LE CHEMIN-DE-FER DANS L'HIMALAYA
Cette forêt est ce que j’ai vu de plus touffu, de plus riche en fait de végétation ; les téaks, les cocotiers les bahnians sont les géants ; au second rang viennent le bambou, l’arbre de Judée, puis le dathura, le lanthana, les bananiers sauvages. les salvias, et les lianes qui courent partont et forment un filet inextricable. A terre les mousses dans leurs infinies variétés ; les lichens, les parasites de toute nature. Mais le roi de cette forêt pour sa bauté est l’arbre fougère qu’on voit en quantité et qui atteint 7 à 8 mètres de hauteur. A mesure que le train s’élève, la vue plonge dans la plaine où les rivières serpentent en tout sens. En tournant le regard vers la montagne, les vallons, les précipices, à chaque détour du chemin, vous tiennent dans une constante admiration.
La machine fait des efforts de géant pour tirer 3 OU 4 wagons sur une pente, qui varie de 3 à 7 0/0, et qui tourne dans des zig-zag qui me rappellent ceux du col de Tende dans nos Alpes. Aussi bientôt la chaudière se vide et à chaque source elle s’arrête pour se remplir. On dirait un voyageur, qui fatigué par les difficultés de la roite, fait halte nour boire et reprendre courage.
Nous commençons à voir par-ci par-là des plantations de thé. On les connaît aux blanches maisons semces sur les flancs des montagnes.
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Là, dans la solitude, une famille écossaise, dure à la fatigue et persévérante au travail, a semé la graine du thé d’Assan et voit grandir les buissons qui feront sa ‘ortune. On ne trouve là point d’Irlandais. Celui-ci, d’un caractère gai et sociable, ne saurait endurer la solitude.
Mais le train marche et nous apercevons parci par-là queiques villages suspendus aux flancs de la montagne, ou cachés dans le fourré du bois. Nous voici à Siligori où les plantations abondent, puis nous apercevons les blanches maisons de Darjeeling, semées au milieu de la forêt. A 4 heures, nous atteignons cette importante station située à 7.200 pieds au-dessus du niveau de la mer. Là, la population n’est plus hindoue, mais mongole: ce sont les gens du Boutain et du Napal près le Thibet. Les hommes sont couverts de peaux de mouton °t portent la longue queue chinoise. Les femmes, avec de longues soutanes marron comme nos capucins, portent leur bébé sur le dos. Elles ont pris des Hindous l’habitude d’orner leurs bras et leurs jambes de bracelets, de passer aux doigts des pieds et des mains des bagues nombreuses, un grand anneau au nez et des perles sur tout le cartillage des oreilles.
Pour les fardeaux elles se servent d’un panier conique comme la cabasse au portefaix piémontais,
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mais ici, outre les courroies ées aux épaules, on emploie une autre courroie qui passe sur le front, en sorte que le fardeau porté sur le dos est soutenu par les épaules et par la poussée de la tête. Le lait et l’eau sont portés dans de gros tubes de bambous.
Les plantations de thé abondent à Larjeeling ; elles couvrent plus de 13 mille acres om arpents et donnent environ 3 millions de livres de thé par an; c’est le meilleur thé connu jusqu’à présent ; on cultive aussi l’écorce du qumquina et l’ipécacuana.
Je n’ai que le temps de chercher une place à l'hôtel, de parcourir les principales promenades, et le soleil se couche à l’horizon, laissant voir dans le lointain les pies neigeux comme une apparition. J’employai la soirée à chercher les missionaires ; on me donne un guide qui ne parle que l’hindoustani; Je fus donc renvoyé à plusieurs reprises, de Pilate à Hérode, avant de trouver le Père Louis, capucin italien, chargé de la station. Les Pères dirigent à Darjeeling un séminaire qui compte 35 élèves, et les Sœurs de Lorette irlandaises ont un pensionnat avec 100 élèves. Il n’y a que 6000 âmes dans cette ville et 600 soldats, mais les parents aiment à envoyer là leurs enfants pour les éloigner de la plaine. En formant
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DARJEELING — LE THIBET. 247
leur intelligence ils fortifient leur corps à l'air vivifiant des montagnes.
J’espérais trouver à Darjeeling le Père Desgodin, Jésuite, qui se proposait de passer de cette station dans le Thibet. Il avait dû y renoncer et était parti pour Assan depuis un mois. Ce Père connaissait le Thibet, il y déplorait la toute puissance des Lamas, qui règnent en Seigneurs dans leurs richés couvents et tiennent la population dans une grande ignorance, pour qu’elle puisse supporter en paix l’espèce d’esclavage qu’ils font peser sur elle. Les mandarins chinois se contentent de prendre le plus d’argent possible et ne s’inquiètent pas des Lamas et du peuple. L’animosité contre les étrangers est maintenue vivante et le voyageur téméraire est presque sûr d’être assassiné.
Le soir , je trouvais à table d'hôte un jeune Français, M. Hunebelle, secrétaire du gouverneur de Saïgon. Le clair de lune était beau, malgré une éclipse, et nous passâmes de longues heures à nous promener, causant sur la déplorable infériorité de la France à l’étrancer, et sur les moyens de la relever.
Mardi 6, décembre. Le matin à à heures, la trompette du soldat me réveille et bientôt après Je grimpe le pic derrière l’hôtel. À 6 heures, le soleil se lève et éclaire une des scènes les plus
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majestueuses qu’on puisse concevoir. À 40 milles, à vol d’oiseau, on a devant soi la longue ligne des pics de l’ Himalaya, celui de Kinchin-Junga domine les autres et s’élève à 28.176 pieds audessus du niveau de la mer; il n’est lui-même dominé que par le pic Evarest qui, non loin de là, atteint quelques centaines de pieds de plus, 29.000. La limite des neiges est à plus de 5 mille mètres. On croirait voir de loin le Mont-Blanc sur une base de verdure haute de 5 kilométres. Les alpinistes répandus dans toute l’Europe, qui ont déjà escaladé les pics des Alpes et des Pyrénces, auraient ici un plus vaste champ à leurs explorations, et maintenant avec les bateaux à vapeur et les chemins de fer ils pervent arriver de Paris et de Londres aux pieds de l'Himalaya dans 3 semaines, autant qu’il en fallait, 1l y à 30 ans, pour aller de Rome à Paris. Quelques Anglais ont déjà fait des ascensions qui ont dépassé 20 mille pieds,
Après avoir admiré le magnifique panorama qui s’étendait au loin, je tourne les yeux autour de moi. Dans la vallée un nuage àterre faisait croire à un lac; plus près, sur les pics, sur les flancs des montagnes, dans les vallons, les maisons sont parsemées au milieu des arbres touffus, et des buissons de thé ; on dirait une ville dans une forêt.
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DARJEFLING — LE THÉ. 249
On construit en ce moment sur un mamelon un hôpital où pourront trouver place les riches et les pauvres. Je visite quelques villas; elles sont nombreuses et simples, quelques-unes assez coquettes. Leur prix de location varie de 1000 à 2000 roupies pour la saison qui est de 9 mois. Tous les ans on voit augmenter le nombre des planteurs de thé et des familles qui viennent ici pour fuir les chaleurs.
Le thé donne en ce moment de beaux bénéfices. Un touriste anglais, qui à voulu faire l’essai d’une plantation, a dépensé 60,000 roupies dans 4 ans, et maintenant les buissons étant en plein rapport 1l en retire 3000 roupies par mois.
J’ai voulu visiter une de ces plantations, en compagnie d’un Père irlandais. Le propriétaire fort aimable m'explique tous les détails de la préparation. Elle n’est plus la même qu’en Chine et au Japon. lei 1l suffit de quelques heures pour préparer le thé. Le buisson commence à produire après 3 ans et dure indéfiniment. On le coupe tous les ans comme le buis des jardins ; durant 9 mois on ramasse les jeunes pousses qu’on pose pour un temps sur un plancher ; aussitôt qu’elles sont devenues souples comme le velours on les passe à une machine qui les presse et les plie en tournant 2 disques ou 2 cylindres. La feuille ainsi
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humectée dans son jus fermente après quelques instants; on s’en aperçoit à la couleur qu’elle prend ; alors on la met sur des toiles métalliques pour la sécher au feu et le thé est prêt. On sépare les feuilles les plus fines: c’est la 1re qualité, qui vaut 3 roupies la livre ; les moyennes forment la 2° qualité à 2 roupies la livre, et les tiges la 3° qualité, à 1 roupie la livre. Les ouvriers sont fort nombreux pour la cueillette, on leur donne un prix fixe d’un anna (3 sous) par Jour et un tant par chaque livre de thé cueillie. Les femmes gagnent de un à deux annas par jour (de 3 à G sous.)
Vers 11 heures je quittais Darjeeling refaisant en sens inverse la route admirable que J'avais parcourue la veille ; à la nuit nous étions dans la plaine. Des milliers de lucioles remplissaient l’air de leur intermittente lumière. Un Anglais qui n’avait Jamais vu ce phénomène me demande qu’elle était cette illumination. Nous avions fait bonne route ensemble ; an nous quittant il m’a dit: au revoir ; un peu étonné je demande où et comment? et il réplique: oh! le Globe est si petit !
Mercredi 7 décembre. Après avoir passé la nuit en chemin de fer, en approchant de Calcutta je revois les nombreuses briquetteries qui