DAVILLIER
Orihuela et sa huerta. — Murcie. — La fête au CoKpus Domini. — La Cru: de Caravaca. — Carthagène.
La huerta, qui s'étend entre Elche et Orihuela, nous offrit, presque sans interruption , l'aspect d'un verger merveilleusement fertile; la végétation y est peut-être plus tropicale, plus vigoureuse encore que dans les huertas du royaume de Valence : les grenadiers, les orangers, les figuiers y atteignent des dimensions colossales; les tournesols, dont les gens du peuple mangent la graine , penchent leurs tiges sous le poids de leur énorme disque noir et jaune; les roseau.\ ressemblent presque à des bambous, les adelfas ou rosiers roses, qui croissent le long des ruisseaux , sont des arbres véritables, et les aloès qui bordent la route se dressent comme des yataghans gigantesques.
D'innoffi^irables canaux d'irrigation entretiennent , dans ce paradis terrestre, une humidité continuelle, et
1. Suite. — Voy. t. VI, p. 289, 305, 321, 337; t. VIII, p. 353; t. X, p. 1.
le soleil fait le reste; aussi les habitants ne craignentils pas ces années de sécheresse, si fatales à d'autres contrées de l'Espagne : Llneva o no llueva, hay triçjo en Orihuela : « Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, il y a du blé à Oriliuela : » tel est le dicton populaire , qui peint bien la fertilité du pays.
Les paysans qui cultivent la huerta d'Orihuela ressemblent beaucoup plus à des Africains qu'à des Européens : à les voir travaOler par le soleil le plus ardent , les bras et les jambes nus, n'ayant pour vêtement qu'une chemise et leurs zaragiielles, larges caleçons de toile blanche, et pour coiffure qu'un mouchoir roulé autour de la tête, on les prendrait volontiers pour des Kbabyles ou pour des fellahs ég}-ptiens. Tels sont les segadores ou moissonneurs; ils ne se servent pas de la grande faux au long manche , en usage dans les campagnes des environs de Paris, de cette faux que les peintres mythologiques
donnent invariablement pour attribut au Temps; une trèspetite faucille, au manche très-court, dont la lame, en forme de croissant, est armée de dents fines et acérées, leur suffit pour abattre leurs épaisses moissons. La peau de ces segadores reproduit exactement les différentes nuances du bronze, depuis la patine florentme jusqu'à la patine noire : une fois nous remarquâmes parmi eux un véritable nègre , dont la peau ne différait pas d'une manière sensible de celle de ses voisins.
Orihuela, quia conservé son nom arabe, est une assez grande ville, séparée en deux par le Segura (notons en passant que les noms de fleuve sont toujours au masculin en espagnol). Le Segura est le plus grand cours d'eau de la province de Murcie , et malgré les nombreuses saignées qu'on lui fait subir pour les irrigations de la huerla, il a le rare privilège de n'être jamais à sec , même pendant les plus fortes cbaleurs. Avec ses longues rues, ses nombreuses églises et ses maisons peintes au lait de chaux, la %"ille a un air de richesse et de propreté qu'on ne retrouve pas partout en Espagne ; les hauts palmiers , les énormes orangers qui ornent VAlamcda et quelcpies jardins particuliers , nous parurent d'une physionomie suffisamment orientale , même après notre séjour à Elcbe: quelques épaisses murailles, du ton le plus roussi, complétaient très-heureusement le tableau. Les Romains, les Goths et les Arabes ont tour à tour édifié et détruit ces vieux murs; on nous en fit remarquerune partie qui était l'enceinte de l'ancienne Orcelis des Goths, que le roi Théodemir défendit si ingénieusement contre les Arabes. Ce roi, dit un auteur arabe, ayant perdu la plus grande partie de ses troupes dans un grand combat, s'enferma dans Auriola , et ordonna aux femmes de prendre des babits de soldats; pour compléter le déguisement, elles ramenèrent leurs cheveux sous le menton , de manière à figurer la barbe , et elles garnirent ainsi les tours et les murailles. Abdelazez, le chef des Arabes, voyant la place si bien défendue, accorda à Théodemir une capitulation bonorable; mais étonné ensuite de voir si peu d'hommes armés, il lui demanda ce qu'il avait fait de ses troupes. Théodemir lui raconta alors son stratagème, qu'Abdelazez trouva fort ingénieux et admira beaucoup. Deux heures après notre départ d'Orihuela , nous quittions la province d'Alicanfe pour entrer dans celle de Murcie , qui formait autrefois un des petits royaumes arabes d'Espagne ; les environs de Murcie ne sont pas moins verdoyants, moins fertiles que ceux d'Orihuela : les Murciens ont la réputation d'excellents agriculteurs, et savent parfaitement se suffire avec les produits de leur soi, comme en témoignent deux vers que nous lijmes sur un de ces pliegos ou images populaires, que nous avions acheté sur la place du marché d'Orihuela, et qui représentait, avec leurs attributs, les habitants des différentes provinces d'Espagne : on voit un labrador murcien, armé de sa pioche, et on lit au-dessous :
« Tiene el Murciano en su huerto De su subsistencia el puerlo. »
Un autre dicton populaire, tout en célébrant la ferti-
lité du sol, n'est guère flatteur pour les Murciens : El ciclo y siiclii es bueno, el entresuelo malo : c'est-à-dire que le sol et le ciel sont bons, mais que les habitants ne valent rien; il est certain qu'ils passent pour être vindicatifs et pour avoir conservé quelques traits du caractère arabe. Peut-être y a-t-il là de l'exagération; mais une chose dont il nous fut facile de nous assurer, c'est qu'il n y a pas de province d'Espagne qui ait conservé, extérieurement du moins et jusque dans les plus petits détails, autant de traces des traditions orientales. Ainsi les harnachements ou aparejos des mules ressemblent beaucoup à ceux qu'on voit au Maroc ; les guadamacileros, ouvriers qui travaillent le cuir, font toutes sortes d'ouvrages brodés en soie, tels que des cananas ou cartouchières, où l'on retrouve, avec très-peu de changements, les mêmes procédés et jusqu'aux mêmes dessins que dans ces gi-andes adargas vacarles ou boucliers de cuir à l'usage des Mores de Grenade , et dont on voit encore quelques-uns à l'Armeria real de Madrid. La physionomie même des habitants a quelque chose d'oriental; ce qui s'explique du reste assez facilement. Au commencement du dix-septième siècle, les Moresques étaient encore en très-grand nombre dans la province de ÎMurcie; quand Philippe III ordonna leur expulsion, beaucoup de jeunes filles, ne pouvant se décider à quitter le sol natal, obtinrent la permission de rester dans le pays, à la condition d'épouser des Espagnols de vieille souche, ou C7nstianos liejos, comme on les appelait.
Le costume des Murciens ne diffère que par certains détails de celui des Valenciens : ce sont les mêmes caleçons de toile blanche, mais beaucoup plus amples encore; le gilet et la veste sont ornés de passementeries et d'agréments brodés sur velours, qui annoncent le voisinage de l'Andalousie ; le dernier genre, chez les paysans, est de porter les jours de fête d'énormes boutons en filigrane d'argent, qui dépassent en grosseur tous ceux qu'on voit ailleurs, et atteignent quelquefois le volume d'une noix. Ces boutons coûtent jusqu'à six ou huit francs chaque, et nous avons vu des paysans qui en avaient jusqu'à quarante. Quant à la coiffure, elle mérite une mention particulière : outre le mouchoir roulé autour de la tête et s'élevant en pointe, on en voit très-souvent une autre, la montera ou bonnet de velours noir; cette montera, suivant la manière dont on la place, ressemble quelquefois à une espèce de cône qui s'élève entre deux cornes, coiffure bizarre qui ressemble assez au bonnet des Chinois; placée d'une autre façon, elle rappelle très-exactement le bonnet que portait Louis XI, el dont la forme est si connue. Cette mode, qui n'existe que dans la province, vient évidemment du moyen âge. Comme à Valence, on porte sur l'épaule la mante de laine rayée; on en fabrique à Murcie qui ont une certaine réputation. Nous en remarquâmes aussi d'un autre genre : celles-ci sont moins larges, beaucoup plus longues, et leur dessin est formé de carreaux gris, comme les plaids écossais.
Quant aux femmes, dont la beauté nous parut trèsdigne d'être remarquée, leur costume se rapproche beau-
coup de celui des Andalouses, du moins celui qu'elles portent les jours de fête : la jupe courte à plusieurs volants, tantôt en soie brodée, tantôt en velours bleu ou grenat orné de paillettes d'or ou d'arfrent, laisse voir une jambe fine et un petit pied cambré, chaussé d'un étroit soulier blanc; les plus élégantes portent des bas de soie couleur de chair, brodés de dessins en zigzag ; nous en vîmes également qui portaient les mêmes souliers, mais sans bas. La mantille est la même, à peu de chose près, que celle appelée en Andalousie mantilla de lira; elle est en velours noir, à bords découpés en scie, et, posée sur le chignon , va se croiser sur la poitrine ; quelquefois aussi elle se pose simplement sur les épaules. Rien n'est plus simple que la coiffure, et rien n'est plus élégant :
deux petites nattes rondes, composées de tresses excessivement fines, sont coquettement fixées sur la tempe, comme chez les femmes du Trastevere ; le chignon est composé de nattes également trèsfines, arrangées derrière la tête, et offre exactement la forme d'un 8 placé debout, et dont la partie inférieure serait plus gi'osse que l'autre. Un petit peigne crânement posé sur le côté, et un œillet rouge, un dahlia ou une fleur de grenadier, complètent cette ravissante coiffure.
Il n'est question ici, bien entendu, que des femmes du peuple ; les seiioras suivent, le plus exactement qu'il leur est possible, les dernières modes de Paris, sauf en ce qui concerne le chapeau, que la plupart remplacent par la mantille nationale : elles trouvent ainsi le moyen de montrer les plus beaux cheveux qu'on puisse voir, et on ne saurait trop les en louer.
Pour avoir une idée de la richesse et de l'élégance des costumes populaires de Murcie, il faut avoir assisté à la Fête-Dieu ou du Corpus Domini, comme on l'appelle ici. Nous eûmes l'heureuse chance de jouir de ce charmant spectacle le lendemain de notre arrivée. Dès le matin, les cloches de la cathédrale et des différentes églises sonï^ti^ent à repique, c'est-à-dire à coups redoublés, pour annoncer la solennité du jour; les habitants des campagnes arrivaient en foule, vêtus de leurs plus beaux costumes; les maisons se pavoisaient, chacun gar-
Paysan d'Orihuela.
nissait ses balcons de ses plus belles tapisseries ou de ses soieries les plus riches ; ceux qui ne pouvaient trouver place aux fenêtres commençaient à faire la haie de chaque côté des rues. Bientôt les balcons se garnirent de femmes, et une musique lointaine nous annonça le passage du cortège : en tête venaient les châsses, les saints, les reliques et les madones des différentes églises, portés par les paysans ; les \ierges étaient en bois peint et de grandeur naturelle ; nous en comptâmes environ huit, chacune accompagnée du clergé des paroisses et d'une longue file de paysans , un grand cierge de cire à la maiu ; venaient ensuite le reste du clergé et les autorités civiles, puis différentes musiques; nous remarquâmes une de ces musiques entièrement composée d'ecclésiastiques vêtus d'aubes et de surplis empesés. La marche était fermée par des rnaceros ou massiers en costume du seizième siècle, toque, pourpoint et chausses à crevés en velours rouge, et portant au cou la golilla empesée. A mesure que le saint sacrement passait , la foule se mettait à genoux et se prosternait, et les femmes faisaient pleuvoir du haut des balcons une pluie de fleurs.
Les Espagnols aiment les cérémonies, et pardessus tout, les cérémonies religieuses ; les fêtes de ce genre sont chez eux "" une tradition et un besoin; il suffit d'en avoir vu quelques-unes pour demeurer convaincu que le protestantisme a bien peu de chances dé prendre jamais racine dans la Péninsule.
Après avoir assisté aux fêtes de la rue et aux fêtes de l'église , nous suivîmes la foule qui se répandait dans les Alamedas, où nous achevâmes d'étudier les costurùes variés à l'infini dans leurs détails. Murcie est très-riche en promenades publiques : les arbres d'Afrique et d'Amérique y croissent à côté des arbres d'Europe : nous remarquâmes dans le Paseo del Carmen de superbes orangers, qui nous rappelèrent les vers de Yictor Hugo :
.... Murcie a ses oranges.
En effet, les oranges de Murcie sont les meilleures qu'il y ait en Espagne , meilleures même que celles
de \'alence, surtout les naraujas de sangre, qu'on appelle ainsi parce que l'intérieur en est rouge comme du sang.
C'est dans le Paseo ciel Carmen que nous commençâmes à voir un certain nombre de ces gilauos, étrange population assez nombreuse dans la province de INIurcie, et que nous devions rencontrer si fréquemment en An-
dalousie : quelques gitanas au teint cuivré, se faisaient remarquer par leurs robes à falbalas , de couleurs trèséclatanles, et par les quolibets qu'elles lançaient aux passants dans leur langage inintelligible.
On nous fit aussi remarquer des paysans d'une physionomie toute particulière, qui étaient venus d'Algezares et de Fortuna , villages très-rapprochés de la ville : ils
Maralclicrs de Murcie.
ont un type tellement tranché, qu'il est facile, quand on en a observé quelques-uns, de les reconnaître à première vue ; ils professent pour leurs anciens costumes et pour leurs usages un véritable culte que rien ne saurait affaiblir; et c'est h un tel point que, bien que nombre d'entre eux exercent le métier de colporteurs dans les villes éloignées , telles que Gibraltar, Cadix , Séville .
Malaga, ils ne modifient jamais en rien leur vêtement national; ils passent pour être très-unis entre eux, et pour se secourir mutuellement en toutes circonstances, surtout les Algezarenos qui, assure-t-on, ne forment pour ainsi dire qu'une seule famille.
C'est à une quinzaine de lieues de Murcie que se trouve la pelite ville de Caravaca, un des pèlerinages les
plus fréquentés de l'Espagne : une foule immense s'y donne rendez-vous le 3 mai de chaque année pour vénérer la fameuse cruz de Caravaca. Nous avons dit que cette croix, qu'on représente à quatre branches comme la croix de Lorraine, sert de palladium à toutes les cabanes de paysans du royaume de Valence : il en est de même dans la province de Alurcie : le jour de la fêle, on montre aux fidèles la croix miraculeuse, œuvre très-richement sertie en or ; l'étui qui la renferme, et qui offre lui-même la forme d'une croix, est également en or et orné de pierres d'un grand prix, telles que plusieurs rubis et trois diamants d'une grande dimension. La principale cérémonie de la fête consiste dans ce qu'on appelle cl bano de la Santa reliquia: on place la croix sur un grand char richement orné et on la transporte jusqu'à ime fontaine où le prêtre la plonge ; pendant ce temps , les cloches sonnent à repique.
les musiques jouent, et de nombreuses processions défilent. Aussitôt que la croix est retirée de l'eau, les fidèles se baignent dans la fontaine avec l'espoir d'être guéris : elle passe pour être principalement efficace à l'égard des aveugles et des perclus. La fête se termine par des cavalcades de Mores, dans le genre de celle que nous avons vue à Alcoy, et le soir un feu d'artifice mêle ses détonations au bruit des guitares et des castagnettes.
Comme Murcie n'est qu'à dix ou douze lieues de la mer, nous fîmes une petite excursion à Cartha-
rissante ; elle avait alors soixante mille habitants ; elle n'en a plus guère que la moitié. Les immenses bâtiments de l'arsenal, les vastes bassins, les fonderies, tout cela est aujourd'hui dans un état qui fait peine à voir : si on les compare à Toulon , ce sont de vraies ruines : dans peu de temps, Carthagène sera unie à Madrid par un chemin de fer, et il faut espérer qu'elle ne tardera pas à se relever.
Le port, situé à une distance à peu près égale de Cadix et de Barcelone, est un des plus vastes et en même temps un des plus sûrs de la Méditerranée : entouré de tous côtés de hauts rochers arides et noirâtres, il ne communique avec la mer que par une passe étroite : cette passe est assez dangereuse à cause d'une roche plate appelée la Losa , qui s'élève à fleur d'eau au milieu, et qui cause quelquefois des accidents , malgré le drapeau qui la signale aux marins; mais une fois entrés dans la rade, les bâtiments n'ont rien à craindre des plus furieuses tempêtes, aussi a-t-on appliqué à ce port le même proverbe qu'à Mahon : Juin , Juillet et, Carthagène sont les meilleurs ports de la Méditerranée. Les mines des environs étaient très - productives dans l'antiquité : on exploite aujourd'hui les scories , abandonnées par les Romains, et on en extrait encore une grande quantité de plomb.
Quant à la ville, elle est triste , maussade et monotone ; nous quittâmes sans regret notre posada où nous moulions