‹ Le tour du mondeChapitre 50 sur 67 · X. — 256" LIT · texte numérisé non relu

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splendeur, de toute celte prospérité. Après avoir e.xisté pendant près de quatre siècles comme monarchie indépendante sous les princes de la race Gunga Vansa, le royaume d'Orissa devint, en 1558, une principauté annexée à l'empire Mogol. Les cataclysmes religieux de l'Inde s'y firent sentir. Les conquêtes de la nation Uria ou Ooryah réduisirent son territoire qui avait compris autrefois une portion considérable du Bengale et du Télingana; ses villes les plus célèbres disparurent l'une après l'autre sous la puissante végétation des jungles, qui eSaçaient peu à peu jusqu'à leurs derniers vestiges. On sait à peine où était située la capitale du pays que le voyageur chinois Hiotien Thoang visita vers le miiieTidu septième siècle'. On l'ignorerait même tout à fait, sans l'exploration du lieutenant Kittoe qui, en 1838, parcourut en antiquaire passionné ce pays dévasté, ce désert

1. Ses voyages dans l'Inde, compilés par deus de ses élèves, ont été traduits en français par M. Stanislas Julien.

fiévreux et redoutable où nul Européen n'avait encore osé séjourner. A l'époque de sa visite, il restait à peine de cette capitale, qu'il appelle Kurda, quelques pans de murailles massives ayant l'ait partie du palais et quelquesunes des portes de la cité. Prés de llatrapan, il a pu décrire les sculptures du temple de Grameswara et donner par là une idée exacte des progrès que l'art avait faits dans ces contrées loinlainesà l'époque de leur prospérité. Plus récemment encore, en 1859, un autre voyageur rencontrait par hasard, au milieu de champs incultes, les restes d'une grande ville (Bhuhanesan), qu'il représente comme une autre Palmyre entourée de teraplesen ruine. .\ six milles de là sont les grottes de Khandigiri, taillées dans le roc et habitées jadis par une colonie d'ermites bouddhistes. Ils y ont laissé des inscriptions en langue pâli, qui flatentd'au momsdeuxmille ans; bref, et pour ne pas insister sur ces détails d'archéologie, nul doute ne peut exister malgré l'état actuel du pays sur l'état de civilisation auquel il était parvenu et d'où l'ont précipité les révolutions religieuses, les désastres de plusieurs conquêtes successives, l'intelligente tyrannie des maîtres qu'il a tour à tour subis, jusqu'au moment (1803) où les .\nglais l'eulevèrent aux JNIahrattes qui en possédaient la plus grande partie depuis 1740.

La prise de possession européenne fut d'abord trèslimitée. Le gouvernement de Calcutta, traitant avec les principaux chefs ou rajahs, stipula simplement un tribut de cent vingt mille roupies environ , en échange duquel il s'engageait à exécuter quelques travaux d'utilité publique. Du reste, il s'abstenait avec soin d'intervenir dans les rapports jusque-là établis entre les deux principales races du pays, l'une conquise, celle des Khonds, l'autre conquérante, celle des Ooryahs. Aussi longtemps que les rajahs ooryahs des basses terres garderaient sur les Ivlionds montagnards une autorité suffisante pour les rendre indirectement tributaires de la Compagnie, il ne pouvait convenir à celle-ci de hasarder ses soldats au sein d'un paysmalconnu, dépourvu déroutes et dont les marécages pestilentiels exhalent, sous l'ardent soleil du Bengale, les miasmes les plus délétères. Malheureusement l'administration des rajahs n'a rien de régulier; leur ascendant traditionnel est à chaque instant remis en question; ils constituent une classe abjecte malgré son orgueil, étrangère à tout principe de gouvernement et dont la dépravation toujours croissante ne permet pas qu'une autorité régulière leur délègue ses pouvoirs. Dépourvus de toute culture intellectuelle, exigeants sur l'étiquette, tirant vanité d'une généalogie souvent m)thologique et du blason barbare qui atteste leur antique origine, ils naissent, ils sont élevés dans une atmosphère de vice qui les énerve avantl'àge et les rend, en général, incapables de contribuer en quoi que ce soit à la prospérité des malheureuses ])euj)lades sur lesquelles ils exercent une- autorité souvent nominale, souvent contestée avec succès, mais qui aboutit, partout où ils peuvent la faire reconnaître , au despotisme le plus abominable et lo plus avilissant.

C'est par l'intermédiaire de cette aristocratie corrom-

pue que le gouvernement anglais a longtemps voulu exploiter les provinces soumises à sa domination, s'épargnant ainsi les inconvénients et les périls d'une action plus directe. Mais il ne lui est pas toujours permis de maintenir un pareil état de choses, et des abus dont il voudrait jiroliter se tournant à la lougue contre lui l'obligent à y chercher remède. Voici généralement comme les choses se passent. Ces rajahs auxquels on demande un tribut lixe variant de mille à huit mille livres sterling, sont rarement en état de le jjuyer. La tolérance de l'Etat les laisse s'arriérer peu à peu, et plus la dette grossit, plus ils deviennent insolvables. Le moment arrive où, après d'inutiles instances, les agents du fisc pour li([uider le passé prennent en mains l'administration financière du pays; mais si les arrérages sont ti-oj) élevés, si l'on désespère de combler la dette au moyen des revenus, le domaine du rajah se vend pour régler le compte, et le gouvernement, presque toujours, est forcé de se portvr acquéreur. De là les révoltes qu'il faut réprimer. Lue d'elles fut une véritable guerre : elle occupa les deux années 1836 et 1837, ])endant lesquelles mes troupes souffrirent cruellement. Les fatigues, les jjrivations de toutes sortes, jointes aux malsaines iniluences du climat, décimaient nos rangs à peine effleurés par les flèches et la hache des Khonds. En deux ou trois circonstances néanmoins ceux-ci j)arvinrent à cerner et à surprendre quelques faibles détachements égarésdans les défilés de leurs montagnes. En pareil cas, on le pense bien, il n'y avait ])as de quartier à espérer, et nos malheureux soldats étaient littéralement hachés en morceaux. Je regrette d'avoir à dire que deux officiers européens, mal escortés, périrent ainsi dans-un^ passe des ?taHahs on montagnes d'Orissa.

La guerre finie et lorsqu'il fui question d'organiser le pays définitivement annexé, on jugea bon d'utiliser l'expérience que j'avais acquise pendant ces deux ans de campagne, ma connaissance du pays, les relations que je m'étais créées avec les principaux bissois ou chefs de clans, et je fus nommé premier assistant du commissaire en chef, ce ([ui me donnait une autorité à la fois fiscale et judiciaire sur les pays de (jooinsur, Sooradali, etc., mais plus particulièrement sur les Ivlionds ou montagnards de ces diverses contrées.

Cette dernière partie de ma mission avait un objet spécial fort étranger à la routine administrative et le seul dont je puisse me permettre d'occuper aujourd'hui mes lecteurs.

Dans le cours de la guerre qui venait de se terminer une découverte singulière avait été faite. Les tribus du Khoiidistan, placées depuis près de quaranls ans sous l'autorité nominale de la (îrande-Rrelagne mais soustraites en réalité à tout contrôle efficace, perpétuaient chez elles un des rites les plus monstrueux et les plus bizarres dont se soit Jamais avisé, dans ses déviations infinies, cet instinct de l'àiue humaine qui se livre aux inspirations du fanatisme et aux conseils aveugles de la

superstition. Nous avions acquis la certitude que dans les régions montagneuses de plusieurs districts limitrophes, le Goomsur, le Boad, le Chinna Kimedj', le .Teypore, des victimes humaines étaient fréquemment offertes, soit au dieu de la terre , Tado Pennor, soit au dieu rouge des batailles , Manuck-Soro, — au premier afin de s'assurer des moissons abondantes ou pour conjurer un désastre imminent, — au second, à la veille d'une entreprise militaire quelconque pour se ménager une chance victorieuse. Indépendamment des victimes offertes dans un intérêt publjc, il n'était pas rare, nous disait-on, que des individus en vue de tel ou tel avantage particulier sollicitassent par les mêmes moyens la faveur divine. D'une tribu à l'autre, le mobile et le cérémonial du sacrifice pouvaient différer; mais on retrouvait chez toutes la même impitoyable cruauté. L'achat des victimes appelées Mériabs était une condition essentielle du rite. Ni l'âge, ni le sexe, ni le culte n'étaient d'ailleurs déterminés; on préférait cependant les adultes aux enfants ou aux vieillards comme coûtant plus cher et mieux venus par conséquent de la divinité à laquelle on les immolait. Le plus ou moins d'embonpoint était aussi un motif de préférence. Il existait pour cet odieux trafic des agents professionnels appartenant presque tous à la caste Panoo. Sans avoir pour eux l'excuse de la superstition ou de l'ignorance, obéissant simplement à d'ignobles calculs, ces misérables pourvoyeurs, cent fois plus dignes de châtiments que les Khonds eux-mêmes, profitaient des époques de famine pour aller acheter dans les villages de la plaine des enfants que leurs parents, abrutis par la misère, leur livraient à vil prix. Le rapt, l'enlèvement leur étaient d'ailleurs familiers ; sous prétexte de leur fournir un travail lucratif, ils attiraient dans les montagnes les jeunes gens ou les jeunes filles mériabs. Captifs une fois là, et traités d'ailleurs avec de certains ménagements, ces malheureux attendaient quelqT:efois pendant plusieurs années consécutives, avec cette résignation fataliste, qui se retrouve partout en Orient, le moment où leur destinée devait s'accomplir. Provisoirement les jeunes gens travaillaient à la terre pour le compte du Sirdar qui les avait achetés : fpiant aux jeunes filles, si le chef du village ne s'arrogeait pas sur elles tous les droits du maître sur son esclave, elles contractaient à la longue, soit avec un des jeunes montagnards khonds, soit avec un de leurs compagnons de captivité, Mériabs comme elles, une sorte d'hymen imparfait qui les laissait ainsi cpie leurs enfants sous le coup de la terrible sentence .

Le prix d'achat, variant de soixante à cent trente roupies ', était rarement payé argent comptant. On donnait plutôt en échange quelques têtes de bétail, des pourceaux, des chèvres, des vases ou des ornements de bronze, etc.

Sur le sacrifice même auquel n'avait jamais assisté un Européen, on n'avait fpie des témoignages indirects.

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