‹ Le tour du monde en deux cent quarante joursChapitre 1 sur 12 · D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION · texte numérisé non relu

D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

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Il n'y a pas bien longtemps, pour s'instruire, on faisait le tour de France; aujourd'hui, c'est le tour du monde qu'il faut faire pour être de son époque. Généralement, on s'imagine quun tel voyage demande un courage héroïque, beaucoup de temps et surtout beaucoup d'argent; c'est une erreur. Il fallait plus de fatigue, de temps et d'argent pour faire le tour de la Fra7ice, il y a 50 ans, qu'il n'en faut aujourd'hui pour faire le tour du inonde. Si nous allons vers l'Ouest, la traversée de l'Atlantique demande huit jours, celle du Contineiit américain sept, celle du Pacifique dix-huit; et du Japon à Marseille, on vient en iO jours : donc en tout soixantetreize jours; moins de deux mois et demi pour franchir les vingt-cinq mille milles ou quarante-cinq mille kilomètres.

Les dangers de la mer ou des populations plus ou moins barbares ne sont pas redoutables ; il meurt moins de voyageurs par les accidents de mer que par ceux des

chemins de fer, et les populalions ne sont dangereuses que pour les imprudents qui les maltraitent.

Quant à la santé, le voyage est un excellent moyen de la fortifier.

Les navires qui sillonnent les grands Océans sont des châteaux flottants; on y jouit de tout le confortable et de toutes les distractions : bals, concerts, jeux de société; l'ennui y est inconnu. Les ivagons américains sont des salons qu'on transforme en chambres pour la nuit; et aux Jndes, outre le panka ou éventail mécanique, la double toiture, les persiennes et les vitres de couleurs, les fenêtres sont encore garnies, l'été, de branches odoriférantes; au moyen d'un ressort ingénieux, le mouvement des roues fait tomber sur elles une légère pluie dont l'évaporation rafraîchit et embaume. Donc, pas trop de fat'fjue à craindre et confortable partout.

Certes, il y a des excursions pénibles dans les montagnes du Japon, dais certaines parties de l'Hymalaya et dans l'intérieur de la Chine, mais elles ne sont pas plus difficiles que celles que nous offrent nos Alpes et nos Pyrénées.

Le Français, en général, réduit encore le monde au bassin de la Méditerranée ou à l ancien continent; il ignore les ressources inexploitées qui, sur les divers points du globe, peuvent donner l'aisance et la richesse à de nombreuses familles. Les enfants, de leur côté, savent que h père et la mère ne sont que des usufruitiers, et qu'ils peuvent compter sur leur part de bien. Lorsqu'ils commencent à raisonner, ils font leurs cal cuis : J'aurai tant de milhers de francs de papa, tant

(V cadres milliers de maman; ce n'est pas assez : il me faut un emploi qui produise tant : et ils entrent dans une administration.

Puisse ce livre montrer la facilité et l'utilité des voyages! S'ils sont faits dans un esprit sérieux, l'observation et la comparaison feront tomber les préjugés. Les hautes classes chez nous voient, dans le commerce et dans l'industrie, quelque chose d'inférieur, et presque de déshonorant. Lorsqu'elles ont des biens, elles se contentent de voir leurs fils, presque toujours privés de fortes études, gérer ces biens; plus tard, ceux-ci les feront gérer par des tiers et iront en dépenser les rentes à Pans, où ils feront naufrage.

Une grande par de de la bourgeoisie pousse ses enfants dans les carrières administratives, après les études qu exige un baccalauréat. Après trois ans de stage, un jeune homme, à 23 ans, gagnera 100 à 150 francs par mois; il en gagnera le double à 40 ans. Esclave du travail, il le sera des opinions d'un maître qui change à tout instant; il devra briguer sans cesse la faveur de tel député ou de tel ministre, et tout cela pour avoir, à la fin de ses jours, une pension de retraite de deux à trois mille francs. Comment s'étonner alors quon ne trouve presque plus d'hommes de caractères? Si ce jeune homme, ou son père pour lui, avait connu le globe, il aurait fait comme les Anglais, comme les Allemands et les hollandais, il aurait trouvé, dans l'industrie et dans le commerce, une occupation honorable qui lui eût donné non l' aisance mais la richesse, non l'esclavage mais la liberté. Aux Etats-Unis, ces emplois administratifs sont le loi

des courtes inlellujences qui n'ont su ou pu se créer une carrière indépendante.

Aussi, si de l'autre côté de l'Océan, on connaît d'autres plaies, on ignore celle du fonction narisme.

Il est temps pour nous de voir notre infériorité et d'y porter remède. Lorsqu'on parcourt la surface du globe et qu'on voit partout l'Anglais, l'Américain et r Allemand prendre pied à notre exclusion; lorsqu'on voit que même là, où nous étions parvenus à nous établir, nous sommes tous les jours supplantés par nos rivaux, que même, dans plusieurs de nos colonies, les affaires et le commerce sont en d'autres mains que les nôtres; lorsqu'on voit ce que pensent de nous les autres peuples, le chauvinisme baisse pour faire place à de tristes réflexions ; les illusions disparaissent et on s'applique à l'étude des cames qui ont produit noire infériorité pour les paralyser et les détruire; en un mot, on sonde nos plaies sociales pour les guérir.

Ce livre n'est que l'ensemble des notes de voyage prises sur place, au jour le jour, et adressées à nui famille; si l'arrangement méthodique fait défaut, l'impression du moment y est tout entière, et fait mieux ressortir la vérité des choses.

Le Polj'nésian est un navire rie 4,350 tonnes (page 13)

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