LA VIGNY
Un enfant du hameau des Culayes, dans les monts du Jorat, avait coutume de manger, au seuil de la cabane paternelle, sur un banc de pierre, son déjeûner qui se composait d'une écuellée de pain noir trempé de lait.
On l'entendait tous les jours parler en prenant son petit repas, et I on ne s'en inquiétait guère; il disait d'une voix douce et caressante :
— Tu bois tout le lait, Zizi, mange aussi du pain.
On s'avisa enlin d aller voir à qui il parlait ainsi, c'était à une belle couleuvre grise à taches jaunes qui buvait paisiblementdanssonécuelleetenavaitcontracté l'habitude.
N'est-ce pas une charmante idylle en miniature que cette petite anecdote toute simple?
3ubomtc.
Auhoiine. :. septembre. — l'après-midi.
L'église paroissiale d'An bon ne m'a été ouverte par un enfant de douze ou treize ans qui m-'attend, assis sur les marches du portail. Les gardiens des temples du culte réformé y laissent entrer, avec une entière confiance, les voyageurs de tous rangs qui demandent à les visiter; cette confiance s'explique par la nudité de ces édifices, et je ne vois pas trop ce que des malfaiteurs pourraient y prendre si ce n'est la table de communion faite de marbre ou de pierre, la chaire du pasteur et les bancs de bois à dossiers où se placent les fidèles.
Le premier ministre de cette église fut un de nos compatriotes, il se nommait Jacques Valier et exerça ensuite le saint-ministère — c'est l'expression
If2 Alïlo.YNK.
<<>nsa< réc — à Lausanne. Je remarque que les réformatours de cette partie de la Suisse étaient presque tous natifs de la France et notamment du Dauphiné, contrée de montagnes où ont toujours germé les idées d'indépendance politique et religieuse; où les Vaudois vivaient, et où notre grande révolution eut ses racines. A l'exception du picard Calvin et du bourguignon de Bèze, les premiers apôtres de l'Évangile dans la vallée du Léman furent tous de cette province : Guillaume Farci vint de Cap; Froment, des bords de l'Isère; Saunier, de Moirans, près de Grenoble; et enlin le pasteur d'Aubonne Jacques Valier, de Brian çon.
Ce qui m'a attiré dans cette église, peu remarquable en elle-même, c'est le monument funèbre renfermant le caîur de l'un de nos plus illustres marins, du vainqueur de Kuytcr : le tombeau de l'amiral Duquesne. L'odieuse et impolitique révocation de l'Édit de Nantes, dictée par les jésuites à Louis XIV dont elle déshonore la mémoire, chassa du sol français cette noble et précieuse dépouille qui fut apportée à Au bon ne par le (ils du grand homme, zélé protestant comme son père.
Sur une tablette de marbre noir à veines blanches, entourée de trophées militaires, de canons, de lauriers, de drapeaux sculptés, et surmontée d'un blason, on lit une ppitaphe latine écrite en lettres d'or dont le
UBONNK. h:;
slylo est lot i barbare et qui commence ainsi :
Siste graduai viator Hic conditur cor Invicti herois Nul)'»' Acilhiâ (sic) Abrahami Duquesne Marchionis, Karonis, Dominiq. de Walgrande, de Monros, etc.
Anno 1700.
Je me suis découvert avec respect devant ce marbra tumulaire.
Duquesne, né à Dieppe en 1010, mourut à Paris en 1088, c'est-à-dire à l'âge de 78 ans. Le grand roi ne voulut point le nommer maréchal de France parce qu'il professait le calvinisme, religion de sa famille.
A coté de ce tombeau j'ai aperçu une interminable épitaphe d'un certain chevalier Biondi descendant des primes dlllyrie, ce qui m'intéresse fort médiocrement, et une autre inscription en l'honneur d'un citoyen d'Aubonne fondateur d'une espèce de prix Monthyon... Je ne songeais qu'à Duquesne, — qui ne descendait lui que de ses services militaires, — et à l'ingratitude de Louis XIV.
En tlànant au hasard par la ville, j'ai rencontré mon hôte, maître Bron, qui se promenait en fumant sa pipe et de l'allure du plus profond désœuvrement; je lui ai témoigné le désir de voir le château et aussitôt il m'a olïert avec obligeance de m'y conduire; si j'étais sceptique je ne manquerais pas de mettre cette offre sur le compte
lô
114 AL'BONNK.
«lu désir qu'il pouvait avoir d'une distraction quelconque pour lui-même, mais je ne le suis point, Dieu merci ! et j'aime mieux envisager les choses de leur bon que de leur mauvais coté, voir de la complaisance là où il n'y avait peut-être que de la personnalité.
Ce château, qui a toute l'apparence d'une caserne ou d'un hospice, se compose d'un ellVovable tohu-hohu de bâtiments informes et sans aucun caractère, le tout mal entretenu, presque délabré et dominé par une tour ronde assez haute qui figure admirablement une chandelle coiffée d'un éteignoir. Le collège, le tribunal et les lu isons occupent ce vaste et triste local dominant la cité, •pittoresquemen t posée au-dessus de la gorge de l' Aubon ne et pleine de sources vives et «le limpi«les lavoirs. Ledit local a eu pourtant des maîtres célèbres à différentes époques, savoir : les puissants comtes de Gruyère pendant deux cents ans,Turquet de Mayerne, un marquis de Monlpouillan, le voyageur Tavernier et le iils de Duquesne : tous portèrent le titre de baron d'Aubonne.
Les comtes souverains de la Gruyère possédaient de nombreux liefs en Suisse, je n'ai rien à te dire sur eux qui soit relatif au sujet que je traite en ce moment. Tu sais sans doute que Turquet de Mayerne, né à Genève en 1573 d'un père français, réfugié protestant, fut médecin ordinaire d«i notre Henri IV d'abord, puis premier médecin de Jacques Ier et de Charles l, r, rois d'Angleterre.
A l'ItONNK.
Il acquit une grande renommée et une grande fortune; , les préparations chimiques dont il faisait usage dans ses médicaments lui attirèrent l'inimitié de ses confrères qui l'exclurent des consultations, elles lui valurent en outre un décret outrageux de la Faculté de Paris qui ne lui lit aucun tort, bien qu'il le signalât comme un empirique.
Mayerne, à qui la postérité a rendu pleine justice, fût devenu premier médecin du roi de France; — huguenot converti, — s'il n'eût pas été protestant.
Tavernier, ce marchand-voyageur qui s'enrichit par le commerce des escarboucles, naquit à Paris en 1005 d'un zélé calviniste originaire de la Belgique; au retour de ses longues pérégrinations en Asie, Louis XIV lui conféra la noblesse, et ce fut alors qu'il acquit la baron nie d'Aubonne. Il aimait le faste, l'éclat, se vêlissait ordinairement d'un riche kaflan que lui avait donné* le shah de Perse ou le grand Mogol et possédait un hôtel à Paris, des équipages et un nombreux domestique. On prétend qu'il répondit à Louis XIV, qui lui demandait un jour pourquoi il avait acheté une terre en Suisse : — Sire, je veux avoir une chose qui n'appartienne qu'à moi seul.
Ce mot dut être fort peu agréable au grand roi.
Tavernier, obéré à force de dépenses et de prodigalités, résolut de spéculer de nouveau sur les diamants; il envoya son neveu aux Indes avec des marchandises qui
t m; aubom.ne.
devaient rapporter plus d'un million, mais ce jeune homme trompa la confiance de son oncle qui se vit, à regret, force de vendre son hôtel de Paris et sa baron nie vaudoise dont il avait fait réparer et agrandir le château. Après avoir habité une autre partie de la Suisse et Berlin, il voulut recommencer ses voyages malgré son âge avancé, et, étant parti pour diriger la compagnie des Indes qu'un électeur de l'Allemagne voulait former, il mourut à Moscou.
Les Bernois succédèrent à Tavernier et lui payèrent sa baronnie plus de 200,000 fr.
Le marquis Henri Duquesne prit ensuite possession •du château à la Bévocation de l'Kdit de Nantes, et y lit transporter le cœur de son illustre père; enfin les baillis bernois s'y installèrent à la mort de ce marquis, ancien officier de marine fort distingué' et qui aima mieux abandonner son pays que sa religion.
L'une des cours intérieures du château a la forme d'un navire, elle est entourée d'une petite colonnade toscanne en pierre soutenant une galerie à vitrages qui sert de vestibule à des appartements, les fenêtres sont faites à l'imitation de celles d'un vaisseau de haut-bord. I ,i construction de cette cour fut sans doute une fantaisie de Tavernier ou de Duquesne.
Mil
toujours mon nom.
Auhonnc, .•» sc|il(>mbri', — ta soir.
Fendant que je soupais, il y a une heure, au hou! d'une table dans la salle des buveurs, au rez-de-chaussée, l'aubergiste, qui semble ma voir pris en amitié, je ne sais trop pourquoi, m'apporta une bouteille d'un vin blanc de fort bonne mine. — Le canton produit peu de vins rouges, et ce peu est très détestable. — Je le dégustai et témoignai ma satisfaction.
— Asseyez-vous là, maître Bron, et m'aidez à à sec ce tlacon, dis-je.
— Bien volontiers... Hump! ça se laisse boire!
— Oui certes... à votre santé!
— Merci, monsieur... à la votre!... Ce vin-là est de 1837, il provient de ma vigne.