LA COULEUVRE ET LA GRENOUILLE
0 Une grenouille fut surprise en ses ébats par la couleuvre, son ennemie ; la couleuvre la retenait par ses jambes de derrière.
n Es-tu contenir, demanda la grenouille'?
— Contente , réjiondit la couleuvre en serrant les dents.
— Mais quand on est contente on ouvre la bouche et l'on jnonouce ainsi : contente ! (en malgache kavo).
— Contente, » dit la couleuvre en ouvrant la bouche. « La grenouille se voyant dégagée lui donna des deux
pattes sur le nez et s'enfuit. »
La morale est que l'on jieut se tirer de danger avec de la présence d'esprit.
Nous avons dit que le village de Nossi-Malaza, placé en dehors de la roule de Tananarive et moins à ])orlée de la griffe ova, jouissait d'une prospérité relative. Les hommes avaient un air de bien-être qui me charma et lorsque je pénétrai dans la case du chef je fus étonné de l'abondance qui semblait y régner.
La case contenait un lit garni de nattes fines. D'un côté se trouvaient empilés des vêtements, des pièces
ilô
de rabanes et d'étoffes pour les renouveler; de Tautie un grand approvisionnement de riz devait fournir à la consommation de la famille. Le foyer et les divers ustensiles se trouvaient dans un coin.
Je vécus trois jours au milieu de ces gens si doux, entouré de soins et d'égards; je leur avais accordé une affection vraie, comme j'avais conquis la leur et lorsque je partis, tous m'accompagnèrent au rivage. 3j'aïeule de la tribu, la femme du vieux chef voulut me bénir; el comme les flots soulevés menaçaient ma pauvTe pirogue, elle étendit ses bras comme une prophétesse, priant le ciel d'apaiser les vents, afin cfue le Vasa put sans péril regagner sa demeure et revoir sa patrie .
Il n'y avait point là de cérémonie de commande. L'impromptu de cette scène d'adieu, l'invocation touchante de l'aïeule, ces vœux, cette prière prouvaient que le cœur parlait; le mien y répondit. J'avoue naïvement mon émotion et ce charmant souvenir ne s'effacera point de ma mémoire.
La tirelire du géant d'Arafif. — Soamandrakisai. — Ferdinand Fiche et les Ovas. — Souper. — Une nuit à l'tiabitation. — Le< escla\e3.
En quittant Nossi-Malaza , nous suivîmes d'autres canaux dont quelques-uns étaient tellement étroits qu'à peine notre pirogue pouvait y passer. D'autres étaient larges comme un lleuve, et, tous également barrés au moyen de claies de roseaux, formaient autant de pêcheries destinées à nourriiles habitants. Nous visitâmes les îles éparses çà et là. Quelques-unes, plantées de manguiers d'une verdure éternelle, servent de retraite aux riches habitants de Tamatave. Dans l'une d'elle.=, Ferdinand nous montra la tirelire du géant d'Arafif.
Cette tirelire est une sphère de quatre-vingt-dix cen limètres de diamètre, munie d'une petite ouverture , et qui fut selon la légende, laissée en cet endroit par le géant d'Arafif, puissant roi du nord, auquel on prête une foule de hauts faits. Une autre version prétend qu'elle fut apportée par Benyouski lorsqu'il vint conquérir le sud de Madagascar. Ce ne pourrait être en
Andriar.-Mandrcasso, gouverneur de Tamatave (voy. p. Mo) Dessin de G. Staal.
tout cas que l'un de ses lieutenants, car il ne fit jamais en personne d'expédition dans ces parages; l'urne me parut être d'origine arabe; elle est fort ancienne et quelques forbans durent la laisser sur ces rivages.
Quoi qu'd en soit, la crédulité malgache en fît un objet de sainteté, une relirpie vénérable, et le lieu où elle gît est devenu le but d'un pèlerinage. Chaque Malgache passant dans les environs se détournait de i-a route et venait selon ses moyens déposer une offrande dans la tirelire sacrée ; le trésor s'accrut avec le temps, et lorsf£ue le fétiche contint dans ses flancs une somme assez considérable, des Ovas sacrilèges portèrent la main sur le dieu ventru : ils brisèrent la tirelire et s'emparèrent du contenu.
Aujourd'hui l'ancienne idole gît éventrée comme une citrouille desséchée; les fidèles néanmoins viennent encore en pèlerinage, prodiguer à leur fétiche profané de nouvelles mais plus innocentes offrandes : le sol tout alentour est jonché de pattes de poulets, de cornes de bœufs, de petits morceaux de rabanes et de nœuds de roseaux pleins de betza-betza. D'une valeur trop minime pour tenter la cupidité des incrédules, ces pauvres hommages restent épars auprès de la tirelire et jettent sur ce coin de terre un voile de désolation recouvert de sauvage poésie.
Nous ramassâmes religieusement un morceau de ce dieu tombé et nous le gardons comme souvenir de l'inconstance des hommes et de la fragilité de leurs croyances.
De l'île de Papay où se trouvait la tirelire, nous allâmes déboucher dans la rivière d'Ivondrou que nous avions quittée quelques jours auparavant et qu'il nous fallut remonter pour atteindre Sûamacdrakisai.
Les bords de la rivière sont plats et dénués de végétation; la chaleur était accablante; cinq journées d'excursions nous avaient abattus, et nous arrivâmes avides de repos.
Soaniandrakisaï est une vaste distillerie montée jadis par M. Delastelle et dont Ferdinand Fiche est anjour- J'hui le directeur. Comme d'après le code ova et lu vo-
lonté de Raiiavalo, nul étranger ne peut posséder du terres à Madagascar, l'affaire fut faite de compte à demi entre M. Delastelle et la reine. La reine donna les terres, cinq cents esclaves et les matériaux; M. Delastelle donna son temps et son industrie.
Un poste ova , commandé par un « douzième honneur » , surveille la fabrication, la vente des produits et la conduite du maître; c'est une surveillance incessante,
une immixtion de tous les instants dans les moindres actions de Ferdinand, et le malheureux est plus esclave que le dernier de ses serviteurs.
L'établissement, situé aux pieds des premières collines, s'étend sur des terres élevées, à l'abri des débordements de la rivière. Il se compose d'une distillerie à vapeur, de vastes hangars pour la fabrication des futailles, d'ateliers de charpenterie et de serrurerie, d'une
belle maison d'habitation et de nombreuses dépendances. Les esclaves habitent un village groupé tout auprès de l'établissement, et les cases des Ovas sont voisines, de manière que rien ne puisse échapper à ces jaloux surveillants.
Ferdinand nous conduisit fur la hauteur voisine, où s'élève le tombeau de M. Delastelle, pieux hommage rendu à la mémoire de ce grand citoyen par Juliette Fiche, son amie. Il repose à l'ombre des orangers et
des citronniers en fleurs, sur le sol d'une contrée (|u'il s'est efforcé de civiliser et qu'il a dotée tout du moins de nombreux établissements de commerce et de trois usines en voie de prospérité.
La vue qui se développait à nos yeux ne manquait pas d'une grandeur sauvage; à l'est, la mer se brisait, blanche d'écume , sur les sables qu'elle amoncelle ; au sud , les lacs brillaient comme des miroii^s d'acier , et l'œil, en suivant le cours sinueux de l'Yvondroii, re-
montait jusqu'à l'hofizon vers les montngnes de Tananarive. Au nord, les collines dépouillées par l'incendie de leur manteau de forêts, laissaient planer la vue sur un moutonnement d'éminences d'un vert criard où s'élevaient çà et là cpielques squelettes d'arbres noircis par le feu, dernier souvenir de la végétaiion qui les couvrait; tandis qu'à nos pieds s'étendait un de ces marais immenses d'un pittoresque et d'une tristesse indicibles.
Une végétation exubérante, e.xtraordinaire,oi^i se mêlent des sauges gigantescpies, des ravenals, des raflas et ces immenses cônes (vacoas pyramidals ) qui ressemblent à nos cyprès funéraires, donnaient à ce lieu l'aspect d'un champ de repos abandonné. Refuge des serpents et des crocodiles, ces marais sont de dangereux voisinages pour les habitations, et ce n'est qu'avec terreur qu'on traverse les petits cours d'eau qui les sUlonnent.
Les animaux ont , pour se garder de l'atlaque des caïmans, un instinct bien remarquable ; les chiens, par exemple, usent d'un stratagème qui leur réussit; l'instinct, dans ce cas, ne suffit plus pour expliquer une telle manœuvre, il faut admettre la raison. 'N'oici ce qui se passe :
Lorsqu'un chien veut traverser une rivière, à la recherche de son maître, ou qu'égaré à la poursuite d'une proie, il veut rejoindre son réduit, il s'arrête sur le bord du rivage, gémit, aboie, hurle de toutes ses forces. Son raisonnement est simple : a Au bruit que je fais, penset-U, le crocodile, très-friand de ma chair, s'empressera vers l'endroit où je l'appelle; les plus éloignés abandonneront leurs retraites, et ce sera à qui arrivera le premier pour s'emparer d'un animal aussi bête que moi. i Le chien jappe donc, il aboie, et la comédie dure tout le temps qu'il juge nécessaire pour attirer ses ennemis; puis, lorsqu'ils sont là, tout près, caches dans la vase, se gaudissant entre eux et savourant d'avance une proie si facile, le chien part comme une flèche, va passer en foute sécurité la rivière à cinq cents mètres an delà, et, jappant et bondissant sur la })Iage, il se
Baharla, ministre de la reine. — Dessin de G. StaaI.
moque de son ennemi qui, paraît-il, se laisse toujours prendre à cette ruse.
A notre retour à l'habitation , Ferdinand noua avait ménagé une surprise : c'était un diner en compagnie des deux chefs ovas de l'endroit; l'honneur n'était pas pour nous assurément, mais il devait y avoir là le sujet d'une curieuse étude de mœurs, et nous remerciâmes notre hôte.
L'Ova, quel qu'il soit, est grand ami de la table et du verre : aussi nos deux chefs s'étaient-ils empressés d'accepter l'invitation que leur avait envoyée Ferdinand.
Ces messieurs nous firent attendre néanmoins : ils étaient excusables si l'on pense à la toilette européenne qu'ils s'étaient cru obligés de faire; car, pour rien au monde, ils n'eussent voulu paraître à ce dîner (que, vu notre présence, ils considéraient comme officiel), vêtu du lamba, leur costume national.
Mme la commandante devait accompagner son époux, et je suppose qu'il dut y avoir dans le ménage grande révolution au sujet de la crinoline de rigueur, et des falbalas qui, à Madagascar comme partout au monde, constituent la toilette d'une femme.
Il était huit heures , et par conséquent nuit close, quand la compagnie arriva ; elle était précédée d'une affreuse trompette et d'un tambour, musicpie de Sou Excellence , et accompagnée d'une escouade de cinq hommes et nn caporal, total de la force armée de l'endroit. Tous marchaient en mesure avec une gravité comique qui rappelait les marches de nos guerriers de théâtre; le caporal, tout fier de ses hommes, commandait d'une voix éclatante, des manœuvres que nous ne pouvions comprendre; et lorscpi'enfin ils s'arrêtèrent sous la véranda do l'habitation, ils poussèrent tous ensemble des acclamations épouvantables qui, nous dit-on, étaient à notie honneur.
Il y eut présentation, et ces messieurs, plus émun qu'ils n'eussent voulu paraître, s'assirent timidement. Le commandant et son acolyte étaient doux maigres personnages d'une stature assez haute et d'une physiono-
mie intellit;i;nle ; l'un, le coiiiiiianJant, s'efforçait d'être grave, ainsi qu'il convient à un homme de son importance; l'autre, moins comblé d'honneur, laissait plus libre cours à son humeur badine, et nous eûmes tôt fait connaissance. Tous deux nous observaient avec une attention sans égale, s'efForcant de copier nos gestes et manières, sûrs qu'ils étaient, guidés par notre exemple, de l'emporter en civilité puérile et honnête sur la foule de leurs connaissances.
Ils avaient bien la tenue de rigueur : habit noir, passé de mode il est vrai, gilet antédiluvien et pantalon d'un miroitement prodigieux, ([ui dénonçait son antique origine. Les chapeaux qu'ils venaient de quitter en se mettant à table, avaient lu forme évasée de nos shakos civiques, de respectable mémoire; ils avaient des reflets d'un rouge ardent, et, quant aux mouchoirs à carreaux ([u'ils agitaient avec une grâce si séduisante, ils finirent par en être embarrassés au point qu'ils furent obligés de s'asseoir dessus, ignorant la destination d'une poche.
]Mmc la commandante, qui se trouvait ma voisine, ('•tait une grosse commère, basse sur jambes, gauche dans son vêtement fort mal fiiit ù sa taille, et d'un teini jaune pomme passée. L'ensemble n'avait rien d'attrayant, et ma galanterie se trouva, malgré ma bonne volonté, fort refroidie à son endroit. Ses manières, du reste , ne m'encourageaient guère , car elle ne répondait à mes avances que par un épais regard qui no disait rien, et se contentait de vider méthodiquement l'assiette que je lui remplissais à chaque plat nouveau.
Ferdinand mu donna l'explication de l'énigme : je servais madame la première, et c'était à mon voisin qu'il fallait m'adresser d'abord, la politesse malgache e.xigeant qu'on serve l'homme le premier; l'on ne doit pas s'occuper des femmes, qui ne sont considérées que comme créatures inférieures. L'étonncment de ma voisine se trouvait donc naturel, et je ne m'occupai plu; que de mon « douzième honneur « qui, de son côté, s'épuisait en amabilités de toutes sortes.
11 me copiait avec une telle persistance que sa fourchette marchait en cadence avec la mienne; je buvais, il buvait; je mangeais, il mangeait; je m'arrêtais, il s'arrêtait; cet homme était certainement doué d'un rare talent d'imitation, et, n'eût été la gravité de la circonstance, j'eusse volontiers porté ma fourchette à l'oreille, pour voir s'il eût fait comme moi.
Mon voisin buvait sec; mais le vin lui scnihlait fade: il préférait le vermuth, d'un bien plus haut goût; il n'en usait du reste qu'à plein gobelet, de telle sorte qu'en peu d'instants nous en vînmes aux familiarités les plus touchantes. A la moindre occasion, il me frappait sur le ventre, ce dont j'étais assurément trèsflatlé ; il jurait qu'il élait mon ami , ce ({uo je méritais à tous égards ; et , dans son expansion , il finit par plonger ses mains dans mon assiette, jugeant fort sainement (|ue deux amis devaient tout avoir en commun.
A cette nouvelle marque de faveur, je rougis d'ubord et fus pris d'un fou lire qui l'enchanta. Je lui fis comprendre aussitôt qu'en France, dans la meilleure société, les choses se passaient ainsi, et, lui abandonnant le restant du plat qu'il avait touché, je changeai d'assiette.
Il se faisait tard; ces messieurs s'efforçaient d'éterniser la plaisanterie qui fut devenue fort mauvaise à la longue. Quoique portant bien le vin, ils commençaient à divaguer; nous nous levâmes donc; mais comme jamais dîner malgache ne se termine sans toasts, il fallut nous rasseoir. La coutume est de porter une santé à chaque invité, en commençant par le plus humble en grade; on termine par la reine et l'empereur. Les gens zélés boivent aussi aux parents de leurs hôtes, à leurs enfants, petits-enfants, etc.... jugez de notre position!... Nous commençâmes. Quand vint le tour de la reine, une manœuvre l'ut exécutée sous la véranda par la garnison du logis : la voix du caporal éclata comme un tonnerre, nos hôtes se levèrent chancelant, et se tournant vers Tananarive, vidèrent leur cotipe à la gloire incomparable de RasouaheriDU pangaka n v Madacascar.
Quand nous portâmes à notre tour la santé de l'Empereur, l'anxiété de nos Ûvas fut grande; ils commandèrent bien la manœuvre au dehors; mais, ne sachant pas où se trouvait Paris, ils hésitaient sur le point de l'horizon. Il fallut les tourner vers le nord; les difficultés augmentèrent lorsqu'ils durent prononcer les noms de Napoléon III, empereur des Français, et ce ne fut qu'au moyen de répétitions nombreuses qu'ils portèrent d'une voix émue cette santé dernière. Nous les renvoyâmes, il était temps. Chacun comprendra qu'après de si nombreuses santés, nous de^ions nous porter fort mal.
La nuit fut pénible, agitée, désolante; les punaises nous avaient envahis; des rats énormes prenaient nos corps étendus pour une route royale, et des moustiques affamés se ruaient à la curée. A peine avions-nous pu fermer l'œil, que le son d'une cloche fêlée, semblable à un glas de mort, nous fit dresser sur nos séants : nous nous interrogions , étonnés de ces sons lugubres, lorsqu'un bruit de chaînes, lourdement traînées, vint ajouter à notre effroi. Klions-nous donc dans la demeure des morts! Je n'y tins plus, et, m'élançant au dehors, je fus témoin du spectacle le plus aiïreuxqui se puisse voir.
La cloche sinistre était une énorme et vieille marmite qu'on frappait avec une barre d'acier pour appeler les esclaves au travail. Au milieu de la cour se déroulait une longue colonne de nègres, enchaînés deux à deux; leurs jambes, également reliées par de gros anneaux, ne se mouvaient qu'avec peine; pour avancer, ils les courbaient de façon que leurs pas ne pouvaient dépasser la longueur do leurs pieds. 0 les pauvres créatures I Des guenilles informes couvraient leurs membres déchirés. Quelques-uns n'avaient qu'un lamheau de paillasson noir de fange; leurs figures, abru-
lies par la souffrance, n'avaient rien des l'aees que nous avions vues : les malheureux avaient perdu la forme humaine. Juste ciel! pensais-je, voilà donc les esclaves de la reine ! Ah ! que nous étions loin de la servitude patriarcale que j'avais rencontrée dans les ca.ses malgaches !
Bien des fois j'avais vu des esclaves; mais jamais, non, jamais, je n'avais assisté au spectacle de tant de douleur, de tant d'abjection et de tant de misère.
Ferdinand, que je rencontrai, m'expliqua ijue ceux-
là étaient des esclaves rebelles et fugitifs , et qu'on leur imposait cette abominable rigueur dans les châtiments.
Quelques-uns de ces malheureux traînaient depuis de longs mois, d'autres depuis plusieurs années cette existence de damné; nous demandâmes à notre hôte, comme faveur et comme un bon souvenir de notre séjour dans sa maison , la grâce d'un coupable : il s'empressa de nous l'accorder, et le misérable qu'on délivra sur l'heure vint en tremblant nous remerciei'.
Espions de la reine de Madagascar. — Dessin de E. Riou.
Vers le midi, nous faisions nos adieux à Ferdinand, pour regagner Tamatave.
Couronnement de la reine à Tamatave. — Andrian-Mandrousso. — Les Antaymours. —Les Cymerirs. — Raharla. — Les Ovas. — Code de lois. — Organisation i Tananarive. — Organisation des provinces. — Départ pour Sainte-Marie.
A peine de retour, nous trouvâmes à notre adresse une invitation du commandant de la ])roviiK'i', nous en-
gageant à vouloir bien assister à la cérémonie du couronnement de la nouvelle reine ; cérémonie qui devait avoir lieu dans l'intérieur du fort de Tamatave. Nous devions partager cet honneur avec toute la population, car elle était aussi invitée. Nous nous y rendîmes; le chemin du fort était couvert de piétons de toutes les classes, de tous les rangs et dans tous les costumes, depuis le lamba de rabane et le siinbou de coton, jusqu'à l'habit noir; il n'y a point de tenue officielle. Nous reconnûmes quelques-uns d(^ nos nouveaux amis, et nous vîmes pas-
ser Juliette, toute resplendissante dans sa robe de velours nacarat, le diadème de princesse en tète et sa robuste poitrine ornée de deux décorations brillantes.
I Laissez passer le veau gras, i> dit en nous voyant cette femme d'esprit, allant ainsi d'elle-même au-devant du (piolibet et se moquant de son costume de cour.
Nous arrivâmes au fort ; l'esplanade intérieure était criblée de monde, le menu peuple occupait les talus tout alentour. Au centre, s'élevait une vaste tente abritant une table sur laquelle des rafraîcliissements de toutes sortes se tenaient h. la disposition des invités. L'étatmajor de la place s'était groupé auprès, entourant Son Exe. Andrian-Mandrousso, ex-bouvier, aujourd"bui général, quatorzième honneur, etc.. Chacun venait lui rendre hommage et lui porter ses félicitations au sujet de l'avènement de Rasouaherina, sa gracieuse maîtresse, dont l'étendard flottait au-dessus de la place.
Mais le personnage le plus remarquable, à mon avis, pour l'uniforme du moins, me parut être un ancien matelot français nommé Estieune, dont le costume éclatant attirait tous les regards. Cet homme chamarré, beau
garçon du reste, et portant sans trop de gaucherie sa dignité de contrebande, était simplement grand amiral de la flotte ova. Il n'avait, il est vrai, pas un canot à son service, et deux modestes pirogues formaient la seule force navale de Tamatave ; mais, à son air martial, on devinait qu'il n'eût pas demandé mieux que de commander un trois-ponts : ainsi soit-il !
Pour l'ex-bouvier, c'était, on peut le voir d'après la gravure de la page 215, la représentation la plus exacte d'un marchand de vulnéraire suisse. Il portait un pantalon de velours bleu galonné d'or, un habit rouge avec parements et brandebourgs d'or; ses manches étaient chargées de cinq gros galons d'or; deux épaulettes d'or meublaient jusqu'à ses avant-bras, et son chef s'abritait sous un chapeau à claque également galonné d'or. \'ous voyez que l'or n'était point ménagé. La figure triste et refrognée du commandant jurait avec ce costume de saltimbanque; il paraissait tout aussi embarrassé de ce travestissement pompeux, qu'intimidé par la foule européenne qui l'admirait en souriant.
Je soupçonne Son Excellence de n'être pas fort élo-
Madagascar. - l'
quente, car elle ne lit aucun speech; je la crois furieusement timide, car lorsqu'on se mit à reproduire ses nobles traits, monsieur le gouverneur tremblait comme une feuille, et l'aspect de l'innocent objectif braqué sur sa majestueuse personne lui occasionna un tremblement que je ne pus calmer. 11 nous oft'rit néanmoins assez gracieusement un verre de Champagne, que nous bûmes, je 1 avoue pour mon compte, à la chute de la reine qu'on acclamait. Quant à l'autre personnage dont nous donnons le portrait (Raliarla, p. 217) nous ne pouvons dire qu'une chose, c'est qu'il porte avec une égale aisance l'habit de ville et i'habit de cour et que grâce à son éducation anglaise et à son esprit naturel il ne se trouverait dé])lacé daus aucun salon d'Europe.
Cependant les jeux commencèi'ent; ils furent précédés d'abondantes libations de betza-betza. Les dames s'assirent h. terre, les genoux au menton, dans la posture qu'on connaît, et se min ut à frapper dts mains en accompagnant d'une voix lamcntajjlo deux ou trois de leurs compagnes dont les mouvements cadencés n'avaient rien
d'agréable. Les Anlaymours, guerriers malgaches au service des Ovas, fixèrent bientôt l'attention de l'assemblée; leur danse était d'ailleurs le divertissement favori du maître, et comme partout au monde les hommes sont les mêmes, on s'empressa et l'on lit cercle près des guerriers. Leurs gestes sauvages, leurs cris, leurs bonds, la férocité qu'ils déployaient dans leur simulacre de guerre, donnaient une idée de leur manière de combattre; ils agitaient avec rage leurs sagaies brillantes; ils les lançaient, les reprenaient et frajipaient le sable avec fureur; ils tournaient et retournaient l'arme comme dans la plaie d'un ennemi terrassé et semblaient la lécher toute sanglante avec une volupté sans pareille. Ce jeu de cannibales, ces contorsions d'éncrgumènes et de convulsionnaires faisaient les délices du commandant, qui, lui-même, armé d'un bouclier, encourageait les lutteurs. Ce spectacle ne m'occasionna que du dégoût et j'abandonnai la partie.
Si l'Uva fait un présent, c'est qu'il attend le centuple; s'il vous tend la jnaiu c'est pour que vous y jetiez quel-
que chose. Il adore la pièce d'argent, en fait de dieu c'est le seiil qu'il reconnaisse ; il est fourbe, menteur, lâche, cruel, insolent et plat. On pourra dire que je suis partial, je l'admets, car cet homme, autant que j'en ai vu et surtout autant qu'on m'en a dit me soulève le cœur el je n'ai plus de sang-froid pour le juger.
Gomme type, il est petit, scrofuleux, rachitique et galeiLx. Nous parlons toujours des Ovas de la côte. A Tananarive, nous dit-on, la race est mieux conservée et quelques femmes sont jolies.
Comme politique les Ovas sont fins, grands diplomates et fort habiles; habitués dès le plus jeune âge à la dis-
i^f^il^v
Fougère arborescente. — Dessin de Thérond.
cussion des affaires publiques, leur organisation à Tananarive rappelle en quelques points celle de la république romaine. C'est une oligarchie toute pure; et de sa nature c'est le gouvernement le plus persistant dans ses desseins. Celte petite aristocratie représente le sénat de Rome, etle premier ministre, charge héréditaire d'une famille plébéienne, serait un véritable tribun du peuple.
Aucune résolution n'est prise, rien ne se projette ou ne s'exécute sans kabar ou discussion publique.
Le premier kabar se tient chez le roi, où les membres des grandes lamilles se réunissent chaque malin ; on vient y donner son avis sur l'atlaire du jour. C'est lo moins important de l'assemblée qui parle le premier; chacun, selon son rang, prend ensuite la parole si bon
lui semble, et le premier ministre ou le roi résume la question.
Dans les assemblées de province, c'est le premier commandant qui résume les débats et qui résout toutes choses sous sa responsabilité personnelle.
En sortant de la demeure du roi, chaque noble trouve au dehors une foule de clients qui l'attendent et auxquels il fait part des résolutions prises au palais. Second kabar, ou chacun donne de nouveau son avis, discute, approuve ou combat.
Dans ce kabar, chaque client reçoit de ses patrons des conseils sur la ligne de conduite qu'il doit suivre pour travailler à la fortune de son chef; c'est le kabar des petites intrigues; l'esprit de parti vient y puiser des forces, le mot d'ordre pour agiter le peuple et diriger l'opinion publique.
A l'issue de ce kabar, les agents se répandent au dehors et se mêlent au peuple dans les cases ou sur les places publiques. La multitude discute alors en un troisii-me kabar toutes les nouvelles du jour; ces assemblées leur tiennent lieu de la « presse » qu'ils n'ont pas, et l'on prétend que par ce moyen toutes les nouvelles circulent aussitôt avec la rapidité de l'éclair.
Les Ovas ont en outre les assemblées publiques du Champ-de-Mars.
Le code des lois ovas contient des articles qui peuvent intéresser les lecteurs; nous en citerons quelquesuns.
Art. \". — Il y a peine de mort, vente des femmes et des enfants et confiscation des biens :
1" Pour la désertion à l'ennemi.
2° Pour celui qui cherchera à ss procurer les femmes des princes et des ducs.
3° Pour celui qui cache une arme quelconque sous ses vêtements.
4» Pour celui qui fomente une révolution.
50 Pour celui qui entraîne des hommes en dehors du territoire ova.
6° Pour celui qui vole les cachets ou contrefait les signatures.
70 Pour qui découvre, fouille ou dénonce une mine d'or ou d'argent.
Art. k. — Je n'ai d'ennemis que la famine ou les inondations, et, quand les digues d"unc rizière seront brisées, si les avoisinants ne suffisent pas pour les réparer, le peuple devra donner la main pour en finir tout de suite.
Art. 6. — Celui qui, dans un procès, corrompt ou cherche à corrompre ses juges, perd son procès et est condamné à cinquante piastres d'amende; s'il ne peut payer cette amende, il est vendu.
Art. 9. — Lorsque vous aurez donné à vos propres enfants ou à ceux que vous avez adoptés une partie de vos biens, et que plus tard vous avez à vous en plaindre, vous pourrez les déshériter et même les méconnaître.
Art. 17. — Si vous avez des peines et des chagrins, soit hommes, femmes ou enfants, faites-en part au.\ officiers et aux juges de votre village, pour que la confidence de vos pemes ou de vos chagrins parvienne jusqu'à moi.
Art. 18. — Quand un homme ivre se battra avec le pre-
mier venu, lui dira des injures ou détériorera des obj' qui ne lui appartiennent pas, liez-le, et, lorsqu'il aura re. 5uvrô la raison, déliez-le et faites-lui payer les dégâts qu'il aura commis.
Art. 21. — Soyez amis tous ensemble, aimez-vous les uns les autres, parce que je vous aime tous également et ne veux retirer l'amitié de personne. >
Art. 26. — Celui qui aura des médicaments qui ne lui viendront pas de ses ancêtres, ordre de les jeter.
Art. 28. — Celui qui ne suivra pas mes lois, sera marqué au front et ne pourra pas porter les cheveux longs, ni aucune toile propre, ni le chapeau sur la tête.
Art. 29. — Tout homme non marié est déclaré mineur.
Il y a de tout dans ces lois. Le chrétien y trouve des maximes de sa religion mêlées à des maximes sauvages , et le dernier article peut fournir à l'homme politique un sérieux sujet de réflexion. Nous pourrions citer encore la coutume suivante qui fait loi à Madagascar. Les père et mère, à l'encontre de nos habitudes, prennent le nom de leur fils en le faisant précéder de Raini, père de, ou de Reinéni, mère de.... Il semble qu'il y ait, dans cet usage, un motif d'émulation entre les enfants, heureux de glorifier leurs parents par leurs actes : cela vaut mieux, en somme, que des enfants nuls, écrasés par la grandeur de leur naissance.
A Madagascar, tout appartient au roi. L'État craint tellement les empiétements des étrangers, qu'il leur défend d'élever des maisons de pierre et même de bois; il ne leur tolère que des cases de roseaux, afin qu'ils aient toujours présent à l'esprit qu'ils ne sont que passagèrement établis sur le sol de l'ile.
Les Malgaches traités en vaincus sont des esclaves que les gouverneurs de provinces, nommés par le roi, administrent comme bon leur semble. Ces commandants réunissent les trois pouvoirs, militaire, ci\-il et judiciaire.
Ils commandent les troupes, apaisent les révoltes el fixent le contingent que chaque famille doit fournir en cas de guerre.
Ils répartissent les impôts, les font percevoir, les expédient à la capitale et commandent les corvées. Le code pénal étant inconnu des INlalgaches, les chefs ovas leur appliquent la loi selon leur bon plaisir; ils les accusent, les jugent et les dépouillent; dans son commandenienl le gouverneur n'a qu'un but : s'enrichir.
L'éloignement de la capitale rend toute réclamation vaine, et la terreur (|ue ces despotes inspirent étouffe la voix des plus audacieux.
Le gouverneur de province reçoit ses ordres de la capitale, par des courriers établis en relais sur la route de Tananarive au chef- lieu de son commandement; ces courriers, toujours Malgaches, sont placés sous la surveillance de quelques soldats ovas et doivent être prêts uuit et jour k transmettre les dépêches. Ils n'ont pour ce ser\'ice ni solde, ni rémunération quelconque; ils sont seulement exempts de la corvée.
Chaque village malgache a pour chef le descendant le plus direct de l'ancien roi du pays. C'est à cet homme que
le fîouverneur ova délègue quelques pouvoirs. Celui-ci, nommé grand juge, esl en même temps l'intermédiaire des indigènes et du commandant au moyen des chefs de second ordre'.
Le grand juge seul a le droit de jiosséder dans son village le Lapa, case, auvent, ou hangar où se tiennent les habars et où il rendla justice; à côté se trouve le mât de pavillon sur lequel se hisse l'étendard de la reine, lorsque le commandant arrive ou qu'un navire est en vue.
Le grand juge tranche toutes les contestations entre Malgaches, qui ne peuvent en appelerdu jugement qu'à l'autorité ova : mais cet appel n'est pour eux qu'un sujet de ruine.
Dans ce cas, le commandant cite les parties à son tri-
bunal ; il se fait assister par des officiers ovas et tons se réunissent dans le Lapa. Une fois l'affaire expliquée, le jugement rendu est exécutoire sur l'heure. Si le condamné s'y refuse ou s'il est absent, on lui dépêche un officier accompagné d'une foule d'Ovas ; cet officier est lui-même précédé par un homme, porteur d'une sagaie à lame d'argent, apjjelée tsilia Ungua (qui ne veut pas de mensonge, ou qui ne plaisante pas).
Lorsque le porteur de la sagaie arrive devant la demeure de celui auquel elle est envoyée, il plante la sagaie en terre, et le condamné doit se montrer soumis et respectueux envers tous les exécuteurs de la sentence ; il les fait entrer dans sa case, et comme première mesure , il est tenu de leur fournir des vivres et d'offrir .'i chacun comme présent de bienvenue un morceau d'ar-
gent , dont la valeur est proportionnée au gi-ade des assistants.
Cela fait, on entre en matière , les officiers réclament d'abord les frais de justice, dont ils s'adjugent une bonne part, et si l'avoir du malheureux ne suffit pas à payer l'amende et les frais, il est vendu lui et les siens.
En dehors de ce genre de procédure, les Ovas infligent à leurs jiislicialdes des peines corporelles d'une atroce barbarie.
1° Coups de bâton, lorsque dans la corvée le Malgache travaille avec nonchalance.
2° Alors même qu'il s'agirait d'un chef, ex])osition au soleil pendant un certain nombre de jours.
Le supplice est alors des plus raffiiu'S : les mains du pa-
tient sont réunies à ses genoux par un brin de jonc; si par sa faute, le jonc vient à se rompre, la peine est doublée, et pendant le temps qu'elle dure, le Malgache doit rester têle nue, quelle que soit la température, depuis le matin jusqu'au soir, et quelle que soit la durée de la peine.
Admirable justice ! ruine outorture, le vaincu ne saurait y échapper ; le commandant a soin que le grand juge soit toujours sous sa dépendance ; il en fait ordinairement l'oppresseur de ses compatriotes; le malheureux n'est jamais que le complice ou la victime de l'Ova qui le dépouille
D. Gharnay.
(L(i fui à In iirnchaini' livrnisdu.)
Grand lalauicr. — Dessin de Cdlenacci.
Village à Nossi-be. — Dessin de E. de Bérard.
MADAGASCAR A VOL D'OISEAU
PAR M. DÉSIRÉ CHARNAY'
Saiiite-Mai'ie. — La colonie. — Le cap d'Ambre. Bombetok. — Moheli. -
VI (Suite.)
— Nossi-Mifsiou. — Nossi-be. — Elsville. — Passandava. — Bavatoubé. — M. Davvoy. Ramaiiateka. — La reine de iVIoheli. — Retour à la Réunion.
Le l"' octobre, à cinq heures du soir, nous cjuitlions Tamalave, nous dirigeant vers Sainte-Marie, que nous aperçûmes au lever du jour. Située à vingt-cinq lieues dans le Nord, l'ile Sainte-Marie s'étend à l'est de Madagascar, sur une longueur de quarante-liuit kilomètres; comme largeur moyenne, elle n'en a que deux ou trois.
Nous doublâmes d'abord l'ile des Nattes; deux heures après, nous passions devant l'ile aux Baleiniers pour jeter l'ancre à deux cents mètres environ de l'ilot Madame, sur lequel se trouve établi le gouvernement de notre petite colonie.
Vu de la mer, le panorama de Sainte-Marie est ravissant. C'est d'abord l'îlot Madame, qui défend la baie ; l'ile aux Forbans, dans le fond; en face, l'église avec son clocher; une allée de manguiers centenaires sous lesquels s'abrite la maison des Jésuites, et, tout le long de la côte, sur la gauche, les maisons éparses des employés, lo village malgache d'Amboudiibulch et la magnifique promenade longeant le rivage que vient lécher une mer toujours tranquille.