyamment et toutes à la fois au bord d'une llaque verdie de cette brillante poussière végétale qui se forme sur les eaux stagnantes.
Des fouilles faites sur le territoire de Saint-Sulpice ont amené la découverte de lombes antiques, d'ossements épars, d'urnes lacrymatoires et de squelettes chevaleresques ayant des armures pour linceuls; car les nobles hommes du moyen-âge aimaient à être ensevelis chez les religieux, et ceux-ci accordaient très volontiers un dernier asile à ceux-là pour obtenir des donations de terres, d'argent et des fondations de messes. De tout temps les gens d'église ont été et seront rapaces, thésauriseurs, friands des biens temporels plus que des autres, et très habiles dans l'art d'exploiter les faiblesses de l'âme humaine, les terreurs, les angoisses, les désespoirs qui précèdent l'heure de la mort.
Une maison de paysan qui se trouve au milieu du village a fixé notre attention : sur sa façade, humble d'ailleurs, se voit un blason grossièrement peint à la
fresque et accompagné du nom, écrit en grosses lettres, de celui à qui il appartient.
En voici le fac-similé :
Le coq a été placé probablement au chef de l'écu à cause de sa crête, de plus, le blason s'appuie sur une butte de terre qui , dans les pays alpestres soit de la France, soit de l'étranger, porte le nom de crêt, anciennement crest (crista).
Je viens d'interroger au sujet de cette peinture rustique une villageoise qui revient des champs, chargée de la hotte vaudoise gracieusement échancrée et fort étroite par le bas :
— Ce sont les armories de Jean-David Ducrét , m'a-telle dit avec le parler traînant et l'accent bonasse de la contrée.
— Que fait Jean-David Dueret?
— Ce que nous faisons tous; quand vient le temps de
semer il sème, quand vient celui de récolter il récolte;
adieu, monsieur.
Puis elle nous a salués d'un air candide et s'est retirée.
Ainsi donc on peut fort bien être simple paysan et se souvenir qu'on est noble d'extraction, vaquer aux travaux de la campagne et avoir un écusson sur sa porte ni plus ni moins qu;un ancien châtelain , conserver l'orgueil de son origine dans l'humilité de la condition actuelle, se consoler de son obscurité présente en songeant que les aïeux ont eu quelque splendeur, que le passé de la famille fut glorieux... mais j'oublie que les armoiries ne sont pas toutes également honorables, un grand nombre provient d'anoblissements peu mérités, d'anoblissements par faveurs de princes, achats de charges ou de fiefs; les seules précieuses sont celles qui furent accordées en récompense du dévouement à la patrie, des services militaires, des talents, des vertus, des actions d'éclat ; le difficile est de discerner à première vue celles qui sont dignes de respect de celles qui ne le sont point, à moins qu'on ne possède toute la science héraldique de d'Hozier et de La Chesnaye des Bois.
En général la misère ne va pas de compagnie avec la vanité; l'ignorance ou l'insouciance, les migrations de plusieurs générations d'hommes laissent se perdre ou
s'anéantir tout ce qui pourrait témoigner d'un rang primitif; une fois tombé bas, on no doit guère espérer de remonter haut; je me suis étonné — et tu l'aurais fait comme moi assurément — de voir un blason au front d'une chaumière, un signe aristocratique sur une demeure d'apparence plus que médiocre, et cela dans un pays démocratique! — Quel singulier amalgame, quel antithétique assemblage! Cependant il n'y a pas dans ceci que de l'ostentation ridicule et déplacée; je comprends l'utilité de cette peinture et j'approuve jusqu'à un certain point celui des Ducret qui en conçut l'idée et la (il mettre à exécution. Voici la leçon qu'il voulait transmettre à sa postérité .
« Rappelez-vous votre origine , mes enfants , n'en perdez jamais la mémoire; tachez de remonter les échelons de l'échelle sociale et de reprendre la place d'où la fortune vous a précipités. Conservez en vous cette fierté légitime, cette estime secrète de vous-même, ce sentiment de votre dignité qui vous détourneront de tout acte mauvais ou simplement répréhensible. Relevez notre race tombée, mais qui, moralement, n'a pas dérogé. — Apprenez ou n'oubliez jamais que noblesse oblige. ■
Le jeune Albert m'a fait ses adieux et a reçu les miens au sortir de Saint-Sulpice ; nous nous tournons le dos maintenant, il marche vers Lausanne et moi vers
Morges. La route que je suis n'a qu'un défaut, — mais un bien grand en cette saison ! — Elle manque d'ombrage.
Je vois à droite, dans la campagne, Lonay sur une éminence d'un joli effet et Bussigny où I on montre la villa de MmP de Montolieu, morte à Lausanne, il y a peu d'années, dans un âge avancé.
J'entends au loin une aigre fanfare de mineurs allemands, qu'accompagne le bruit cadencé des fléaux; partout les batteurs en grange frappent les gerbes d'un bras vigoureux.
PrevoroiiRPs, onzi- hnirc*.
J'ai eu quelquefois l'occasion de remarquer dans la Suisse française un étroit et singulier esprit de jalousie* contre la France. — Je me sers du mot esprit bien que la chose soit fort peu spirituelle.
Messieurs les professeurs helvétiens, qui font usage de notrelangue, — Dieu sait comment, — et l'ornent.— mèm<* les meilleurs poètes et prosateurs, — d un nombre infini de tournures parfaitement ostrogothes, n'aimenl pas dire ou écrire le français, cela leur est désagréable, pénible, odieux, cela blesse leur amour-propre national, cela est de la dépendance^ — littérairement parlant. —
Le français, la langue française, la langue des Français, fi donc!
La difficulté, pour ces messieurs qui font les livres seolastiques par delà le Jura, était de donner un nom à notre pauvre langue travestie : dire le vaudoit ou le yeneroi* ou le neufrhateloU, c'eût été par trop ridicule, par trop bouffon, par trop effronté : ils ne l'osèrent pas, grâce à un reste de vergogne, et imaginèrent de dire et d'écrire la langue maternelle
Que t'en semble, ami ?... n'est-ce pas là un expédient mirifique, une idée heureuse, lumineuse, ingénieuse, merveilleuse! Quand on ne peut pas franchir un obstacle, on l'évite par un circuit, on le tourne adroitement... bravo! bravissimo !... maternelle... In langue maternelle!... Nous ne pouvons pas nous plaindre, il n'y a rien là qui soit de nature à nous choquer, et vous avez bien le droit de vous servir de cette épithète . elle est vraie, mais elle sent le jésuitisme, Tescobarderie... et cependant, vous qui professez la religion de Calvin, vous devriez avoir horreur des procédés Loriquet. Le peuple vaudois, naturellement rieur, malin et doué de bon sens, doit s'égayer aux dépens des hommes qui dirigent l'instruction publique du canton en ce moment, ou du moins de quelques-uns d'entre eux.
Par une conséquence logique de ce qui précède, certaines gens évitent d'accoler ensemble ces mots : Sume françam, — celle où l'on parle français, que l'on distingue de la Suisse italienne et de la Suisse allemande. — Mieux
vaut dire et écrire romande ou romane eu s autorisant de l'exemple de Voltaire, qui se plaisait dans son pays roman. eela a un air d'érudition. Attrape, nation française î nous voulons n'avoir rien de commun avec toi, nous ne nous traînons point à ta remorque, entends-tu ? admire notre cachet particulier, notre individualité romane ou romande.
Les gouvernants de l'intelligence, dans le canton de Vaud, ont une tendance marquée à germaniser etanglicaniser le pays, mais ils n'y réussiront pas entièrement : l'ascendant moral de la France se fera toujours sentir plus ou moins sur les rives du Léman.
Je t'écris ceci de Préverenges, village riant et aéré, à la jonction de deux routes, — comme j'aurais pu te l'écrire de tout autre lieu; — ainsi l'a voulu ma plume capricieuse. Je reprends haleine sur un banc public ombragé par deux platanes.
Moigi-». midi.
Il y a foire aux bestiaux ici, c'est-à-dire de la foule, du bruit, «le l'encombrement, de longues rangées de charrettes, des groupes de paysans de tous les environs, des beuglements de veaux, di s étalages «le marchandes de
7(> LE NOBLE paysan.
pâtisseries et beaucoup de barques savoyardes amarrées dans le port, qui est assez spacieux et fermé par une jetée. Il manque à cette kermesse vaudoise des danses, des chants, des saltimbanques, des ménétriers et des charlatans. Les costumes n'ont absolument rien qui les distingue de ceux de nos villageois français.
Je traverse sans m'y arrêter cette petite ville proprette, assez bien bâtie, à l'air de prospérité; elle se compose de deux larges rues parallèles. Je ne te dirai rien du château bas, triste et lourd, devenu un des arsenaux du canton, ni de l'église blanche, vernissée, lustrée, qui a des pilastres à volutes.
Dufflcnô.
WuMens, * 5P|»tc-mbre,— mie heure.
Quelle masse imposante, énorme, prodigieuse de briques entassées! quelles maisons montagnes!... oui, ce sont bien là des bâtiments de royale apparence, et je ne m'étonne point que Ton en attribue la fondation à la reine Berthe, qui a fait construire de ses deniers tant de moutiers et de tours de guerre dans son beau et féodal Pays de Vaud.
Je suis arrivé au pied des deux châteaux de Wufflens, que sépare une étroite cour intérieure, par des chemins agréables qui suivent les ondulations d'un sol accidenté; j'ai fait route avec des paysannes de la vallée de Joux ; elles venaient de vendre des framboises à la foire et paraissaient contentes de leur gain.
Wl'FFLENS.
Je me rejiose sur de gros troncs d'arbres équarris et je contemple avec une admiration inépuisable ce manoir colossîil, au renflement supporté par des mâchicoulis, ce donjon rugueux, sombre, flanqué de donjons plus bas, plus minces, mais d une structure semblable. Jamais, je le déclare, je n'avais vu fief aussi majestueux, aussi pittoresque, aussi sublime, aussi grandiose, donnant une idée plus juste de la puissance des al t iers barons du moyen-âge!... — d altitudol ô altitudo!
Je comprends maintenant les temps héroïques, car je vois l'arrogant Wulllens, le château double, se dresser sur sa butte d'où il domine, comme un pic, les campagnes fécondes et le lac limpide qui échancre ses rivages émaillés de suaves enchantements. Les murs du séculaire édifice sont âpres, rongés par les plantes pariétaires, crevassés, labourés de fissures, balafrés de lézardes, mais pourtant aussi fermes et solides que les pitons d'une montagne; des martinets se logent dans les interstices des briques, quelques violiers touffus s'épanouissent au bord des toits élevés et raides : celui du donjon principal porte à son faite un petit beffroi, ou plutôt une petite lanterne aiguë couverte de zinc, scintillant au soleil, où, selon la tradition locale, un fanal était placé la nuit soit pour guider les barques sur le Léman, qui s'avançait alors plus près du manoir, soit pour faire des signaux aux châtelains des manoirs duGha-
WIFFLENS. 79
biais, vassaux des ducs de Savoie comme ceux de Wufttens. Le château le plus moderne remonte lui-même à une haute antiquité, — c'est la demeure du propriétaire actuel. — Je ne puis trop louer la délicatesse, la grâce svelte des tourelles rondes, acérées comme des fers de lances, occupant les quatre angles; ces tourelles ont leur coiffure pointue en maçonnerie, — chose que je n'ai vue en nulle autre construction des vieux âges. Deux terrasses peu larges s'étagent au-dessus de la route, au-dessous du grand donjon; là sont des jardins et quelques gros marronniers qui ontdû être plantés au temps de la Ligue et vivront vraisemblablement plus que toi et plus que moi, si on leur permet de mourir de vieillesse.
Porteur d une lettre d'introduction à l'adresse du châtelain de Wufllens, j'ai pénétré hardiment dans la cour située entre les deux manoirs par un passage voûté pratiqué sous les terrasses, dette cour a un caractère tout-à-fait chevaleresque, on n'en trouve plus guère de semblables que dans les descriptions Walter-
Scott; les armes de la famille de S par qui ce fief
illustre est possédé depuis bien longtemps, sont sculptées
WUFFLEAS.
sur une tablette de pierre dominant une porte cintrée
(d'or à la bande
trois mollettes geat , les deux
beequés d'or, les manquent). La
décliner. Ces deux
d'azur chargée de d'éperons d'arcygoes d'argent supports de l'écu devise était : Sam mots renferment
toutes les lettres ^^ZZ^^^ du nom de M. de S , y compris la particule, comme me l a fait remarquer naguère un savant personnage très verse dans les antiquités nobiliaires.
Il y avait une multitude de seigneuries grandes, moyennes et petites dans le Pays de Vaud. Voici des anciens dictons par lesquels le peuple caractérisait les familles nobles, signalait leurs défauts distinctifs ou leurs qualités dominantes; ces dictons sont peu connus aujourd'hui, même au bord du Léman, c'est pourquoi je te les envoie comme une curiosité héraldique:
Grandeur d'ÀLttiGES-CouDRÉE.
Antiquité de Blonay.
WUFFLEXS. 81
Noblesse (I'Estavayer.
Franchise de Vdl.larzel. Hautesse de cœur de Gixgixs.
Parenté de Joffrey.
Piété de Chaxdieu.
Bonté de Pesmes.
Richesse de Mestral-Arritkxs.
Hospitalité dAuRoxxE.
Prudence de Tavel.
Sagesse de Seigxeux.
Générosité de Praromax.
Opiniâtreté de Dortax.
Amitié de Goumoexs.
Aceordise de Martine.
Politique de Cerjat.
Ingénuité de Saccoxay.
Chicane de du Gard.
Naïveté de Mestral-Payerne.
Gravité de Maillardoz.
Simplicité de Koveréa.
Gaillardise de Lavigxy.
Mesnage de Loys.
Vanité de Sexarclexs.
Vivacité d'esprit de Bxx...
Indifférence de Asp..
Les deux derniers noms sont illisibles dans le bou-
82 WIFFLENS.
quin auquel j ai emprunté 'aurai bientôt l'occa-
sion de l'entretenir des demeures de quelques-unes de ees familles anciennes, éteintes ou existantes, que je visiterai en poursuivant mon voyage.
J'ai sonné au bas du perron sur l'invitation d'un éeriteau, j'ai sonné une seconde fois avec plus de force, et une servante à douce ligure ma introduit dans le vestibule du château habité, large et pavé de dalles; là sont des dressoirs, des meubles antiques, des cuirasses et des portraits de famille aux lières et nobles mines, les person nages qu'ils représentent sont vêtus de velours, d'hermine, de soie, d'acier, ils ont la tète raide et hautaine, le regard assuré, la moustache formidable; — il y a là des gens de robe et d'épée, des baronnes et des abbesses, des prélats et des capitaines, des pages et des prieurs.
J'ai exhibé ma lettre, mais M. de S.. était à la
foire, ce qui m'a singulièrement contrarié, car j'espérais obtenir de son obligeance d'intéressantes communications sur Wufllens.
On vient de me faire passer dans la salle à manger
witflexs. 83
où I on nie laisse seul pour que je puisse en voir à loisir la décoration tout-à-fait seigneuriale. Cette pièce est parquetée, haute et grande, des armoires surmontées de peintures occupent le côté opposé à celui des fenêtres, le plafond est formé de caissons égaux où brillent des blasons variés et riches; — décoration qui rappelle la salle des Croisades au musée de Versailles. — Ce sont, j'imagine, ceux des familles qui ont formé des alliances avec la maison de Wufllens. Ces couleurs vives, ces métaux éclatants, tous ces emblèmes héraldiques donnent à la salle un aspect princier ; j'en suis comme ébloui : de bons vieux fauteuils à ramages la meublent. Le soleil projette une lumière ardente par les fenêtres, il fait étinceler dans des tlacons de cristal placés sur un bahut délicatement sculpté un vin d'or; quelques abricots veloutés et joufflus sont éparpillés à l'entour.
Sur ces entrefaites, une voiture légère est entrée dans la cour, j'ai entendu une voix «le basse bien timbrée
parler aux gens du château, et bientôt M. de S a
paru dans la salle dont j'examinais curieusement les détails, — toujours charge de mon havre-sac; — il portait bourgeoisement quelques paquets de provisions de dessert et notamment un fromage qu'il déposa sur le bahut sans faire presque attention à moi, car son donjon lui procure de nombreux et souvent d'importuns visiteurs.
Les touristes de tout genre, depuis le paysagiste et le
84 WUFFLENS.
dessinateur jusqu'au commis-voyageur en bimbeloterie, viennent journellement des quatre points cardinaux le traquer dans son logis féodal, le harceler de questions niaises, oiseuses, sottes pour la plupart, le déranger, l'obséder, le tourmenter; et bien souvent, sans doute, plein d'une humeur légitime, il troquerait volontiers ses tours gigantesques, que l'on aperçoit de si loin et qui attirent les voyageurs, contre une maison
basse, cachée par les massifs d'arbres d'un des vallons
nombreux du Pays de Vaud. — Ce nom a beaucoup
occupé les étymologistes ; les uns le font dériver de
Vaux (vallées), les autres de Waid, qui signilie forets en
langue celtique, d'autres encore d'un certain Yodelgise,
qui était comte du territoire de la ville de Nyon au
moyen-àge. Mais cette question a fort peu d'importance
et ne doit pas nous occuper plus Iongtemi«.
M. de S est un bel homme, de taille élevée, gras,
frais, rubicond, à la moustache blonde, aux cheveux
bouclés, — je fais presque un signalement; — il a les
gestes vifs, l'air franc et loyal, le parler bref. Après
avoir lu rapidement ma lettre, il s'est placé à table et
m'a pressé d'y prendre place; je n'ai pu m'y refuser : —
du vin de 1824 a été apporté, et il m'en a versé de
copieuses rasades, à la manière suisse.
Autrefois, au Pays de Vaud, les mariées apportaient à
leurs époux les présents de noces dans un bahut riche-
WUFFLENS. 85
ment ouvragé : ce fut dans celui dont je viens de parler qu'une dame du lieu oflïit les siens à un membre de la branche cadette de la maison de Savoie. On voit sur l'un des battants le berger Paris et la scène d'adjudication de la fatale pomme, — passe-moi ce mot de commissaire - priseur et d'amches de ventes; — sur l'autre, l'incendie de Troie et la fuite d'Énée emportant Anchise.
Un jeune peintre dauphinois de mes amis, qui m'a donné une lettre pour M. de S , a restauré et complété les caissons armoriés du plafond; il est l'auteur des tableaux de genre surmontant les portes.
Au sortir de table, M. de S m'ayant remis une
grosse clef, j'ai ouvert la porte du vieux château, — le plus grand, — dont l'intérieur est entièrement ruiné, et j'ai gravi seul un escalier en spirale qui aboutit au sommet du donjon principal, — la hauteur d'un sixième étage à peu près. — La salle dite des Chevaliers a une voûte à nervures dont les retombées s'appuient sur des piliers et une vaste cheminée blasonnée qui en occupe tout le fond.
En continuant mon ascension, je rencontre d'autres
86 WUPFLENS.
salles à fenêtres-croisées, près desquelles sont des bancs pratiqués dans l'épaisseur des murs, où les châtelaines et damoiselle£ venaient s'asseoir et parachever de leurs belles et mignonnes mains quelque ouvrage délicat qu'éclairait un jour enluminé par le reflet des vitraux précieux. Aujourd'hui plus de vitraux, plus de châtelaines, le velours ou le damas de soie du siège a disparu, il ne reste que la pierre brute. Les planchers de quelques étages sont à jour, et le regard plonge dans un abîme à travers une grille plusieurs fois répétée, formée de solives monstres sur lesquelles il serait imprudent de s'aventurer.
On ne trouve presque plus d'arbres de la taille de ceux dont sont faites ces poutres; de même il ne se rencontre de nos jours personne qui ose habiter le grand donjon de Wufllens : il fut bâti pour et par des géants, comment pourrait-il servir de demeure à des nains? — Tout s'est rapetissé à la fois, — car tout doit être en harmonie dans ce monde.
Ooule, lier Wufflens, qui t' obstine à rester debout, les débris serviront à construire ces cabanes à lapins où nous nous logeons. Partout sous mes pas des précipices béants, je ne vois que délabrement sinistre. La majesté intérieure de ces murailles battues par les Ilots de tant de siècles écoulés ne laisse p;is deviner la misère, la ruine intérieure du lief. Les dehors des bâtiments,
Wt'FFLENS. 87
comme ceux des hommes, sont souvent bien trompeurs !
Une rangée de fenêtres égales couronne le faîte «lu donjon; c'était là que le seigneur postait ses sentinelles; nul ennemi n'eût pu se diriger vers le château sans être aperçu à une grande distance : il n'y avait donc aucune surprise à redouter. En descendant de ce belvédère prodigieux, je découvre au milieu des décombres couvrant une plate-forme saillante un sapin de haute stature, qui a j>oussé là par hasard. Le vent des forêts du Jura le sema sans doute en passant sur les tours de Wufflens.
M. de S m'attendait dans son cabinet d'où l'on
découvre Morges, et il m'a montré le teçrier de la chatellenie et la généalogie à peu près complète de sa maison; l'original de ces documents fut anéanti dans le pays à l'époque de la Révolution helvétique, il fallut faire prendre copie de la copie qui avait été envoyée à Berne.
— Vous voyez ce champ, me disait M. de S en
m'attirant vers son balcon et en me montrant de la main la plaine qui s'étend du côté de Tolochenaz, — oùMme la duchesse d'Otrante possède une campagne nommée le Châlet; — c'est là que des misérables, sous la conduite
88 WUFFLEN8.
d'un brigand nommé Reymond, ont fait un auto-da-fé des archives de ma famille.
Je vais Rapprendre en peu de mots, mon cher fcmile, ce qu'étaient ces misérables et ce brigand Reymond ; pour cela je dois commencer par t'exposer l'état du Pays de Vaud en 1802, époque où se passaient les événements que me remémoraient les paroles de mon hôte.
Ce pays s'appelait alors QwlWeLèman, il avait été af franchi, depuis peu d'années, de l'autorité bernoise par les baïonnettes de la République françaiseT et, satellite de la grande planète révolutionnaire, il en suivait à peu près les phases agitées et s'essayait à vivre du régime démocratique, tout en conservant des usages féodaux ; les Français occupaient toujours Lausanne conjointement avec des bataillons helvétiques, plusieurs partis étaient en présence, celui-ci -voulait la réunion pure et simple à la France, celui-là la constitution cantonnale, un autre un gouvernement unitaire pour toute la Suisse; quant aux gens des campagnes, ils soupiraient après la suppression entière des redevances féodales, des droits seigneuriaux sur leurs patrimoines, et ne demandaient guère qu'à en être libérés pour toujours. Mais les possesseurs de fiefs héréditaires ou acquis tenaient mordicus aux vieux us et coutumes, résistaient de toutes leurs forces aux tentatives d'émancipation des tenanciers : — cela se conçoit aisément.
WITFLKNS. 80
Or, clans la nuit du 19 au 20 février, il arriva que «les inconnus pénétrèrent dans le château de La Sa rraz, enfoncèrent la porte de la salle des archives et jetèrent dans les eaux de la Venoge tous les titres, actes et terriers dont ils purent se rendre maîtres. Il fut impossible de découvrir les auteurs de cette audacieuse action : on se perdit d'abord en conjectures erronnées, mais bientôt le bruit se répandit partout qu'un vaste complot était ourdi par les campagnards dans le but d'anéantir les papiers des châteaux et partant les écrits anciens établissant la dette du vilain envers le gentilhomme, l'obligation de payer les dîmes' tailles, cens et lods.
Des bandes de paysans grotesquement armés se donnèrent rendez-vous pour s'emparer de I^ausanne, où existait un graud dépôt d'archives, mais il y eut irrésolution, malentendu; bref ^entreprise échoua, la ville fut mise en état de siège, et quelques seigneurs alarmés eurent le temps d'envoyer leurs parchemins à Berne pour les sauver du fagot.
Ces vassaux firent des courses «le tous côtés, campant comme des routiers et des bohémiens vagabonds, tantôt à Saint-Sulpice, tantôt dans la plaine du Loup, aujourd'hui sur les bords du Léman, demain sur ceux de rAubonne et de la Venoge; à la Côte, à la Vaux et ailleurs, voire aux portes de Lausanne; une fois même ils traversèrent cette ville pèle-mèle. poussant les cris de
9Q \W FFLENS.
Paix aux homme*! Guerre aux papiers! |K>rtant un drapeau vert et des lambeaux de parchemins rôtis au boui de leurs piques!
L'ofîicier français commandant la ville les harangua, aussitôt Us se dispersèrent sans aucune résistance pour se rejoindre dans la campagne; ils brûlèrent les archives de plusieurs châteaux, notamment de ceux de Wulllens, d'Kchirliens, de Saint-Saphorin, d'Ecublens;
du reste nuls autres excès. Ils se présentaient devant un manoir, la nuit ordinairement, quelquefois au membre de plusieurs njdlc, poussant de grandes cla-
Digitize
WIIILKNS. 91
meurs, tirant en l'air clos coups de fusil, au son du tambour, et précédés de sapeurs qui menaçaient d'abattre les portes peu promptes à s'ouvrir. On exigeait la remise immédiate des papiers féodaux an nom des paysans armés pour la destruction de la féodalité, oii les brûlait sur place s'ils étaient en petit nombre; dans le cas contraire, on les entassait sur «les chars et on allait en faire de grands feux dans quelque prairie des environs.
Tout était respecté, hormis les paperasses antiques; quelquefois on recourait à la menace, mais seulement pour intimider les nobles récalcitrants. Un seigneur, refusant de livrer ses archives par la péremptoire raison qu'il ne les avait pas chez lui :
— Tes papiers OU bien ta tète! lui < ria-l-on.
Mais on n'arracha pas même un cheveu à cette tète. — Les Suisses montrent toujours un certain amour de l'ordre jusque dans le désordre des révolutions. — Un jour on feignit de vouloir pendre un châtelain qui, outré de colère, avait mis lia m berge au vent et vomissait des invec tives contre les brûleurs de papiers.
Le chef de ces paysans était un certain capitaine Raymond, d'abord ouvrier imprimeur, puis officier dans une demi-brigade helvétique. Cet homme ne manquait ni d'énergie ni de capacité militaire, et avait, de plus, une remarquable facilité d'élocution ; il Huit par devenir fou ou illuminé, — c'est tout un, — quand il n'eut plus de
92 WITfLENS.
villageois à enrôler contre des chartes et des diplômes.
Ces campagnards, bonnes gens au fond, qu'on allait voir passer comme une mascarade réjouissante, qui n'effrayaient personne dans les villes et dans les villages, furent appelés en patois et plaisamment Buurlapapeis, — brûle-papiers, — ou iïamachei, — nom d'une ehaussure rustique.
Dans leurs courses ils riaient, buvaient, chantaient, et des habitants de communes exemptes de redevances féodales se joignaient à eux uniquement pour faire des làrandoles, se divertir et se délasser ainsi de leurs mules travaux.
La sédition tourna donc à la farce burlesque et s'éteignit peu à peu; la féodalité expira avec elle ; juir malheur, bien des papiers précieux pour l'historien et le chroniqueur ont du être réduits en cendres.
Il est à remarquer que les brûle-papiers témoignaient beaucoup d'attachement aux soldats fiançais; ils déclaraient qu'ils ne leur opposeraient aucune résistance s'ils étaient attaqués par eux, qu'ils éviteraient avec soin toute collision sanglante.
Je me représente les scènes pittoresques qui durent se passer dans les campements et les expéditions des bourh-pnpeis , je crois voir ces villageois se chauffant avec de vieux registres, — car on était en hiver, — promenant leurs torches du pied du Jura au Lac, prenant
WUFFLKNS. 93 '
des voix d'ogres pour effrayer dans leurs gentilhommières de pauvres petits hobereaux, épouvantaul fes loups et rôdant comme eux, — non pas autour des bergeries, mais des seigneuries, — recevant la neige sur le dos parfois, faisant la grimace quand ils trouvaient le vide dans un cabinet d'archives enlevées secrètement, mises en lieu sûr; je les entends s'enlredire d'un ton dolent et piteux :
— Avec quoi nous chaufferons-nous dont cette nuit ? Diable! il fait bien froid!
Cela me rappelle que les Bernois mirent le feu aux châteaux de Wulïlens en 1530, lorsqu'ils marchaient au secours de Genève; mais l'incendie lit peu de progrès, et le curieux édifice échappa à la destruction.
La famille des anciens sires de Wulïlens est éteinte depuis plusieurs siècles. Après la réformation et l'occupation du pays sept capitaines bernois devinrent propriétaires des deux châteaux dont ils eurent l'idée de faire une place de guerre, mais ils ne la mirent pas à exécution, je ne sais pourquoi, et cédèrent le fief à un nommé François Le Marlet, sieur de Solon, qui fut sur h' |M>inl de le céder à son tour à Henri IV, alors préten-
94 WUFFLENS.
«laii t à la couronne de France; j'ignore les causes qui empêchèrent celle cession. En définitive la seigneurie
échut aux S , qui n'ont pas cessé de la posséder
depuis.
Le prince béarnais écrivit au sieur Le Marlel deux
lettres que m'a montrées M. de S Voici la copie de
la première; la seconde, fort courte, n'a aucun intérêt :
• A monsieur de Yuflens,
« Monsieur de Vitlan (*ic), j'ay entendu par les lettres du sieur de Clervaut l'affection et bonne volonté que vous avés au bien de mes affaires, et comme pour les advancer vous esles content d'engager ou me vendre vostre terre de Vitlan, dont je vous ay d'autant plus d'obligation que je n'ay jamais laid chose pour vous qui vous doibve inciter à me faire ce bon oflice. Aussy debvez-vous croire qu'il ne s'offrira jamais occasion de m'en revencher que je n'essaye de tout mon pouvoir à recognoislre ce signalé service. Le dict sieur de Clervaut m'escrivoit estre nécessaire que je lui envoyasse une ratification particulière du contrat qu'il a faict pour vostre terre; mais parce qu'il a ung pouvoir général que je lui ay envoyé pour faire tout ce qui concernera le bien de mon service, j'ay estimé que cela serviroitassés pour asseurance de ma volonté, attendant que la saison permette d'envoyer loules les ratifications nécessaires
WUFFLENS. 95
pour aultres affaires semblables. Je vous prie continuel' à vous employer à ce que le dict sieur «le Clervaut négocie en Suisse comme vous avés déjà commencé, estant besoing que tous les gens de bien y aident, tant pour la gloire de Dieu que pour noslre commune conservation, tout ainsy que nos ennemys travaillent unanimement à la ruine de l'un et de l'autre; et j'espère que Dieu bénira nos armes si justement prinses à leur confusion, et qu'il me fera ung jour la grâce de recognoistre tous ceulx qui auront servi de leur personne et biens comme vous. Ce qu'attendant, faictes estât de mon amitié, de laquelle tous sentirez les effets avec le temps; et sur ceste asseurance je prieray le Créateur, monsieur de Viflan, qu'il vous«ayt en sa sainetc et digne garde.
» De La Rochelle, ce premier jour de febvrier 1587.
•» Voslre entièrement bon et bien affectionné amy,
« Henky. »
M. de S a servi en France dans un régiment
suisse de la garde de Charles X, et il parle avec plaisir de ses garnisons de Versailles, d'Orléans, deRueil et de Courbevoie; la chute deja branche aîriéç fit dcJ'officjejL un paisible agriculteur : j'ai remarqué dans les appar-
Wri'KLENS.
tements un portrait à I huile où il est représenté avec son habit «l'uniforme rouge à revers blancs. Comme nous continuions de causer sur la vie militaire qu'il regrette, sans l'avouer pourtant, il a ouvert une armoire et en a tiré son sclîako-, au-dessus de la plaque fleurdelisée j'ai vu un gros trou rond; une balle de juillet avait passé par là.
— Six pouces plus bas et mon alla ire était faite! ma dit assez gaf ment M. de S
Kn prenant congé du châtelain, qui a tant à se plaindre des Fiançais, j'éprouvais une sorte de honte de son accueil amical.
Umcontreô.
Aiibonnc, l septembre, — trois lie ares.
Je veux, mon cher ami, essayer de soutenir deux thèses opposées, contraires, et que je formule ainsi : tre II est bon de voyager seul.
2e II est mauvais de n'avoir pas un compagnon de
voyage.
Procédons avec ordre et méthode : je vais plaider coup sur coup le pour et le contre, bien qu'aucune des Facultés de droit du royaume ne m'ait conféré le titre d'avocat.
Celai qui voyage seul jouit d'une liberté pleine et entière, il peut presser ou ralentir le pas selon son bon plaisir, s'arrêter et séjourner où il lui plaît; il ne se dirige que par sa propre volonté, il ne prend conseil
IlKNCONTHKS.
(jue de lui-même, il mange, boit et dort à sa guise, augmente ou restreint sa dépense; en un mot, conserve une indépendance complète dans ses allures, et ne redoute aucune opposition à ses fantaisies, aucune entrave à ses desseins. Personne ne le trouble dans ses réflexions, ne lui parle quand il a envie de garder le silence, ne l'assomme d'un verbiage indifférent, et ne provoque obstinément des réponses fatigantes; personne ne lui dit : allons à droite, quand il désire aller à gauche; venez à l'ombre, quand il préfère cheminer au soleil; il n'est point obligé de faire et de demander à autrui de ces réciproques concessions sans lesquelles il n'y a pas de bonne intelligence possible; il jouit de son libre arbitre, exempt de la crainte de gêner ou de contrarier quelqu'un qui peut-être n'ose se plaindre et proteste mentalement contre un projet subit, une résolution soudainement prise et réalisée en dehors de ce qui était convenu d'avance.
Deux amis peuvent fort bien avoir un tempérament différent, des goûts et des habitudes inconciliables. L'un, par exemple, aime à dormir tard, l'autre à se lever matin : cet inconvénient est des plus fâcheux quand on tient à faire route ensemble; il y a toujours contrariété, humeur, rechignement et murmures au moment du départ. Je m'arrête là et conclus qu'il est bon de voyager seul.
KKNCONTKKS. W)
Prête l'oreille maintenant à ma plaidoirie pour la partie adverse :
Je soutiens qu'il est mauvais de n'avoir pas un compagnon de voyage et prétends le prouver sans de longs discours.
Le voyageur solitaire s'ennuie bien vite de ne pouvoir rommuniquer à personne les réflexions que lui suggèrent mille objets, une sorte de mélancolie assombrit ses pensées; sa rêverie devient vague, confuse et se fatigue d'un continuel exercice; l'instinct de la sociabilité ne tarde pas à se révéler impérieusement et le porte à échanger des paroles avec les premiers quidams qu'il rencontre, auxquels il n'a rien à dire, dans le seul but d'entendre des voix humaines. Et puis, s'il tombe malade, s'il est assailli par des malfaiteurs, les soins et l'assistance d'un compagnon ne valent-ils pas mieux pour lui que ceux des étrangers? La conversation intermittente repose l'esprit et empêche de trouver le temps long quand on se voit obligé de traverser un pays monotone, uniforme et triste, ou, qui pis est, de s'\ arrêter, de séjourner au milieu' de gens grossiers ei ignorants.
la conclusion de ceci est facile à déduire.
Mais trêve d'à vocasserie ! je ne sais, en définitive, lequel vaul le mieux de voyager seul ou avec quelqu'un ; j,'atlendrai ton opinion là-dessus; — souvent il m arrive de
100 HKXCONTHES.
désirer un compagnon et souvent aussi de me réjouir de ma solitude.
En quittant Wuillens, — prononce Vuflan à la manière vaudoise, — j'ai pris le chemin d'Aubonne où je couche ce soir et où je suis arrivé assez tard et par un temps lourd et sombre annonçant l'orage.
Que te dirai-je de mon trajet à travers des campagnes fraîches assurément, mais qui ne m'ont rien offert de particulier, de digne d'étude?
Wufllens, Aubonne et les villages que j'apercevais sont dans l'intérieur des terres, sur des éminenccs ou au fond de ravines touffues, traversées par des ruisseaux d'une pureté à rendre jaloux le cristal de roche; mais toujours le lac, immense réservoir qùi les reçoit, apparaît par quelque échappée heureuse entre des collines, par quelque trouée de feuillage. On le perd de vue un moment, maison ne tarde guère à le revoir, immobile ou frissonnant, calme ou agité, azuré ou gris, resplendissant ou terne comme le ciel, dont il reproduit les changeantes nuances, les teintes variées; ainsi l'image d'une personne aimée, d une femme surtout, se présente presque continuellement aux yeux de l'esprit, aux re-
garda de l'imagination, il n'est pas possible de la perdre de vue longtemps.
On s'aperçoit aisément que les touristes, en si grand nombre dans le canton de Vaud, ne s'éloignent point du littoral du Léman : à mesure que l'on pénètre au cœur du pays on trouve des bourgades plus pauvres, des auberges plus misérables, des habitants moins civilisés et moins civils, qui regardent l' étranger-artiste avec une sorte detonnement idiot et prennent volontiers son bagage portatif pour la pacotille d'un marchand ambulant, d'un colporteur. Il est à remarquer aussi que les touristes de la zone qui borde le lac sont en grande partie des Anglais qui ne voyagent point à pied; les peintres et les poètes préfèrent avec raison à ce canton l'autre bord du lac qui appartient à la Savoie : là sont les puissants effets, les iuagniticenees sévères et grandioses de la nature, les sites sauvages, imposants, vraiment sublimes, vraiment inspirateurs. Je parcourrai dans peu de jours ces rives qui furent françaises et qui le redeviendront tôt ou tard.
J'ai fait rencontre aux environs de Bussy de deux jeunes gens et d'un enfant montés sur un chariot villageois et chassant devant eux des vaches qu'ils venaient d'acheter à la foire et qui tondaient à belles dents les haies du chemin. Ils m'ont demandé si je vendais des chansons, et ma réponse a été facétieusement affirmative.
Arrivés au village*, nous entrons dans une pinte, je remplis de vin ma gourde et leur verse le reste de ht bouteille; ils pensaient payer leur part de la dépense, mais je paie tout sournoisement; ils réclament contre ce mauvais procédé, alors j'ai la sottise de leur dire :
— Laissez, je suis plus riche que vous.
Cette inconsidérée parole ne fut pas plus tôt lâchée qu<* j'en ressentis une sorte de peine; je craignis de les avoir blessés, humiliés, de leur paraître orgueilleux; toutefois ils me pardonnèrent mon tort, et nous nous séparâmes amis.
A la nuit tombante je traversais Lavigny. En passant devant une hôtellerie pleine de buveurs, je vis une femme qui venait roder près des vitres, sans doute pour surprendre son mari en devoir de se griser.
Je suivais la route sinueuse, apercevant Aubonne dans l'ombre, à une certaine distance, au-dessus d'un vallon profond et richement boisé, quand je fus accosté timidement par une petite tille qui marchait avec précipitation, inquiète de s'être attardée et de se trouver seule, à la brune, sur une route assez peu fréquentée. Elle me demanda si nous étions bien loin de la ville, et si je m\ rendais; ma réponse et le ton amical avec lequel je lui parlai dissipèrent sa frayeur enfantine, elle se mit sous ma protection et j'écoutai eomplaisamment, comme il sied à un observateur, son babil. Marie Rochat est une •
petite blondine de huit ans, vive et éveillée. J'appris qu'elle revenait de Saint-Livres, qu'elle avait un crouye pipa, — un méchant papa, — qu'elle avait eu trois mamans, que le rrouj/c papa donna un coup de hache à la première maman qui en mourut, et que la dernière maman, encore vivante, était souvent battue par le rrouye papa et battait Marie pour s'en venger. Ces détails naïfs me touchèrent et je plaignis du fond du cœur cette pauvre petite créature qui trottait pieds nus à côté de moi dans la poussière du chemin.
La route, au sortir de Livigny, descend brusquement au fond du vallon par une pente raide; nous traversâmes là un pont romantique, sous lequel l'Aubonne fait rage parmi des blocs de rochers moussus et des lianes pendantes. Pour éviter les rampes qui serpentent au tlanc de la montagne et abréger notre chemin, la petite fdle me fit prendre un sentier rapide où l'on a pratiqué un champêtre escalier au moyen de planches enfoncées dans le sol.
Bientôt nous arrivàmesau pied desgrandset irréguliers murs de clôture du château d'Au bonne et je dis à Marie de me conduire au meilleur hôtel de la ville. Elle me pria de l'attendre un moment et courut chez sa belle-mère, — du moins je l'imagine. —Quand elle fut revenue, elle me demanda un demi-batz pour me servir de conductrice. Je lui en donnai un tout entier (15 centimes), et elle me
mena au logis d'où je t'écris après souper, — le cabaret de L'Orange, situé dans une rue grimpante et pavée de cailloux très pointus. — Marie Roehat est certainement intéressante, mais surtout intéressée : sa précaution quelque peu méfiante a mis un frein à ma libéralité qui s'efforce toujours de procéder avec justice et discernement.
J'ai fait cinq lieues aujourd'hui : il pleut, il tonne, il vente, il grêle, je trace cette relation à la lueur des éclairs, l'échiné endolorie du frottement de mon sac. Mon repas du soir n'a rien eu d'épiscopal, il se composait d'un potage aux herbes, au pain et aux pommes déterre en purée, — le seul que l'on trouve dans les auberges rustiques de cette province, — d'un morceau de mouton rôti et d'un petit fromage sec fait de lait de chèvre. Mon hôte a lamine d'un brave homme, ce qui ne prouve pas qu'il le soit.
Je vais me coucher, à demain !
€<wujm>
l.avignr, .% septembre.
J'ai été sur pied do bonne heure, malgré la fatigue de la veille. Pas de traces de l'orage d'hier au soir, un radieux soleil, un eiel limpide sourient à la terre émue. campagne est ealme, reposée, rafraîchie, j'aspire un air plein d'arômes, j'ai le cœur dilaté de hien-être, épanoui d'un bonheur inénarrable, trop senti pour pouvoir être rendu, .le suis prédisposé à tousles mouvements louables, généreux, bienveillants, nobles ; l'idée de Dieu me remplit; les hommes me paraissent généralement bons, honnêtes, portés au bien ; le mal, le vice, le crime me semblent de très rares exceptions. Je voudrais épancher la sensibilité, l'exaltation, le ravissement que cette incomparable nature de la vallée du Léman fait naître
10(> LAVMÎXY.
on moi. dominent traduire par des mois cette poésie qui nie transporto! Je cherche, sans pouvoir les trouver, des expressions, des phrases, des épithèles, des périodes qui peignent dignement ma pensée; lout ce qui me vient à l'esprit quand je veux écrire, fixer et conserver mes impressions, est pâle, indigne d'elles, insuilisant. — Je renonce à une entreprise trop au-dessusde mes forces; et d'ailleurs à quoi bon peindre?... mieux vaut jouiret sentir.
A l'extrémité orientale d'Aubonne, une ravissante promenade en esplanade, oblongue, ombragée de vieux marronniers et de tilleuls, domine le lac; au milieu s'étend une pelouse line et molle, il y a dans les allées un tir et des planchers pour les danses champêtres du dimanche : lout autour règne un parapet de pierres où je me suis installé contemplant tour à tour la Cote et ses riants villages de vignerons, l'eau pailletée, diamantée, scintillante, et la longue avenue d'énormes |M»upliers d'Italie qui, par une pente douce, aboutit à la grande route de (ienève, entretenue avec autant de soin que l'allée sablée d'un immense parc.
Tous les clochers des paroisses qui entourent Aubonne se sont mis à chanter neuf heures avec des voix et des Ions différents, depuis la basse jusqu'au ténor, depuis le contralto jusqu'au soprano. Le timbre grave de l'église de Lavigny m'a plu singulièrement, le village, assis sur un coteau, n'est séparé de la ville que par une
LAVIGNY,
courte distance et le ravin boisé que j'ai traversé hier à la brune en compagnie de la petite Marie. J'en ai pris le chemin et j'y suis arrivé bientôt.
(l est un lieu avenant, fort bien situé au-dessus d'un rideau de vignes d'où monte le bruit sec de la houe, je vois la promenade dWubonne et la ville bâtie comme Tétaient tous les bourgs fortifiés du moyen-âge.
Le nom de Lai 'ujny a de la grâce et une distinction toute poétique. Le nom vaut l'endroit, l'endroit vaut le nom, chose assez rare et qui mérite d'être remarquée. Lavigny rappelle sans doute la dr/w, les étymologies les moins alambiquées, les moins scientifiques, sont ordinairement les plus vraies. La </ai//arf/^ la qualité saillante des anciens seigneurs de l'endroit, car leurs terres produisaient des vassales appétissantes et fraîches, des vins généreux, et leur manoir avait une exposition saine, chaude et délicieuse. Où sont les descendants de ces heureux
gentilshommes, s'il en reste encore ? peut-être bien loin du berceau de leur race et encore plus loin de la condition des aïeux.
Un chat gris guette les oiseaux dans la vigne, au-dessous de la plaeette du village où je me suis arrêté; les poules piaillent, les batteurs de blé fustigent les gerbes, j'entends une voix de marmot qui braille et une voix de mère qui dit en se grossissant : donnez-moi In rerfjcl .