X. — 251» LIV
fardeaux trop lourds pour eux; on les voit d'autres fois pousser de pesantes charrettes aux roues pleines, chargées de terre, de pierres ou d'immondices, et c'est tout au plus si leurs immenses chapeaux ou les vêtements dont ils se couvrent la tête peuvent les préserver des rayons perpendiculaires du soleil de midi, sous lequel on semble les faire travailler de préférence. Un gardechiourme indigène accompagne chaque groupe ; il en stimule l'activité à coups de roting et exige que son équipage chante constamment, afin d'é\-iter les complots qui pourraient se tramer contre lui s'il permettait les conversations.
Rien n'est plus navrant que le chant des galériens javanais; il est resté gravé dans ma mémoire, et jamais je n'ai pu le fredonner sans me sentir douloureusement oppressé.
Ce fut pendant mon séjour kSoërabaïja que M. Pahu, gouverneur général à Java pour le roi de Hollande, fit dans l'ile sa tournée d'inspection quinquennale, comme le font tous les gouverneurs généraux avant leur rentrée en Hollande et après leurs cinq années de fonctions. Une grande fête avait été ordonnée pour la réception de ce haut personnage; la ville avait été ornée d'arcs de triomphe où le bambou, le roling et les palmes de cocotiers jouaient le premier rôle : de tous côtés, s'élevaient ces gracieux et légers monuments, entièrement dus au talent des indigènes.
Le jour de l'arrivée de Son Excellence, je vis dès le malin s'échelonner sur la route que devait suivre le cortège, des hommes armés de lances et vêtus uniformément de vestes de mêmes couleurs et de sahrongs relevés de la même manière. Sur les quais stationnait la foule indigène, et dans le milieu de la chaussée circulaient les Européens en voiture, à pied ou à cheval.
Vers neuf heures, le canon des forts de la mer annonce le débarquement du gouverneur, et une demiheure après, nous voyons passer devant nous un tourbillon sans nom, une mêlée lancée à fond de train , où voitures et escorte sont dans un tel désordre qu'il est impossible de rien distinguer : c'est le cortège du gouverneur. De temps en temps, un amoncellement d'hommes et de chevaux se forme dans la cohue : c'est un cavalier démonté, un cheval qui vient de s'abattre, et tous ceux qui le suivent s'arrêtent et s'accumulent derrière lui; mais déjà la bête est de nouveau sur pied, l'homme est \ivement remonté en selle ; tout repart au triple galop : et bientôt la rue reprend son aspect ordinaire.
Je ne suivrai pas le gouverneur général dans les réceptions officielles, pas plus que dans ses visites aux résidents de la province de Soërabaija, et je me bornerai à rapporter ici les splendeursd'une fête équestre, espèce de carrousel que le prince de Soërabaija lui offrit sur le champ de manœuvres.
Qu'on se représente une plaine immense entourée de banians, autour de laquelle s'étale une triple ou quadruple rangée de chevaux et d'hommes d'armes. Sur des nattes étendues par terre, les princes qui doivent prendre part au carrousel attendent que le gouverneur soit venu se placer dans la tribune élevée pour lui au centre de la place.
J'ai donc le temps d'examiner leurs traits, les bizarres ornements de leurs toilettes de cour et les merveilleuses étoiïes de leurs sahrongs et de leurs ceintures.
l'iusieurs d'entre eux appartiennent h la race bleue, et la peau de leur visage, si l'on peut s'exprimer ainsi, a l'air d'être éclairée en plein midi par un rayon de lune, lueurs traits, d'une finesse et d'une régularité parfaites, empreints de la calme mélancolie des Orientaux, me rappellent involontairement les types que Léopold Robert a immortalisés dans ses Moissonneurs; leurs mouvements
sont pleins de grâce et de souplesse, et le seul reproche qu'on pourrait faire à cette belle race, ce serait d'être un peu efféminée.
Leur costume est des plus singuliers. Le sahrong, fait en soie des plus belles nuances et attaché à la taille par une ceinture flottante qui descend sur un pantalon fort juste, éimcelle de broderies d'or et laisse h nu la poitrine, les épaules et les bras, frottés pour la circonstance de poudre de riz colorée avec du safran. La coiffure est faite d'un cône tronqué, bleu, rouge ou noir, orné de galons d'or ou d'argent suivant la dignité de celui qui le porte; les oreilles sont garnies d'une sorte d'aile en orfèvrerie (swnping) d'un travail exquis de finesse et de légèreté, et j'apprends que les fleurs de melatli qui y sont adaptées remplacent, pour la présente occasion, les diamants qui y sont fixés d'habitude, courtoisie faite par les gens de la cour au régent qui donne la fête et qui, seul aujourd'hui, a conservé ses pierreries.
Presque tous les princes sont accompagnés des officiers de leur suite, parmi lesquels on distingue le porteombrelle, chargé de garantir le teint de son seigneur des rigueurs du soleil. Ces énormes parasols, or, rouges, verts, bleus, argent, noirs, produisent le plus étrange effet; cela tient du bouclier et de la lance, c'est à la fois militaire et coquet.
Les chevaux ont de belles selles demi-arabes ; le Iroussequin en forme de musette est très-original : les unes sont recouvertes en drap écarlate, les autres brodées d'or et d'argent. Entre l'étrivière et le flanc du cheval, se trouve une plaque de bois peint et ciselé, très-agréable à l'oeil , mais qui doit complètement empêcher la monture de sentir la pression des jambes du cavalier; sur la croupière, sont adaptés de gros modillons d'or ou d'argent ciselés avec un goût exquis; la têtière et la bride ressemblent beaucoup à celles des Arabes.
Bientôt cependant une grande animation se remarque dans tous les gro'ipes. Les hommes se lèvent, les chevaux se pressent, se poussent et se mettent à ruer : on monte à cheval, on se met en colonne. C'est le gouverneur général qui vient d'arriver et le régent qui a donné le signal.
Alors commença un immense carrousel, très-long, très-compliqué, très-fatigant pour les acteurs comme pour le public, et qui dura plusieurs heures. Comme notre description n'en donnerait qu'une idée très-imparfaite , nous nous bornerons donc à en indiquer les incidents les plus remarquables.
Tous les cavaliers sont en selle ; l'immense colonne s'élance au galop et parcourt trois fois l'arène ouverte devant elle; les sahrongs volent , les ceintures brillent au soleil, et le tourbillon étincelant passe et repasse dans la poussière dorée que soulèvent ses quinze mille chevaux. Puis les cavaliers , se divisant en deux escadrons, vont se ranger aux deux extrémités de la plaine; les deux armées se chargent alors mutuellement, à la manière des Arabes dans leurs fantasias, s'arrêtant au moment où elles vont se heurter, et retournant sur leurs pas pour se charger encore.
Tout rentre alors dans l'ordre primitif et les défis singuliers commencent. Deux ou quatre cavaliers se détachent de la masse et s'élancent dans l'arène; ils se menacent de la lance, fondent les uns sur les autres, s'évitent, se poursuivent, se rencontrent de nouveau, jusqu'à ce que le plus adroit ait désarçonné son adversaire ou culbuté du même coup l'homme et le cheval.
Tous ces exercices qui se prolongèrent fort longtemps, me prouvèrent que les Javanais connaissent aussi bien que nous les lois de l'équitation, quoi qu'on ait pu dire de leur ignorance à cet égard.
Mais après la partie sérieuse et dramatique, voici la charge et la plaisanterie. Des chevaux libres, sur lesquels sont attachés des mannequins représeplant des Chinois, des Malais et aussi, disons-le, des officiers hollandais, sont lâchés dans l'arène aux éclats de rire de la foule. Rien de plus comique que de voir ces jeunes chevaux, d'abord effrayés, qui viennent se flairer mutuellement les naseaux, et après avoir fait connaissance, se mettent à jouer ensemble comme des espiègles qu'ils sont, sans s'inquiéter le moins du monde si les fardeaux qu'ils portent sont ou non en place, sur leurs dos, sous leurs ventres, ou dans toute autre position ridicule et périlleuse.
La fête se termine ainsi. Le régent descend de cheval et se fait mettre ses pantoufles par un des hommes de sa suite; car, j'ai oublié de le dire, les cavaliers sont nupieds à cheval et pincent l'étrier entre le pouce et les autres doigts du pied. Le régent se rend auprès du gouverneur général , et tous deux passent en revue la garde d'honneur, qui exécute sur leur passage, en façon de salut, les mouvements et les balancements de lances les plus extraordinaires.
Cette fête équestre m'intéressa d'autant plus vivement que j'avais déjà été à même d'apprécier les qualités des chevaux du pays. En effet, j'avais eu la chance, à Ratavia, d'acheter pour cent dix roupies un joli attelage de petits chevaux guenhungs , originaires des montagnes, comme leur nom l'indique. Ce bas prix prouve que leur race, si estimée à Calcutta, n'est pas plus en honneur dans sa patrie que les prophètes dans la leur. Quant à moi, je ne comprends pas le motif du mépris qu'on leur témoigne à Java; ils sont souples, robustes, pleins de feu et d'ardeur, et surtout ils supportent le climat bien plus facilement que les chevaux de Sandalwood et de Macassar ; et, à part quelques fredaines bien pardonnables à de très-jeunes animaux, je n'ai eu qu'à me louer des miens. Voici du reste leur signalement : grosse tête, ventre ballonné, jambes fines et musculeuses, poil lisse et brillant; les couleurs des robes sont les mêmes que celles des chevaux arabes. On les nourrit avec de l'herbe et quelques poignées de riz en guise d'avoine.
Ici, la race la plus rare et la plus estimée est celle des chevaux sunda; leur rapidité à la course, leur vigueur et leur vaillance, expliquent assez cette préférence. Us sont de la taiile des chevaux corses, ont une croupe de lion, et la crinière et la queue énormes et ondulées. J'ai vu un de ces animaux, dans un accès de fureur, fran-
chir d'un seul bond une barrière de deux mètres et demi environ.
A Soèrabaija, on voit plus d'animaux curieux que dans les autres parties de l'île de Java; la proximité relative de cette ville et ses relations constantes avec Rornéo et les Molluques en sont la cause.
Un jour, je fus invité à aller voir un jeune couple d'orangs-outangs nouvellement arrivés de Rornéo. On leur avait donné une vaste cour pour promenade, et une grande caisse renversée et ouverte sur un de ses côtés leur servait de chambre à coucher. Hauts d'un mètre dix centimètres, ces deux animaux n'avaient du singe que la partie inférieure du corps, et sans le poil roux qui recouvrait le dessus de leurs têtes, leurs dos et l'extérieur de leurs bras musculeux, je les aurais certainement pris pour des Malais de petite taille, ayant les jambes estropiées. Leurs fronts et leurs visages nus et bruns, leurs yeux d'un beau noir de charbon, fendus en amande et un peu inclinés vers le nez, leurs mâchoires larges et bien dessinées, et surtout la façon dont leurs dents sont plantées, rappellent exactement les types distinctifs de la race malaise; et pour ajouter encore à l'illusion sans doute, je les vis saisir leurs aliments entre leurs doigts, avec le geste particulier aux Indiens. La femelle, qui ressemblait d'une manière frappante à la femme de mon cuisinier de Ratavia, avait trouvé un petit panier de bambou dont elle s'était fait un chapeau ; mais ne comprenant qu'imparfaitement l'usage de cet appendice, elle ne le gardait qu'à l'ombre, et le portait sous son bras, lorsqu'elle allait au soleil, avec l'élégance d'un jeune diplomate portant son claque de soirée.
J'ai dit plus haut que je m'étais rendu acquéreur de deux kakatoès; l'un d'eux me donna une preuve d'affection et d'intelligence que je veux raconter ici.
Mes deux oiseaux avaient commencé par me rendre la vie horriblement amère; je ne pouvais plus avoir un instant de repos ; c'était chez moi un tintamarre épouvantable et continuel. Aussi avais-je fini par rendre le plus tapageur des deux au marchand qui me les avait vendus, espérant que la solitude calmerait celui que je gardais.
Mais j'avais compté sans l'attachement d'un kakatoès qui est content de son maître. Un jour que je m'étais arrêté devant mon marchand, je me sentis tout à coup escaladé par un oiseau qui s'attachait à ma veste unguibus et rostro en entraînant après lui son perchoir mobile. Vains efforts pour me débarrasser de la pauvre bête qui m'avait reconnu et répétait pour m'attendrir son répertoire malais et français ! Enfin j'eus pitié démon kakatoès et de ses caresses, je le rachetai et l'emportai chez moi, où le concert recommença de plus belle.
J'ai vu à Soèrabaija une curiosité d'histoire naturelle tout à fait extraordinaire et encore assez peu connue, quoique certains savants s'en soient déjà préoccupés. Je veux parler des perles vives, qu'on nourrit avec du riz et qui se reproduisent. J'ai vu, de mes propres yeux vu, chez une dame européenne, sept perles réunies
dans une petite Loite : deux d'entre elles étaient les père et mère de la jeune famille issue de cet heureux hymen. Il résulte des renseignements que j'ai pu recueillir à ce sujet que les Indiens et les Chinois possèdent une espèce de perles, toute semblable à celle des perles fines ; qu'ils en distinguent le sexe, enferment un mâle et une femelle dans une boite avec quelques grains de riz d'une sorte particulière; et qu'au bout d'un temps plus ou moins long, la perle femelle se déforme légèrement sur un des points de sa surface. L'excroissance, d'abord trèspetite, ne tarde pas à devenir plus visible; elle grossit, s'arrondit et se sépare bientôt de la perle mère pour continuer à ^•iv^e et à prospérer à son tour. Il suffit, pour élever ainsi une famille de perles, de lui donner régulièrement la nourriture qui lui convient, des bains d'eau de mer au moins trois fois par semaine, et de la tenir à l'abri des odeurs fortes, comme celles du tabac, de l'ambre et surtout de l'eau de Cologne.
C'est aux naturalistes de vérifier le fait, je le répète ; pour moi, j'ai vu et je raconte, et tous les Européens qui sont allés à Java pourraient témoigner de l'exactitude de mon récit.
Comme le lecteur a déjà dû le remarquer, ce fui à Soërabaija que je pus obsen-er de près les mœurs javanaises proprement dites. Je viens de vanter, comme ils le méritent, l'intelligence de ces peuples si injustement appelés sauvages, leurs ressources, leur art, leur industrie; mais il me reste à dire maintenant quelques-uns des crimes auxquels, comme dans nos milieux civilisés, les poussent leurs passions ou leurs intérêts, et à en faire comprendre le caractère particulier.
Un jour, à l'hôtel Schmidt, au moment où nous nous mettions à table, nous entendîmes au dehors d'épouvantables cris de terreur qui nous firent tous tressaillir. Nous nous élançons aussitôt hors de la salle à manger, et nous voyons passer devant nous, rapide
Les galériens. — Dessin de M. de MûIïqs.
comme la flèche, un homme, un indigène, brandissant un kriss, et dont la physionomie exprime la plus grande fureur.
n ,4mok ! amok ! » crie-t-on de tous les côtés. Mais déjà il a disparu.
Au même instant, et tandis que plusieurs d'entre uous courent après le fugitif, apparaît à nos yeux une femme en pleurs, ayant tous les cheveux coupés à la hauteur de la nuque. Je n'eus pas le temps d'en voir davantage, car déjà hjchmidt me faisait monter en voiture auprès do lui et lançait ses chevaux sur la trace du malheureux
Partout, sur notre passage, semblait régner la plus grande terreur : ce n'étaient que gens effarés se sauvant dans toutes les directions ou rentrant précipitamment dans leurs maisons. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la rue était devenue déserte ; seuls, des hommes armés de fourches et de lances se tenaient
blottis dans les petits hangars que l'on voit dans tous les carrefours de Soërabaija, et l'un d'eux, une massette à la main, frappait à coups redoublés sur un gros cylindre de bois creux, suspendu par l'une de ses extrémités à la charpente du hangar.
Au détour d'une rue, j'aperçus de loin le furieux à moitié nu, les cheveux dénoués, courant de toutes ses forces, et poursuivi par une troupe d'hommes portant aussi des lances et des fourches : ils passèrent comme un tourbillon.
Bientôt après on vint nous dire qu'il était pris, et nous rentrâmes à l'hôtel.
Voici maintenant l'explication de ces scènes terribles, à l'une desquelles j'avais déjà assisté à Batavia.
Le Javanais, quoi qu'on en dise en Europe, est généralement doux et timide. Aussi lorsqu'il conçoit la pensée d'un crime, a-t-il besoin, pour s'exciter à le commettre, de recourir à l'ivresse ; il choisit la plus terrible,
celle de l'opium, et une fois sous l'empire de ce funeste poison, il court se précipiter, le kriss à la main, sur la victime qui a excité sa haine et l'égorgé sans pitié. Alais, jamais assouvi par ce premier meurtre, il se met alors à courir au hasard, tuant ou blessant tous ceux qu'il rencontre. On a vu des Indiens, ivres d'opium, assassiner jusqu'à quinze et dix-sept personnes. C'est ce qu'on appelle faire amok.
Dès que le cri ; Amok! se fait entendre dans un kampong, les veilleurs de nuit et la garde urbaine prennent immédiatement les armes; les uns frappent le Ihongtliong, les autres poursuivent le fugitif. On se rend d'abord maître de lui à l'aide de ces grandes fourches dont j'ai parlé plus haut et qu'on nomme bandhUl, et ordinairement on l'exécute séance tenante '.
Ce ne fut que le lendemain que j'appris l'histoire de cet amok, le nom du malheureux fou, la cause de son crime et le nombre de ses victimes.
Ali, cuisinier de l'hôtel Schmidt, était un bon serviteur que son zèle et son honnêteté avaient déjà fait apprécier et estimer de tous. Bien payé, considéré par. ses compagnons et par ses maîtres, Ali avait tout ce qu'il faut pour être heureux. Mais il aimait; il aimait Léda, sa petite cousine, Léda, aussi belle qu'insensible. Vainement il lui avait fait les plus brillants cadeaux : sahrongs aux riches couleurs, bagues en malachite, bracelets en argent niellés et ciselés ; vainement il chantait les charmes de la cruelle jeune fille, ses dents noires, ses joues dorées comme l'écorce du mangoustan, ses yeux de charbon, ses sourcils arqués comme la feuille de siry. Léda refusait toujours de lui donner sa noire main.
Tout à coup, il apprend que Léda, au mépris d'une passion aussi sincère, épouse Naidinn, un rival indigne de lui, un rival auquel il n'aurait pas songé, et qui n'a d'autre séduction que les belles roupies toutes neuves
qu'il entasse dans son coffre de bois de camphre. Indigné d'une pareille ingratitude, Ali jure de se venger d'une manière sanglante; il fait amok, c'est-à-dire s'enivre d'opium, court chez sa maîtresse en brandissant son kriss, le terrible poignard malais en forme de tlanime, et essaye de lui trancher la tête, mort à laquelle la malheureuse n'échappe qu'à cause de l'épaisse chevelure qui
1. Le bandhill est une arme neutre extrêmement ingénieuse. C'est une fourctie dont les deux branches sont garnies d'une plantp épineuse (doéri), de manière à ce que les épines, tournées dans le sens du manche, pénétrent dans les chairs du patient, et nonseulement l'empêchent de s'échapper, mais paralysent tous ses mouvements et le rendent d'une docilité parfaite. L'homme le plus furieux est subitement dompté par l'horrible douleur que lui causent, quand il est enfourché par le bandhill, les milliers d'épines qui lui labourent les côtes; il suit alors comme un chien celui qui tient le manche de cette arme, redoutée à si juste titre des indigènes. On ne délivre le prisonnier qu'en dénouant les ligatures de roting qui retiennent autour ries branches de l.n fourche les joncs épineux en question.
préserve son cou. Ali, tout à fait en démence, s'élance alors par les rues de Soërabaija et frappe plus ou moins grièvement plusieurs passants inoffensifs.
Arrêté par la garde urbaine, comme nous l'avons dit, Ali fut mis en prison, puis jugé et condamné par un tribunal javanais, assisté, selon la coutume, d'un tribunal hollandais, chargé de commuer en peine de mort pure et simple les supplices atroces ordonnés par les premiers juges d'après les anciennes lois indigènes.
Les deux causes de presque tous les crimes que commettent les Malais, sont la jalousie et le fanatisme. Je viens de faire voir les effets désastreux que peut produire la première de ces passions sur ces natures ardentes et primitives ; qu'il me soit aussi permis de raconter un autre drame dont la superstition avait été le principal mobile , et qui se dénoua devant la justice pendant mon séjour à Soërabaija. Ce forfait, d'ailleurs, est très-exceptionnel.
A quelque distance des faubourgs de la ville, j'avais pu voir une modeste hôtellerie javanaise, tenue par un homme et sa femme. Rien, dans l'aspect de la maison ni dans la physionomie des hôtes, n'était fait pour inspirer des soupçons ; la cabane , propre et bien tenue, respirait l'aisance et presque la riche.sse, et les hôteliers, plus affables que la plupart des Javanais, savaient attirer chez eux de nombreux clients.
Les voisins parlaient bien à mots couverts de sortilèges et de manœuvres mystérieuses au moyen desquels nos aubergistes auraient acquis la meilleure partie de leur fortune ; mais on pouvait mettre ces propos sur le compte de la jalousie cpje fait naître en tout pays la propriété du prochain.
Mais un beau jour, des bruits plus sinistres, des accusations plus précises commencent à circuler. Une petite fille du quartier a disparu ; toutes les recherches pour la retrouver sont demeurées sans résultat, et la voix publique affirme que c'est dans l'hôtellerie
qu'elle a été vue en dernier heu, (|u'elle y a été assassinée. Ces bruits ne tardèrent pas à prendre une telle consistance que la justice s'en émut, et après quelques informations, fit jeter les deux hôteliers en prison et fermer leur boutique.
L'instruction ap])rit malheureusement que le crime n'était que trop vrai, et de plus qu'il avait été précédé de plusieurs crimes semblables.
Voici du reste ce que l'un des juges me raconta à ce sujet.
Un jour, un pauvre prêtre (hadji, pèlerin) s'arrête sur le seuil de la cabane javanaise et demande l'hospitalité cju'on s'empresse de lui accorder ; il s'établit dans le domicile de ses hôtes et y reste plusieurs semaines sans s'inquiéter des fi-ais et de la gène qu'occasionnait son séjour et sans jamais parler d'argent. Enfin, après avoir bien bu, bien mangé, et s'être reposé tout à loisir, il se décide à se remettre en route ; mais avant de partir, il s'adresse à ses bienfaiteurs et leur
Coiiïure javanaise,
avoue qu'il n'a pas d'argent pour payer leur hospitalité; mais il ajoute que certains conseils valent mieux que tout l'or du monde et qu'il veut leur en donner un excellent.
<r Si vous voulez devenir riches, leur dit-il, sachez qu'il suffît pour cela de vous procurer tous les ans une petite fille de sept à dix ans, de la tuer et de répandre son sang sur le sol de votre cabane ; puis de l'enterrer profondément sous l'emplacement même de votre balibaii. Vous verrez alors prospérer vos affaires, et, avant peu d'années, vous serez riches, considérés de tous, et vous vivrez heureux et longtemps. »
Ije miséi-able prêtre ne fut que trop écouté, et les perquisitions de la justice amenèrent la découverte de plusieurs cadavres d'enfants qui tous avaient été égorgés par ces fanatiques et enfouis dans le sol de leur habitation. Les deux assassins furent condamnés à être ])endus ; et deux autres individus qui ne paraissaient pas être coiiijjlélcmenl étrangers à cette suite do cri-
Coiffure malaise. — Dessin de M. de Molins.
mes, furent également condamnés, l'un à porter un anneau de fer rivé au cou, l'autre à recevoir vingt-cinq coups de roting ; tous deux devaient être ensuite envoyés aux galères. Quant au prêtre, l'instigateur de tous ces meurtres, on ne put pas parvenir à savoir ce qu'il était devenu.
Cependant le tribunal conservait quelque doute sur le degré de complicité de la femme et montrait quelques bonnes dispositions à son égard. Le gouverneur général, alors en passage à Soèrabaija, comme nous l'avons dit plus haut, lui avait même fait promettre sa grâce si elle consentait à faire des aveux complets. Mais, à toutes les ouvertures qu'on lui fit à cet égard, elle s'entêta à répondre que, a puisqu'on l'avait condamnée sur de simples présomj)lions, on devrait le faire bien plus justement après des aveux ; » raisonnement qui ne manquait nullement de logique.
Le jour de l'exécution fut lixi', cl je résolus d'y assister, comjjrenant (juo mon devoir d'observateur m'imjio-
sait de surmonter la profonde répugnance que j'ai toujours eue pour ces sortes de spectacles. Je me rendis donc sur celte même place d'armes où, quelques jours auparavant, j'avais assisté à un magnifique carrousel. J'y arrivai avant le cortège des condamnés, quoique je pensas.çe être en retard, grâce à la sensibilité de mon domestique indien qui avait volontairement omis de m'éveiller pour n'avoir pas à m'accompagner et à assister à la fustigation qui devait avoir lieu d'abord : ce cjui me donna même à supposer, surtout par l'étrange physionomie qu'il avait en s'excusant de son oubli, que le pauvre diable devait avoir conservé de ce supplice quelque cuisant souvenir.
Je remarquai d'abord le yjoiu/o/c (fonduk, hangar) sous lequel se tenaient les membres des deux tribunaux hollandais et indigènes : ceux-ci portant le gros turban et la soutaneile arabe des prêtres dont ils ne diffèrent que par la couleur foncée de leurs vêtements ; ceux-là re-
vêtus de l'inévitable habit noir. Le gibet est juste en face, à cinquante pas environ ; un chemin sablé le relie au pondok des magistrats. L'infâme machine se compose d'un énorme madrier, garni à sa partie supérieure de chevilles en bois et supporté par deux pieds droits fortement arc-boutés, et d'une grosse échelle en forme de hauban : toute cette charpente est peinte en noir, excepté les chevilles qui sont blanches. A gauche de la potence, se dresse un poteau également noir et destiné à la fustigation ; il est surmonté d'une poulie munie de sa corde. Une batterie d'artillerie, mèche allumée, se tenait en face de la justice, à cinquante pas en arrière de la potence ; à gauche, et formant angle droit avec celle-ci, une autre batterie d'artillerie. J'avoue n'avoir pas compris cette disposition. Partout du reste on voyait des haies de soldats de toutes sortes.
On comprenait Ijientôt toutes ces précautions menaçantes, en regardant la foule indigène qui s'étendait au
Amuck (ellet Je l'opium sur 1
loin, innombrable, farouche et consternée , et dont le silence, à peine interrompu par de sourds murmures, était gros de colères et de dangers, quoiqu'une ordonnance de police eût expressément interdit de porter des armes ce jour-là. Quant aux rares Européens qui se trouvaient là, ils n'étaient pas beaucoup plus gais, mais j'eus la satisfaction de constater qu'il n'y avait pas une femme parmi eux. Ce fut dans cette seule circonstance que je pus observer sur la physionomie des malheureux Indiens, ordinairement si patients sous le joug, quelques symptômes de révolte contre ceux qui, sous prétexte de civilisation, leur en font un si lourd k porter. Cependant le cortège arriva sur la grande place. 11 était ouvert par un détachement de garde indigène à cheval, suivi d'un nombre égal de cavaliers européens : ceux-ci surveillaient ceux-là; après un espace libre, venaient douze ou quinze prêtres musulmans, en grand costume blanc; puis les deux condamnés à mort : ils
Dessin de MM. de Molins et Doerr.
marchaient le visage découvert, vêtus de blanc, couronnés de fleurs, des bouquets de (leurs attachés aux mains, des guirlandes de fleurs passées autour du cou. Ils étaient entourés de hallebardiers indigènes à pied et à cheval, également suivis d'un fort détachement de cavalerie européenne. La femme saluait la foule et lui souriait; l'homme, contrairement aux habitudes des musulmans qui sont presque tous héroïques devant la mort, était tout à fait anéanti, et, dès qu'il aperçut le gibet, s'évanouit entre les bras des aides du bourreau. Ceux-ci étaient de simples opazes, soldats javanais qui font les fonctions do gendarmes ; leur costume est ce qu'on peut imaginer de plus ridicule; en effet, quoiqu'ils aient conservé les coiffures indiennes, ils portent un uniforme européen bleu et jaune, confectionné en Hollande, laid, gênant, trop grand pour eux, grotesque, et, de plus, ils s'embarrassent les jambes d'un sabre dont ils ne sa\ eut pas se servir.
Après eux le bourreau (orang-Uam) venait seul; celui-là était un superbe noir velu d'un costume rouge collant. Enfin le cortège se terminait par les deux autres condamnés et deux nouveaux détachements de cavalerie et d'artillerie européennes. L'atrocité des supplices auxquels j'allais assister devait me prouver encore l'utilité de tout ce déploiement de forces.
Le procureur du roi donna lecture du jugement aux
condamnés amenés devant le pondok : la emme souriait toujours.
On commença par river à Iroid un anneau de Ter autour du cou d'un des moindres acteurs de cette horrible scène. Agenouillé à terre, la tète posée sur une enclume, il reçut le choc d'une dizaine de coups de marteau. Un mouvement de sa part, une maladresse du forgeron, et il était !mort ; mais l'opération eut lieu sans accident.
L'empereur tic solo (J<ivaj en grund cuàlume. — De:>âia de Bida.
On procéda alors à la fustigation. Le second condamné, la face tournée contre le poteau, les mains attachées à la corde de la poulie, fut hissé par quatre vigoureux opazes jusqu'à ce que la pointe de ses pieds touchât seule la terre. Deux autres opazes, armés de rotings de deux mètres de long sur trois centimètres de diamètre et d'une flexibilité efirayante, vinrent se placer à droite et à gauche du poteau, à une distance mesurée de manière à ce que les cin'(uante derniers centimètres
du roting vinssent Irapper en plein sur le dos du patient. Alors après avoir posé son rotmg sur l'endroit où il allait frapper, le premier opaze lui lit décrire une courbe terrible et le laissa retomber de toutes ses forces; le vêtement fut entamé. Une demi-minute s'écoula et le second opaze frappa le second coup; le sang jaillit violemment. C'étaient vingt-cinq coups de roting que cet homme était condamné à recevoir ; un Européen n'y eût pas résisté, mais lui, quoique son dos ne fût bientôt
plus qu'une plaie, ne poussa pas une seule plainte, ne perdit pas connaissance, ne changea même pas de physionomie'.
Ordinairement, après une fustigation, le malheureux condamné met du poivre frais sur ses blessures et prévient ainsi la gangrène par l'activité que ce remède héroïque donne à la circulation du sang : on m'assura du moins ce fait que je n'ai pu vérifier par mes yeux.
Mais abrégeons ce pénible récit.
Il ne restait donc plus que les deux condamnés à mort. L'homme, dans un état complet d'insensibilité, fut amené à reculons jusqu'au pied de l'échelle, sur le premier échelon de laquelle était déjà le bourreau, tenant à la main une corde terminée d'un bout par une simple boucle et de l'autre par un nœud coulant : le bouri'eau gravit alors les degrés, suivi par quatre opazes
Le sultan de Djokojokkarta (Java; en petit costume. — Dessin de Bida.
C[ui portaient le condamné et il l'accrocha à l'une des chevilles, afin que fût exécuté à la lettre le texte du jugement qui ordonnait que le coupable fût pendu haut et
1. A propos de ce supplice, je veux citer un fait que le moindre commentaire affaiblirait certainement.
Je vis une fois, dans le jardin d'une prison préventive, deux opazes qui s'exerçaient à couper, en trois coups de roting, des troncs de bananiers de vingt-cinq à trente centimètres de diamè-
court, jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Le malheureux mourut immédiatement. Quant à la femme, qui jusquelà avait fait bonne contenance, dès qu'elle fut au pied
tre. Je demandai à un de ces hommrs ce que lui avaient fait ces pauvres arbres pour leur faire subir un pareil traitement.
<> Rien, me répondit-il; mais M. le commissaire nous donne une roupie chaque fois que nous coupons un bananier en trois coups..., et c'est demain jour de fustigation, v
de réchellf elle se débattit avec violence, poussa des cris affreux et s'échappa presque des mains de ses bourreaux. Je répugne à dire les détails de son agonie, qui furent épouvantables.
Les deux corps devaient rester exposés pendant six heures.
Je m'éloignai du théâtre de ces scènes odieuses le cœur rempli de douleur et de tristesse. En effet, quand même ces cruautés ne seraient pas défendues par les lois de la plus simple humanité, elles n'en seraient pas moins ici complètement inutiles, à mon avis ; car, d'après la connaissance que je crois avoir du caractère des Indiens de Java, je suis convaincu que la seule privation de la liberté, soit temporaire, soit à vie, leur est un châtiment bien plus fort que toutes les peines physiques. C'est ici le contraire de ce qui se passe en Europe, où nous voyons des scélérats endurcis, rendus jurisconsultes par l'expérience, s'arrêter dans le crime au degré qui leur vaudra la prison, où ils retrouvent leur milieu, leur société, et où l'on pourrait presque dire qu'ils vivent heureux, si les scélérats pouvaient l'être.
Mais détournons les yeux de ces sombres tableaux ; sortons des villes où l'on venge la société d'un crime commis par un autre crime ; retournons au sein de la splendide et généreuse nature, qui toujours charme et toujours console; remontons les rives de ce Ijeau fleuve qui traverse Soërabaija, et qu'on a si justement nommé le Kahli-Mass, le fleuve d'or. Après s'être précipité des flancs des montagnes, il roule maintenant dans la plaine, large et majestueux. Suivons-le sous ces bambous gigantesques, qui poussent en gerbes immenses, semblables à des jeux d'orgue, et lui font un dôme de verdure. Ici, sont amarrées des flottilles innombrables de ces longs bateaux dont j'ai parlé déjà et dont un grand nombre portent sur le milieu du pont et dans toute leur longueur de gracieuses cabanes recouvertes du chaume indigène. L'endroit, très-propice pour le bain, attire une foule d'Indiens qui viennent accomplir là les ablutions musulmanes. Les formes admirables des baigneurs, ces groupes de jolies embarcations, les capricieux méandres de la paisible rivière, celte verdure éternelle, en un mot ce spectacle enchanteur nous purifiera peut-être du souvenir de ces crimes affreux et de leurs sanglantes représailles.
Les environs de Soêrabaija n'ofirent pas seulement des paysages remarquables; on y trouve aussi des monuments très -intéressants pour l'artiste et l'archéologue. Je veux parler des fragments d'antiquités iudoues qui s'y rencontrent en très-grand nombre, ruines qui ont encore conservé ce caractère de force et de grandeur qui a toujours distingué les arts primitifs. Ce sont presque toutes des blocs de granit admirablement sculptés quoique d'un dessin très-naïf et représentant tous les motifs connus dans les pays où règne encore le brahmiuisme : d'abord des animaux fabuleux, des chimères, des griffons, des serpents; puis quelques figures d'un beau style, et non sans analogie avec les conceptions de la sculpture égyptienne. Ce sont pour la pluuart
des incarnations de la divinité indoue : un personnage assis, ])ar exemple, à tête d'éléphant, tenant ses mains sur ses genoux, et pourvu de trois ou quatre autres paires de bras qu'il étage autour de sa tète en forme d'éventail; c'est aussi une femme à huit bras, se tenant debout sur un buffle. Plusieurs personnes qui connaissent les Indes anglaises m'affirment que ce sont là exactement les mêmes idoles, la même pensée, la même facture, le même art enfin. Cela doit d'autant moins étonner que le bouddhisme, puis le brahminisme furent jadis la religion nationale à Java, quoiqu'ils soient aujourd'hui complètement disparus des plaines dont tous les habitants sont convertis à l'islamisme, et qu'ils ne conservent quelques adeptes que dans les parties les plus inaccessibles des montagnes et dans l'Ile de Bali, toute voisine de celle de Java.
Peu de pays du reste sont plus féconds en curiosités archéologiques que celui de Java. Dans l'intérieur, les ruines d'une multitude de temples attestent encore par leur a.spect imposant la force et la grandeur de la religion qui en avait jadis inspiré l'architecture ; la plupart sont malheureusement presque tout à fait ensevelis sons la puissante végétation du pays, et quelques-uns ont été détruits en tout ou en partie par les tremblements de terre. Le plus remarquable est, dit-on, le temple bouddhique de Eoroh-Bodoh, dont on fait remonter la construction au sixième siècle de notre ère. Haut de trente mètres environ et occupant une superlicie de terrain de deux cents mètres carrés, il s'élève sur le sommet d'une colline. C'est un grand édifice carré, composé de sept rangs de murailles en étages , surmonté d'un dôme d'environ quinze mètres de diamètre, et entouré d'un triple cercle de tours, au nombre de soixante-douze, toutes surmontées Je statues. Quatre cents niches sont pratiquées dans le parapet extérieur et toutes occupées par une statue de Bouddlia. Toutes ces images, ainsi que les innombrables sculptures, dues au ciseau le plus riche et le plus fin, qui couvrent les murailles du mcnument dont nous parlons et de tant d'autres encore, offriraient sans doute à l'iconograplie les sujets d'étude les plus intéressants ; mais l'administration hollandaise , qui ferme complètement aux voyageurs l'intérieur de l'île pour des motifs ipie nous ferons connaître ultérieurement, s'entête à prendre tous les étrangers pour des agitateurs et ne donnera pas au savant l'autorisation qu'elle a refusée à l'artiste.
Quelques-unes des traditions des antiques croyances sont restées vivantes dans le jieuple, malgré la rigueur des prêtres musulmans, et elles se manifestent encore aujourd'luii par des pratitjues très-étranges, les offrandes aux caïmans entre autres. Lors([u'un indigène a été dévoré par les caïmans qui infestent ici les rivières, ce ([ui n'arrive que trop fréquemment, on voit le soir le iieuve se couvrir de petits radeaux de bambous de trente centimètres carrés, chargés de fruits, de fleurs, d'aliments choisis, et ornés de bougies allumées. L'habitude de faire ce sacrifice est presque universellement répandue ici. Puis on voit aussi, aux environ» de la ville, certains arbics cniiverls ilc cocardes failcs en
bambou et en papier de toutes couleurs , sortes d'exvoto, grâce auxquels les Javanais superstitieux pensent s'attirer certaines faveurs : grande richesse, nombreuse lignée, etc. Rien n'est plus singulier cp.ie de voir les familles aller en procession attacher ces offrandes aux arbres consacrés. Le plus petit des enfants ouvre la marche, portant entre ses mains l'ornement décrit plus haut; puis viennent les autres enfants, l'un derrière l'autre, par rang d'âge et de taille ; puis la mère, et enfin le père qui les domine tous et qui ferme la marche en surveillant toute la colonne.
Peu de temps avant mon départ de Soërabaija, un navire hollandais qui traversait l'océan Pacifique après avoir doublé le cap Horn, ramena un singulier sauvetage qu'il avait fait à la hauteur de la Nouvelle-Guinée, mais très-avant dans la mer : c'étaient des Papous, montés sur une pirogue, qui ayant été poussés au large par les vents, sans vivres et sans ressources, erraient ainsi, depuis longtemps déjà, et avaient même été réduits à manger de la chair humaine. Trois de ces malheureux, une femme et deux hommes, subsistaient encore lorsqu'on les recueillit. Aucun officier du bord ne savait parler la langue papoue, et on ne put s'exjiliquer avec eux que par signes; on les soigna du mieux qu'on put et on les amena à Soërabaija, où personne non plus ne pai-lait de langue qui leur fût connue ; on ne pouvait même affirmer que ce fussent des Papous, mais tout le faisait présumer. Je les ai vus plusieurs fois, d'abord dans la prison, où on les avait logés, et ensuite dans leurs promenades parles rues. Ils ont le front déprimé, les traits extrêmement sauvages, mais plutôt stupides que féroces ; et ce qui contribue le plus à leur donner un type extraordinaire, ce sont leurs énormes oreilles tombant jusque sur leurs épaules, et semblables à celles des chiens courants de race normande. Je pense qu'ils les allongent ainsi par des moyens particuliers, d'autant plus qu'ils s'en font une coquetterie; l'ourlet de leurs oreilles est en effet percé de petits trous qu'ils garnissent de pierreries noires ; et celles qui n'avaient pas ces ornements me faisaient l'effet d'huîtres perlières dépouillées de leurs perles. Ces pauvres diables commençaient à savoir quelques mots malais quand je dus quitter Soërabaija.
En faisant mes emplettes de départ, je voulus acheter quelques-uns de ces Leaux sarhongs que j'avais vu teindre, comme je l'ai décrit plus haut, et je pus pénétrer plus avant dans l'intimité des familles des fabricants. Je fus étonné du grand nombre d'enfants malades que je rencontrai dans ces visites, et surtout indigné du peu de soins qu'on leur donnait. L'incurie des Javanais pour l'hygiène des enfants est tout ce qu'on peut imaginer de plus révoltant : j'ai vu un pauvre petit garçon de quatre ans, atteint de la dyssenterie, dont tous les membres étaient réduits à la plus effrayante maigreur, à l'agonie enfin, et que des soins bien entendus auraient pu soulager sinon guérir, et auquel ses parents ne donnaient même pas le médicament ordinaire du pays, l'eau de riz, le laissant manger n'importe quel
fruit vert et boire de l'eau froide immédiatement après. Aux observations que je crus devoir faire, on répondit avec la plus parfaite tranquillité qu'il fallait céder à ses caprices, ne pas contrarier les malades. Et ce fait est loin d'être le seul que je pourrais citer.
Peut - être l'excuse de pareilles monstruosités se trouve-t-elle dans la profonde indifférence de la mort qui caractérise tous les peuples musulmans. Ici, en effet, la mort n'a rien de lugubre ni de solennel : on n'a pour elle aucun respect, on n'y attache aucune importance ; on meurt soi-même stoïquement, on voit mourir les autres sans chagrin. On rit et l'on causj dans la maison où se trouve un mort, dans les céri'monies funèbres, dans les cimetières; et ces habitudes, quelque choquantes qu'elles soient pour notre philosophie d'Europe, ont leur explication et leur raison d'être dans les dogmes de la religion des musulmans pour qui la mort n'est pas un accident, un malheur, mais bien la conclusion nécessaire de la vie actuelle, un changement d'état, une transition. Ce mépris de la mort n'est pas d'ailleurs à tous égards une mauvaise tendance, et il est vrai que, devant les usages et les mœurs d'un pays où tout est presque encore mystérieux pour nous, nous ne devons pas nous hâter de former des jugements téméraires; il faut toujours y regarder à deux fois avant de flétrir un peuple de l'épithète de sauvage.
BOGHOR.
De Batavia à Boghor. — Accidents de voyag-e. — Boglior (Buitenzoorg, Sans Souci). — La villa d'Amoie. — Le jardin botanique. — Les environs. — Le pont de Lambou.
Mon plan de campagne était de revenir de Soërabaija à Batavia par terre ; mais des circonstances étrangères à ce récit me contraignirent à reprendre par mer le chemin que j'avais déjà parcouru. La préférence que j'aurais voulu donner cette fois-ci au vulgaire plancher des vaches sur les poétiques plaines de Neptune, s'explique assez par les mille curiosités que me promettait cet itinéraire.
En effet, j'aurais rencontré sur ma route les résidences de l'empereur de Java et du sultan, souverains de Solo (Soërokarta) et Djiokdjiokkarta, et de leurs nobles familles. Les dessins de notre illustre ami Bida, faits d'après les documents les plus authentiques, reproduiront bien ici les traits de quelques-uns de ces augustes personnages; mais les difficultés qui s'opposèrent à mon voyage dans l'intérieur, m'empêchent de décrire les cours de ces souverains et les singuliers usages que l'on y suit.
Des personnes dignes de foi m'ont bien donné de curieux renseignements sur l'étiquette méticuleuse qui règne dans ces cours orientales et les actes étranges qu'elle impose aux courtisans. On m'a bien dit cpie nul homme, si noble et si puissant qu'il soit, n'ose se présenter devant le prince qu'en tenant ses jambes croisées sous lui, à la façon de nos culs-de-jatte, et en se traînant sur les mains ; que , lorsque le souverain sort à
pied du palais, des nains portent et déroulent devant lui de précieux tapis qui garantissent ses pieds du contact imnaonde de la terre, tandis que la foule accourue sur son passage se livre aux démonslrations les plus humbles; on m'a également assuré qu'une des distinctions les plus recherchées est celle d'obtenir de l'empereur ou du sultan une prise de syri , et que celui qui la reçoit de la royale main la garde avec grand soin, s'en fait honneur comme les gens de cour européens de leurs
rubans et de leurs tabatières , la place dans le plus beau de ses coffres, la transmet à ses héritiers directs, et que, bien longtemps après la mon du titulaire, on parle encore dans le pays de la faveur exceptionnelle dont il a été l'objet. Mais quoique tout me porte à croire à l'exactitude de ces détails, je ne les avance ici que sous réserves, bien décidé à ne raconter que ce que j'ai vu de mes propres yeux.
Cette raison et d'autres encore m'empêcheront auss
La princesse Earipa, de 'Djiokdjiokkarta. — Dessin de Bida.
d'examiner les causes qui ont décidé le gouvernement hollandais à maintenir ainsi deux puissants 50uverains, deux maîtres absolus, pa'mi ces populations indigènes pour lesquelles le moindre de leurs désirs est un ordre ; nous craindrions d'ailleurs de nous laisser entraîner à une polémique qui .serait peut-être déplacée dans un travail tel que le nôtre. Mais ce que nous tenons à exprimer ici, c'est notre indignation à la pensée que des hommes, des .souverains ayant charge d'âmes, ont ré-
duit, au mépris de toute justice, d'autres hommes, leurs semblables, à l'état de valeurs commerciales, et les ont vendus à prix d'or à une poignée de marchands qui, grâce à celte infamie, trafiquent ainsi sans pudeur des consciences et des libertés. Oui, nous ne saurions trop flétrir les auteurs de cette injustice et ceux qui en ont profité.
Combien je préfère, à celte colonisation armée et mercantile, le système mis eu pratique par d'autres peuple»
moins civilisés que les Européens, les Chinois émigrants, par exemple. Colons pacifiques, intelligents et modestes, ils ont su se rendre agréables, utiles, indispensables dans tous les pays où ils se sont établis; tels je les avais vus à Java, tels je les ai retrouvés à Singapore. Qu'ils quittent les colonies européennes, et elles seront privées en même temps des premières nécessités de la vie, de la main-d'œuvre, des petites industries, du commerce de détail. Je le répète, si le Chinois était honnête autant
qu'il est habile, moral autant qu'il est dégradé , s'il portait avec lui les lumières d'une civilisation réelle, au lieu des superstitions et des coutumes baroques de ses religions, on verrait naître rapidement, parmi les populations au milieu desquelles il irait vivre, les idées les plus saines et les plus élevées , et l'on n'entendrait plus sortir de la bouche des malheureux indigènes les paroles menaçantes qui circulent partout sourdement contre les Européens, leurs canons et leur opium.
La. sultane de Djiokdjiokkarta. — Dessin de Bida.
Ce fiit après la guerre de 1775 que la Compagnie hollandaise partagea les magnifiques résidences de Djiokdjiokkarta et de Soërokarta entre deux princes javanais descendus des empereurs de Mataram dont la puissance fut si grande vers la fin du quinzième siècle; par un calcul plus politique que moral, elle les enchaîna et les mit sous sa dépendance en abandonnant des titres pompeux à leur orgueil et des dotations considérables à leur cupidité. Aussi les successeurs de ces princes, auxquels
les Hollandais n'ont laissé le droit d'hérédité que sous bénéfice d'inventaire, sont-ils restés fidèles à leurs maîtres, même dans les moments de crise où le pouvoir des Européens semblait le plus compromis ; ils prirent parti contre les insurgés dans toutes les révoltes, et entre autres dans cette habile et courageuse guerre de partisans que promena si longtemps dans les résidences de Kadou, de Solo et de Djiokdjiokkarta le célèbre agitateur Dipo- Negoro. Guidé par xm ardent amour de la liberté et don-
nant l'exem]ile del'i'nergio et du dévouement, cet homme était parvenu à réveiller de leur apatliie désespérée ses malheureux concitoyens et avait su tirer le meilleur parti des qualiti's qui les rendent si propres à une pierre d'escarmouches; son plan était conduit avec tant d'intelligence et de bravoure qu'il put même un icstant esjjérer la réalisation des rêves ([u'il avait faits pour l'avenir de son pays. Mais la plus odieuse des lâchetés débarrassa de lui les Hollandais : attiré dans leur camp .sous prétexte de parlementer, il y fut immédiatement passé par les armes. Du moins les indigènes ne furent point ingrats à son égard, et son nom est encore prononcé aujourd'hui comme celui d'un héros et d'un martyr.
Les territoires de Solo et de Djiokdjiokkarta offrent un grand nombre de ruines très-intéressantes ; on y découvre les traces de villes entières, et principalement d'édifices religieux. Je ne citerai que les merveilles de la montagne du Guenhung-Dieng, située sur la limite de la résidence de Pékalongang, et où on a retrouvé, prétend-on, les restes de quatre cents temples. C'est beaucoup sans doute, et l'on pourrait supposer plus judicieusement que ce sont les vestiges de quelque antique cité : nous ne voudrions rien affirmer cependant, car, suivant les vieilles traditions, Guenhung-Dieng a été le berceau de la mythologie malaise et le séjour de plusieurs dieux du pays. Malgré tout, on est bien réduit à se livrer à des conjectures, car la vue de toutes ces choses si cui-ieuses est presque absolument interdite.
Mais revenons à notre voyage. Désolé de n'avoir pas pu voir les cours de Solo et de Djiokdjiokkarta, et surtout les grands temples de Boroli-Bodoh, dont j'ai parlé plus haut, j'étais donc revenu par mer à Batavia, où je sollicitai vainement la permission de me rendre à Boghor (Buitenzoorg, Sans-Souci)'. Mais comme j'étais décidé à ne pas revenir en Europe sans avoir visité l'intérieur du pays de Java, je me passai bravement de l'autorisation de rigueur et montai à tout hasard en diligence.
On ne peut pas se faire en P'urope une juste idée de ce qu'est un voyage en poste dans l'île de Java : on est littéralement ahuri par la rapidité de la course, par les cris et les coups de fouet des Indiens qui courent après les chevaux, et les excitent du geste et de la voLx ; le cocher, lui, ne fait que maintenir l'attelage dans la direction de la route, ce qui n'est pas une mince besogne, grâce aux caprices et aux emportements des chevaux indigènes; son fouet ne lui sert que dans les grandes occasions, et autant pour réveiller l'attention de ses <t garçons a que pour rappeler à l'ordre un des quadrupèdes indociles.
Nous voilà donc en voiture, roulant, volant plutôt sur la route de Boghor. Nous eûmes bientôt dépassé Cramatt, Meister-Gornelis, et vîmes le grand bourg chinois a))i)elé Biddaralh-Tchina. Là, nous relayâmes et prîmes deux nouveaux voyageurs, un officier hollandais, roide
1. Je préfère, et j'adopte dans ce récit, le nom inilion Boghor au nom hollandais Buileiizoorg (Sans-Souci), étrange souvenir do la célèbre résidence de l''rédéric II.
comme un bâton de sucre de pomme, et un mulâtre javanais, fort riche, qui revenait de Paris.
Ce dernier, bon homme au fond, ne tarda pas à engager avec moi une conversation en malais assez fatigante. .\près m'avoir adressé mille questions indiscrètes au.xquelles je ne répondais que très-laconiquement, il m'apprit qu'il avait dépensé vingt-cinq mille roupies dans son voyage en France, et qu'il en avait rapporté une foule de curiosités qu'il me fallut admirer ; entre autres choses, je vis un magnifique diamant que le Vandale avait fait tailler comme une vitre, et sur lequel il avait fait faire une photographie microscoj)ique représentant son intéressante personne.
Pendant toute notre conversation, l'officier hollandais était resté muet et dédaigneux : tout au plus s'était-il une ou deux fois interrompu de fumer pour pester contre la lenteur des chevaux et la mollesse des « garçons ». Il est vrai qu'à ses yeux un Français et un métis ne faisaient pas à eux deux un homme , et d'ailleurs noire entrelien n'était que médiocrement intéressant.
Tout alla bien jusqi>au troisième relais; mais là commencèrent pour nous des tribulations maintenant inconnues en Europe, grâce à nos administrations prévoyantes et à nos ingénieurs des ponts et chaussées. De temps en temps je voyais notre cocher lancer ses six chevaux à toutes brides, mais sans comprendre pourquoi. J'en demandai l'explication à l'officier.
et Vous voyez sur la route ces endroits humides? me répondit-il.
— Parfaitement.
— Eh bien, monsieur, ce sont des bourbiers qui rendent le tirage des chevaux très-dur et que le cocher cherche à leur faire franchir le plus rapidement possible, car souvent ils se découragent....
— El on y reste?
— Naturellement.
— Alors, ces routes sont détestables ?
— Vous l'avez dit.
— Mais, dans un pays qui abonde en bois durs et imperméables, ne serait-il pas facile, en couchant quelques troncs d'arbres dans ces bourliiers, de remédier à cela?
— Ce serait la chose du monde la plus simple, d'autant plus ((ue le gouvernement vient de voter quatrevingt mille roupies pour l'entretien de cette route.
— Cent soixante-dix mille francs! m'écriai-je, et on ne fait rien dans un pays où la main-d'œuvre est à vil prix ?
— Le bois manque.
— Au milieu de ces splendides foi-èls?
— Il est défendu de les exploiter.
— Ah I très-bien I... Mais le gouverneur, qui parcourt cette route doux fois par mois, aurait tout intérêt à la faire réparer, ne fût-ce que ])nur sa commodité personnelle?
— Il s'est embourbé ici très-souvent, en cfl'ct.
— Eh bien ?
— Monsieur, me dit l'officier, Son Excellence le gou-
vcmeur général toucho, pendanl k's cinq ans de séjour qu'il fait aux Indes, de supei'bes appointements qu'il économise ainsi que ses peines. Peu lui importe de rester quelquefois six ou huit heures de plus qu'il ne faut pour faire le trajet de sa résidence à Batavia, pourvu qu'il retourne riche en Hollande. Et puis, voilà deux cent cinquante ans que cela dure ainsi : cela peut encore continuer, n
J'allais m'incliner en signe d'assentiment, quand la voiture s'arrêta tout à coup; nous étions entrés jusqu'aux essieux dans une fondrière.
Nous y serions sans doute restés, maigi'é les cris et les coups de fouet, sans une voiture qui nous rejoignit et nous prêta ses chevaux. Mais un peu plus loin, ce fut à recommencer; on attela des buffles qui cassèrent les traits, et nous fûmes obligés de mettre pied à terre et de décharger les malles pour alléger la voiture; nous en sortîmes pourtant cette fois encore, mais non sans peine.
Nous eûmes aussi à faire l'épreuve du caractère des chevaux de Java, qui ont parfois les lubies les plus singulières et même les plus dangereuses. L'un des nôtres se contenta de refuser tout à coup de marcher et se fit traîner par ses camarades , et ce ne fut qu'après qu'on l'eût dételé et changé de place, qu'il se décida à reprendre son allure habituelle
Plus loin, dans une route parallèle à celle des voitures, nous vîmes des kahars traînés par des buffles qui s'étaient tellement enfouis dans la boue, que chars et animaux ne la dépassaient plus que de quelques centimètres.
Ajoutons, pour être juste, que les buffles préfèrent les routes les plus profondément bourbeuses, malgré le surcroît de tirage.
Bref, partis de Batavia à six heures du matin, nous arrivâmes à Boghor à une heure et demie ; c'est-àdire que nous avions mis huit heures pour faire dix lieues. Décidément, le gouvernement hollandais ne fait rien ou presque rien pour faciliter les communications avec l'intérieur : il est vrai qu'il a ses raisons pour cela.
A mon arrivée à l'hôtel Bellevue, je fus cordialement accueilli par le propriétaire, M. Grenier, et logé dans un ravissant pavillon qui porte le nom de Villa d'Amore. Je n'ai pas encore rencontré dans tous les pays que j'ai parcourus une habitation aussi admirablement située. De ma fenêtre, j'aperçois en face le groupe du Salac, couvert jusqu'à ses cimes les plus élevées de la splendide végétation des tropiques; sur ma gauche, toute la chaîne des montagnes du Bantam, et, au-dessous, les croupes veloutées de Tjomas cjui s'abaissent et viennent baigner leurs pieds dans la belle rivière qui coule au centre du tableau, à cent mètres au-dessous de moi; à ma droite, s'élèvent de grands cocotiers par-dessus lesquels j'aperçois dans le lointain les bases du Pangrangoh
Non-seulement je me déclare impuissant à décrire ce splendide paysage, mais je ne me suis même jamais
senti le courage d'en faire le dessin. Gomment reproduire cet ensemble merveilleux ? Comment ne pas perdre, en le réduisant, le charme infini du détail? Ces fourrés impénétrables, celte mer a'arbres que le vent agite sans cesse et que le soleil, dans sa course, fait changer à chaque instant d'aspect ? Et cette rivière, tour à tour or, feu, argent, opale, serpentant à travers les sombres masses de verdure?
Je n'oubherai jamais les heures délicieuses que j'ai passées, mollement bercé par mon hamac, sur la terrasse de la Villa d'Amore, à admirer les couchers du soleil. Chaque soir c'était un nouveau spectacle. Je ne me lassais pas de regarder ce tableau mouvant, ces vallées graduellement envahies par les ombres de la nuit, ces coteaux resplendissants de lumière tout à l'heure et revêtus maintenant des tons les plus puissants du vert, enfin tout cet admirable panorama rpii finissait par se confondre en une masse imposante, riche de détails perdus, de formes disparues, de tons effacés ! J'oubliais tout alors, et n'eût été ma pensée, qui suivait avec inquiétude un navire voguant vers la France, mon bonheur eût été complet.
Après avoir visité l'établissement de M. Grenier, j'allai faire un tour par la ville. Bien moins important que Batavia et que Soërabaija, Boghor diffère essentiellement de ces deux villes, en ce qu'il est construit sur les collines qui forment les premières croupes du groupe du grand Salak, volcan à demi éteint. Sauf le palais du gouverneur général, un Versailles en petit, je ne vois aucun monument remarquable; mais par exemple ce palais possède le plus beau jardin botanique du monde. Signalons ici les superbes banians c[ui s'y trouvent; ces arbres, qu'on peut justement appeler multipliants, étalent au loin leurs branches énormes qui, s'inclinant vers le sol et y reprenant racine, soutiennent l'arbre géant de leurs puissants élais. Il y a là une allée, taillée dans un seul de ces banians, dans laquelle peuvent passer six voitures de front, pendant six ou huit minutes, et au trot de leurs chevaux. Notons encore une collection complète de la famille des palmiers, réunion certainement unique dans le monde entier.
Les environs de la ville sont véritablement un paradis terrestre. La végétation est ici plus vivace et plus vigoureuse encore que dans la plaine de Batavia. Les mouvements du sol, brusques et imprévus, révèlent facilement leur origine volcanique et donnent au paysage un caractère particulier. Ce sont de profondes vallées, des collines arrondies par endroits, ailleurs déchirées de profonds ravins, au fond desquels murmurent des eaux bouillonnantes, dérobées à la vue par de formidables épaisseurs de plantes de toutes sortes. Du côté de Batavia, le pays s'ouvre tout à coup et offre à l'œil charmé de longues perspectives, de larges rivières, des torrents impétueux.
Je remarque, au-dessus de ces torrents, de merveilleux ponts suspendus, de l'architecture la plus solide et la plus ingénieuse, et dont le bambou, le Protée indien, etf[uelques pierres font lous les frais.
Deux grands bambous sont arc-boutés d'un côté dans les empierrements, à droite et à gauche de la rivière ; leurs extrémités opposées sont ramenées l'une vers l'autre et solidement liées entre elles. Des fermes sont adaptées à ces câbles de bois et supportent le tablier du pont, sur lequel passent sans cesse des groupes de cultivateurs. Un homme fait à peine osciller ce frêle assemblage, il faut la marche de plusieurs personnes pour que les secousses soient sensibles. Je ne doute pas qu'en doublant ou en triplant les bambous qui font câbles, on n'arrive à construire sur ce modèle des ponts capables de supporter le passage d'une voiture.
Les costumes des indigènes sont généralement semblables à ceux que j'ai vus à Batavia ; seulement les chapeaux en forme de bouclier atteignent ici des propor-
tions démesurées; j'en vois un si prodigieux dans la cabane d'un Javanais que je désire en faire l'acquisition. « Veux-tu me vendre ton chapeau? lui dis-je.
— Non, monsieur.
— Pourquoi non?
— Parce que j'en ai besoin pour moi.
— Où pourrais-je en faire fabriquer un comme celui-là?
— Je ne sais pas.
— Mais tu dois cependant savoir oîi demeure celui qui te la fait ?
— Oui.
— Eh bien, où est-il?
— Il est mort. »
Selon mon indigène, une fois le fabricant mort, on ne
devait jtlus pouvoir se procurer un chapeau pareil au sien; et ce n'était pas par stupidité que cet homme répondait ainsi, mais bien par entêtement. C'est en effet l'habitude des Javanais, quand ils ne veulent pas dire ou faire quelque chose, de vous répondre la première niaiserie qui leur passe par l'esprit et de ne vouloir pas en démordre. Celte singulière obstination ue provient pas chez eux , comme chez quelques-uns de nos paysans d'Europe, de je ne sais quelle méfiance ridicule : elle prend plutôt naissance dans un sentiment mal raisonné de leur dignité, et c'est sans doute dans ces futilités qu'ils peuvent exercer ce libre arbitre dont on les prive dans toutes les circonstances plus importantes de leur vie.
Je veux citer un autre exemple de ce côté de leur caractère.
Le cuisinier que j'avais à Batavia, excellent serviteur du reste, avait coutume de boire le bouillon que je faisais faire et que je désirais conserver froid ; il me disait que le bouillon avait tourné, qu'il n'était plus mangeable.
« Apporte-le-moi.
— Monsieur, je l'ai jeté. »
Je lui recommandais de ne plus le faire ; il me le promettait sur Allah et sur le Koran, et le lendemain, me répondait la même phrase, avec cette seule variante qu'après mas reproches amers, il ajoutait invariablement ces deux mots :
i Souda-loupa. (Je l'ai oublié.) »