IO LE TOUR DU MONDE
La discussion fut suspendue pendant le robbre. Mais bientôt Andrew Stuart la reprenait, disant :
" Comment, autrefois ! Est-ce que la terre a diminué, par hasard?
5 — Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on lç parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y a cent ans.1 Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus rapides.
io — Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur !
— A vous de jouer, monsieur Stuart ! " dit Phileas Fogg. Mais l'incrédule Stuart n'était pas convaincu, et, la partie
achevée :
" Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez 15 trouvé là une manière plaisante de dire que la terre a diminué ! Ainsi parce qu'on en fait maintenant le tour en trois mois. . .
— En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.
— En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts 20 jours, d'après le calcul établi par le Morning-Chronicle .
— Oui, quatre-vingts jours ! s'écria Andrew Stuart, qui, par inattention, coupa une carte maîtresse,2 mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc.
25 — Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.
— Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails ! s'écria Andrew Stuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les
30 fourgons, scalpent les voyageurs !
— Tout compris," répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu,3 ajouta : " Deux atouts maîtres." *
Andrew Stuart, à qui citait le tour de " faire," ramassa les cartes en disant : •
" Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique . . .
— Dans la pratique aussi, monsieur Stuart. 5
— Je voudrais bien vous y voir.
— Il ne tient qu'à x vous. Partons ensemble.
— Le ciel m'en préserve ! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100,000 fr.) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible. 10
— Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.
— Eh bien, faites-le donc !
— Le tour du monde en quatre-vingts jours ?
— Oui.
— Je le veux bien. 15
— Quand ?
— Tout de suite. Seulement, je vous préviens que je le ferai à vos frais.
— C'est de la folie ! s'écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l'insistance de son partenaire. Tenez ! 2 20 jouons plutôt.
— Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a " mal donne.3 "
Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la table : 25
" Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres ! . . .
— Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.
— Quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart, c'est 30 toujours sérieux.
— Soit ! 4 dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses col-
lègues : J'ai vingt mille livres (500,000 fr.) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers. . .
— Vingt mille livres ! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous faire perdre !
5 — L'imprévu n'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.
— Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calculé que comme un minimum de temps !
— Un minimum bien employé suffit à tout.
10 — Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des l railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer !
— Je sauterai mathématiquement.
— C'est une plaisanterie !
15 — Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi sérieuse qu'un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents
20 minutes. Acceptez-vous?
— Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s'être entendus.
— Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
25 — Ce soir même ? demanda Stuart.
— Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajoutat-il en consultant un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi
30 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi 2 les vingt mille livres vous appartiendront de fait et de droit,3 messieurs. — Voici un chèque de pareille somme."
Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.
"Je suis toujours prêt!" répondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes : 5
" Je retourne l carreau, dit-il. A vous de jouer, monsieur Stuart."
A sept heures cinquante, Phileas Fogg ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.
Passepartout fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, cou- 10 pable d'inexactitude, apparaître à cette heure insolite.
Phileas Fogg était tout d'abord monté à sa chambre, puis il appela :
" Passepartout."
Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait 15 s'adresser à lui. Ce n'était pas l'heure.
"Passepartout," reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
Passepartout se montra.
" C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. 20 Fogg.
— Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.
— Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et 25 Calais."
Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu'il avait mal entendu.
" Monsieur se déplace ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde."
Passepartout, Pœil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, pré- 5 sentait alors tous les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.
" Le tour du monde, murmura- t-il.
— En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.
10 — Mais les malles? ... dit Passepartout qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche.
— Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon
15 makintosch l et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes
chaussures. D'ailleurs nous marcherons peu ou pas. Allez."
Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta
la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur
une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son
20 pays :
" Ah bien, se dit-il, elle est forte, celle-là ! 2 Moi qui voulais rester tranquille ! . . ."
Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire à un 25 fou? Non . . . C'était une plaisanterie?
A huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle de son maître ; puis, l'esprit encore troublé, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg. 30 Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le Bradshaw's continental railway s team transit and gênerai guide , qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires à son
voyage. Il prit le sac des mains de Passe partout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans tous les pays.
" Vous n'avez rien oublié ? demanda-t-il.
— Rien, monsieur. 5
— Mon makintosch et ma couverture ?
— Les voici.
— Bien, prenez ce sac."
Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.
"Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres 10 dedans (500,000 francs)."
Le sac faillit x s'échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été en or et pesé considérable ment.
Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte 15 de la rue fut fermée à double tour.
Une station de voitures se trouvait à l'extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing- Cross.2 20
A huit heures vingt, le cab s'arrêta devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée d'un chapeau dé- 25 penaillé auquel pendait une plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr. Fogg et lui demanda l'aumône.
Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner au whist, et, les présentant à la mendiante : 30
" Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir rencontrée ! "
l6 LE TOUR DU MONDE
Puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation d'humidité autour
de la prunelle. Son maître avait fait un pas dans son cœur.
Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de
5 la gare. Là, Phileas Fogg donna à Passepartout Tordre de
prendre deux billets de première classe pour Paris. Puis,
se retournant, il aperçut ses cinq collègues du Reform-Club.
" Messieurs, dit-il, je pars, et les divers visas x apposés
sur un passeport que j'emporte à cet effet vous permettront,
10 au retour, de contrôler mon itinéraire.
— Oh ! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile. Nous nous en rapporterons3 à votre honneur de gentleman !
— Cela vaut mieux ainsi,* dit Mr. Fogg.
15 — Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu ? ... fit observer Andrew Stuart . . .
— Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs."
20 A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. A huit heures quarante -cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas
25 Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.
Mais le train n'avait pas dépassé Sydenham/ que s Passepartout poussait un véritable cri de désespoir !
30 " Qu'avez-vous ? demanda Mr. Fogg.
— Il y a . . . que . . . dans ma précipitation . . . mon trouble . . . j'ai oublié . . .
— Quoi ?
— D'éteindre le bec de gaz de ma chambre !
— Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte ! "
Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait I guère, 5 sans doute, du grand retentissement2 qu'allait provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit d'abord dans le Reform-Club, et produisit une véritable émotion parmi les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cette émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des 10 journaux au public de Londres et de tout le Royaume-Uni.
Cette " question du tour du monde " fut commentée, discutée, disséquée, avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle affaire de V AlabamaJ Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres — et ils formé- 15 rent bientôt une majorité considérable — se prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement qu'en théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de communication actuellement en usage, ce n'était pas seulement impossible, c'était insensé ! 20
En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie. Il traita la question à tous les points de vue, et démontra clairement la folie de l'entreprise. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance miraculeuse des heures de dé- 25 part et d'arrivée, concordance qui n'existait pas, qui ne pouvait pas exister. Or, il suffisait d'un retard, un seul, pour que la chaîne des communications fût irréparablement brisée.
l8 LE TOUR DU MONDE
L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.
Pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur 5 de la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsi conçue :
"Suez à Londres"
" Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland
place.1
10 "Je file2 voleur de Banque, Phileas Fqgg. Envoyez sans retard mandat d'arrestation à Bombay (Inde anglaise) .
" Fix, détective ."
L'effet de cette dépêche fut immédiat. L'honorable gentleman disparut pour faire place au voleur de bank-
15 notes. Sa photographie fut examinée. Elle reproduisait trait pour trait l'homme dont le signalement avait été fourni par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg avait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut évident que ce personnage, prétextant un voyage
20 autour du inonde et l'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but que de dépister 3 les agents de la police anglaise.
Voici dans quelles circonstances avait été lancée cette dépêche concernant le sieur Phileas Fogg.
25 Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, à Suez, le paquebot Mongolia, de la Compagnie péninsulaire et orientale/ steamer en fer à hélice. Le Motigolia faisait régulièrement les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez.
30 En attendant l'arrivée du paquebot, deux hommes se promenaient sur le quai au milieu de la foule d'indigènes et
d'étrangers qui affluent dans cette ville, naguère une bourgade, à laquelle la grande œuvre de M. de Lesseps * assure un avenir considérable.
De ces deux hommes, l'un était l'agent consulaire du Royaume-Uni, établi à Suez ; l'autre était un petit homme 5 maigre, de figure assez intelligente, nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses muscles sourciliers. A travers ses longs cils brillait un œil très vif, mais dont il savait à volonté éteindre l'ardeur. En ce moment, il donnait certaines marques d'impatience, allant, venant, ne pou- 10 vant tenir en place.
Cet homme se nommait Fix, et c'était un de ces " détectives " ou agents de police anglais, qui avaient été envoyés dans les divers ports, après le vol commis à la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le plus grand soin 15 tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si l'un d'eux lui semblait suspect, le "filer" en attendant un mandat d'arrestation.
Précisément, depuis deux jours, Fix avait reçu le signalement de l'auteur présumé du vol. Le détective, très allé- 20 ché évidemment par la forte prime promise en cas de succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendre l'arrivée du Mongolia.
" Et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour la dixième fois, que ce bateau ne peut tarder? 25
— Non, monsieur Fix, répondit le consul. Il a été signalé hier au large de Port-Saïd.2 Ainsi ayez patience, il ne peut tarder à arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le signalement que vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme, s'il est à bord du Mongolia, 30
— Monsieur le consul, répondit Fix, ces gens-là, on les sent plutôt qu'on ne les reconnaît. C'est du flair qu'il faut
avoir, et le flair est comme un sens spécial auquel concourent l'ouïe, la vue et l'odorat. J'ai arrêté dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur soit à bord, je vous promets qu'il ne me glissera pas entre les 5 mains.
— Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol important ; mais, je vous le répète, dans les conditions où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous bien que, d'après le signalement que vous avez reçu, ce voleur ressem-
10 ble absolument à un honnête homme.
— Monsieur le consul, répondit dogmatiquement l'inspecteur de police, les grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtes gens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n'ont qu'un parti à prendre, c'est de
15 rester probes, sans cela ils se feraient arrêter. Les physionomies honnêtes, ce sont celles-là qu'il faut dévisager l surtout. Travail difficile, j'en conviens, et qui n'est plus du métier, mais de l'art."
Cependant le quai s'animait peu à peu. Marins de 20 diverses nationalités, commerçants, courtiers, portefaix, fellahs,2 y affluaient. L'arrivée du paquebot était évidemment prochaine.
Tout en circulant au milieu de ce populaire,* Fix, par une habitude de sa profession, dévisageait les passants d'un 25 rapide coup d'œil.
Il était alors dix heures et demie.
" Combien de temps ce paquebot stationnera-t-il à Suez ? demanda Fix.
— Quatre heures, répondit le consul. Le temps d'em- 30 barque r son charbon.
— Et de Suez, ce bateau va directement à Bombay? demanda Fix.
— Directement, sans rompre charge.1
— Eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route et ce bateau, il doit entrer dans son plan de débarquer à Suez, afin de gagner par une autre voie les possessions hollandaises ou françaises de PAsie. Il doit bien savoir qu'il ne serait pas 5 en sûreté dans l'Inde, qui est une terre anglaise.
— A moins que ce ne soit un homme très fort, répondit le consul. Vous le savez, un criminel anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il ne2 le serait à l'étranger."
Sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir à l'agent, le 10 consul regagna ses bureaux.
Fix ne fut pas longtemps livré à ses réflexions. De vifs coups de sifflet annoncèrent l'arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaix et des fellahs se précipita vers le quai dans un tumulte un peu inquiétant pour les membres et les 15 vêtements des passagers. Bientôt on aperçut la gigantesque coque du Mongolia, passant entre les rives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller en rade.
Les passagers était assez nombreux à bord. Quelquesuns restèrent sur le spardeck 3 à contempler le panorama 20 pittoresque de la ville ; mais la plupart débarquèrent dans des canots qui étaient venus accoster le Mongolia. Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied à terre.
En ce moment, l'un d'eux s'approcha de lui, après avoir 25 vigoureusement repoussé les fellahs qui l'assaillaient de leurs offres de service, et il lui demanda fort poliment s'il pouvait lui indiquer les bureaux de l'agent consulaire anglais. Et
en même temps ce passager présentait un passeport sur lequel il désirait sans doute faire apposer le visa britannique.
Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d'un rapide coup d'œil, il en lut le signalement. Un mouvement invo- 5 lontaire faillit lui échapper. La feuille trembla dans sa main. Le signalement libellé sur le passeport était identique à celui qu'il avait reçu.
"Ce passeport n'est pas le vôtre? dit- il au passager.
— Non, répondit celui-ci, c'est le passeport de mon 10 maître. Il est resté à bord.
— Mais, reprit l'agent, il faut qu'il se présente en personne aux bureaux du consulat afin d'établir son identité. Cela est indispensable.
— Et où sont ces bureaux ?
15 — Là, au coin de la place, répondit l'inspecteur en indiquant une maison éloignée de deux cents pas.
— Alors, je vais aller chercher mon maître, à qui pourtant cela ne plaira guère de se déranger ! "
Là-dessus, le passager salua Fix et retourna à bord du 20 steamer.
L'inspecteur se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitôt, et sur sa demande pressante, il fut introduit près de ce fonctionnaire.
" Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule, j'ai 25 de fortes présomptions de croire que notre homme a pris passage à bord du Mongolia"
Et Fix raconta ce qui s'était passé entre ce domestique et lui à propos du passeport.
" Bien, monsieur Fix, répondit le consul, je ne serais pas 30 fâché de voir la figure de ce coquin. Mais peut-être ne se présentera- 1- il pas à mon bureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas à laisser derrière lui des
traces de son passage, et d'ailleurs la formalité des passeports n'est plus obligatoire.
— Monsieur le consul, répondit l'agent, si c'est un homme fort comme on doit le penser, il viendra !
— Faire viser son passeport ? 5
— Oui. Les passeports ne servent jamais qu'à gêner les honnêtes gens et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en règle,1 mais j'espère bien que vous ne le viserez pas . . .
— Et pourquoi pas ? Si ce passeport est régulier, répon- 10 dit le consul, je n'ai pas le droit de refuser mon visa.
— Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu'à ce que j'aie reçu de Londres un mandat d'arrestation.
— Ah ! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, répondit le 15 consul, mais moi, je ne puis . . ."
Le consul n'acheva pas sa phrase. En ce moment on frappait à la porte de son cabinet, et le garçon de bureau introduisit deux étrangers, dont l'un était précisément ce domestique qui s'était entretenu avec le détective. 20
C'étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître présenta son passeport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa. Celui-ci prit le passeport et lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait ou plutôt dévorait l'étranger des yeux. 25
Quand le consul eut achevé sa lecture :
Vous êtes Phileas Fogg, esquire ? demanda-t-il.
" Oui, monsieur, répondit le gentleman.
— Et cet homme est votre domestique ?
— Oui. Un Français nommé Passepartout. 30
— Vous venez de Londres ?
— Oui.
— Et vous allez ?
— A Bombay.
— Bien monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile, et que nous n'exigeons plus la présentation du
5 passeport ?
— Je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg, mais je désire constater par votre visa mon passage à Suez.
— Soit, monsieur."
Et le consul, ayant signé et daté le passeport, y apposa 10 son cachet. Mr. Fogg acquitta les droits de visa, et, après avoir froidement salué, il sortit, suivi de son domestique.
"Eh bien? demanda l'inspecteur.
— Eh bien, répondit le consul, il a l'air d'un parfait hon- 15 nête homme !
— Possible, répondit Fix, mais ce n'est point ce dont il s'agit. Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont j'ai reçu le signalement ?
20 — J'en conviens, mais vous le savez, tous les signalements . . .
— J'en aurai le cœur net,1 répondit Fix. Le domestiqué me paraît être moins indéchiffrable que le maître. De plus, c'est un Français, qui ne pourra se retenir de parler. A
25 bientôt,2 monsieur le consul."
Cela dit, l'agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout.
Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s'était dirigé vers le quai. Il s'embarqua dans un canot, 30 revint à bord du Mongolia et rentra dans sa cabine.
Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n'y pensait même pas, étant de cette race
(T Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu'ils traversent.
Cependant, Fix avait en peu d'instants rejoint sur le quai Passepartout, qui flânait et regardait, ne se croyant pas, lui, obligé à ne point voir. 5
"Eh bien, mon ami, lui dit Fix en l'abordant, votre passeport est-il visé ?
— Ah ! c'est vous, monsieur, répondit le Français. Bien obligé. Nous sommes parfaitement en règle.
— Et vous regardez le pays ? 10
— Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rêve. Et comme cela, nous sommes en Afrique?
— En Afrique, parfaitement.
— En Afrique ! répéta Passepartout. Je ne peux y 15 croire. Figurez-vous, monsieur, que je m'imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cette fameuse capitale, je l'ai revue tout juste de sept heures vingt du matin à huit heures quarante, à travers les vitres d'un fiacre et par une pluie battante ! Je le regrette ! J'aurais aimé à revoir le Père- 20 Lachaise et le Cirque des Champs-Elysées ! l
— Vous êtes donc bien pressé? demanda l'inspecteur de police.
— Moi, non, mais c'est mon maître. A propos, il faut que j'achète des chaussettes et des chemises ! Nous som- 25 mes partis sans malles, avec un sac de nuit seulement.
— Je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.
— Monsieur, répondit Passepartout, vous êtes vraiment d'une complaisance ! . . ." 30
Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.
" Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau !
— Vous avez le temps, répondit Fix, il n'est encore que midi ! "
5 Passepartout tira sa grosse montre.
" Midi, dit-il. Allons donc ! Il est neuf heures cinquante-deux minutes !
— Votre montre retarde, répondit Fix.
— Ma montre ! Une montre de famille, qui vient de 10 mon arrière-grand-père ! Elle ne varie pas de cinq minutes
par an. C'est un vrai chronomètre !
— Je vois ce que c'est, répondit Fix. Vous avez gardé l'heure de Londres, qui retarde de deux heures environ sur l Suez. Il faut avoir soin de remettre votre montre au midi 2
15 de chaque pays.
— Moi ! toucher à ma montre ! s'écria Passepartout, jamais !
— Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil.
— Tant pis pour le soleil, monsieur ?i C'est lui qui aura 20 tort ! "
Et le brave garçon remit sa montre dans son gousset avec un geste superbe.
Quelques instants après, Fix lui disait : " Vous avez donc quitté Londres précipitamment ? 25 — Je le crois bien ! * Mercredi dernier, à huit heures du soir, contre toutes ses habitudes, mon Fogg revint de son cercle et trois quarts d'heure après nous étions partis.
— Mais où va-t-il donc, votre maître ?
— Toujours devant lui ! Il fait le tour du monde ! 30 — Le tour du monde ? s'écria Fix.
— Oui, en quatre-vingts jours ! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je n'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.
— Ah ! c'est un original, ce monsieur Fogg?
— Je le crois.
— Il est donc riche ?
— Évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes toutes neuves ! Et il n'épargne pas l'argent 5 en route ! Tenez ! Il a promis une prime magnifique au mécanicien I du Mongolia, si nous arrivons à Bombay avec une belle avance !
— Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître ?
— Moi? répondit Passepartout, je suis entré à son service 10 le jour même de notre départ."
On s'imagine aisément l'effet que ces réponses devaient produire sur l'esprit déjà surexcité de l'inspecteur de police. Ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse somme emportée, cette hâte d'arriver en des 15 pays lointains, ce prétexte d'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses idées.
Le Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix laissa son compagnon y faire ses emplettes, et il revint en toute hâte aux bureaux de l'agent consulaire. Maintenant que 20 sa conviction était faite, il avait repris tout son sangfroid.
" Monsieur, dit-il au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du monde en quatre-vingts jours. 25
— Alors c'est un malin, répondit le consul. Mais pourquoi ce voleur a-t-il tenu à 2 faire constater par un visa son passage à Suez?
— Pourquoi? . . . je n'en sais rien, monsieur le consul, répondit le détective, mais écoutez-moi." 30
Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa conversation avec le domestique dudit Fogg.
" En effet, dit le consul, toutes les présomptions sont contre cet homme. Et qu'allez-vous faire ?
— Lancer une dépêche à Londres avec demande instante
de m'adresser un mandat d'arrestation à Bombay, m'em-
5 barquer sur le Mongolia, filer mon voleur jusqu'aux Indes,
et là, sur cette terre anglaise, l'accoster poliment, mon
mandat à la main et la main sur l'épaule." *
Ces paroles prononcées froidement, l'agent prit congé du consul et se rendit au bureau télégraphique. De là, il lança 10 cette dépêche que l'on connaît.
Un quart d'heure plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien muni d'argent, d'ailleurs, sembarquait à bord du Mongolia, et bientôt le rapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.
15 La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient l'Inde pour destination.
Parmi ces passagers, on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade, tous chèrement appointés, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui,
20 le million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. On vivait donc bien à bord. Les passagères — il y en avait quelques-unes — changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer le permettait.
25 Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la côte d'Asie, soit de la côte d'Afrique, le Mongolia, pris par le travers,2 roulait épouvantablement. Les dames disparaissaient alors ; les pianos se taisaient ;
chants et danseb cessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le détroit de Bab-el- Mandeb.1 <^'
Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? Qn pour- 5 rait croire que, toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait de toutes les avaries possibles qui, en obligeant le Mongolia à relâcher dans quelque port, auraient compromis son voyage ?
Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait 10 à ces éventualités, il n'en laissait rien paraître. C'était toujours l'homme impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident ou accident ne pouvait surprendre. On le voyait rarement sur le pont. Il s'inquiétait peu d'observer cette mer Rouge, si féconde en sou- 15 venirs, ce théâtre des premières scènes historiques de l'humanité. Il ne venait pas reconnaître les curieuse villes semées sur ses bords, et dont la pittoresque silhouette se découpait2 quelquefois à l'horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens his- 20 toriens ont toujours parlé avec épouvante, et sur lequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoir consacré leur voyage par des sacrifices propitiatoires.
Que faisait donc cet original, emprisonné dans le Mongolia ? D'abord il faisait ses quatre repas par jour, sans 25 que jamais ni roulis ni tangage ne pussent détraquer une machine si merveilleusement organisée. Puis il jouait au whist.
Il avait rencontré trois partenaires, aussi enragés que lui, et ils jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que lui. 30
Quant à Passepartout, le mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Il occupait une cabine à l'avant et mangeait, lui
aussi, consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait dans ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait son parti. Bien nourri, bien logé, il voyait du pays,1 et d'ailleurs il s'affirmait à lui-même que toute cette
5 fantaisie finirait à Bombay.
Le lendemain du départ de Suez, le 29 octobre, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant personnage auquel il s'était adressé en débarquant en Egypte.
10 " Je ne me trompe pas, dit-il en l'abordant avec son plus aimable sourire, c'est bien vous, monsieur, qui m'avez si complaisamment servi de guide à Suez?
— En effet, répondit le détective, je vous reconnais ! Vous êtes le domestique de cet Anglais original . . .
15 — Précisément, monsieur ... ?
— Fix.
— Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté de vous trouver à bord. Et où allez-vous donc ?
— Mais,2 ainsi que vous, à Bombay.
20 — C'est au mieux ! 3 Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage ?
— Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie péninsulaire. *
— Alors vous connaissez l'Inde?
25 — Mais . . . oui . . ., répondit Fix qui ne voulait pas trop s'avancer.
— Et c'est curieux, cette Inde-là?
— Très curieux? Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des
30 bayadères ! 4 Mais il faut espérer que vous aurez* le temps de visiter le pays?
— Je l'espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il
n'est pas permis à un homme sain d'esprit de passer sa vie à sauter d'un paquebot dans un chemin de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte de faire le tour du monde en quatre-vingts jours ! Non. Toute cette gymnastique cessera à Bombay, n'en doutez pas. 5
— Et il se porte bien, monsieur Fogg ? demanda Fix du ton le plus naturel.
— Très bien, monsieur Fix. Moi aussi d'ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait à jeun.1 C'est l'air de la mer. 10
— Et votre maître, je ne le vois pas jamais sur le pont.
— Jamais. Il n'est pas curieux."
Cependant le paquebot s'avançait rapidement. Le 13, on eut connaissance de Moka,2 qui apparut dans sa ceinture de murailles ruinées, au-dessus desquelles se déta- 15 chaient3 quelques dattiers verdoyants. Au loin, dans les montagnes, se développaient de vastes champs de caféiers. Passepartout fut ravi de contempler cette ville célèbre, et il trouva même qu'avec ses murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinait comme une anse, elle ressemblait à une 20 énorme demi-tasse.*
Pendant la nuit suivante, le Mongolia franchit le détroit de Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie la Porte des Larmes, et le lendemain, 14, il faisait escale à Aden.5 C'est là qu'il devait se réapprovisionner de combustible. 25
A six heures du soir, le Mongolia battait des branches de son hélice 6 les eaux de la rade d'Aden et courait bientôt sur la mer des Indes. Cette mer lui fut favorable. Les voiles vinrent en aide à la vapeur. Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraîches toilettes, 30 reparurent sur le pont. Les chants et les danses recommencèrent. Le voyage s'accomplit donc dans les meilleures conditions.
Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la côte indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du Mongolia. A l'horizon, un arrière-plan de collines se profilait harmonieusement sur le fond du ciel.
5 Bientôt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville se détachèrent vivement.1 Le paquebot pénétra dans cette rade formée par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher, et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay. Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robbre de
10 la journée, et son partenaire et lui, grâce à une manœuvre audacieuse, ayant fait les treize levées,2 terminèrent cette belle traversée par un chelem 3 admirable.
Le Mongolia ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il y arrivait le 20. C'était donc, depuis son dé-
15 part de Londres, un gain de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraire à la colonne des bénéfices.
Personne n'ignore que l'Inde — ce grand triangle renversé dont la base est au nord et la pointe au sud — comprend
20 une superficie de quatorze cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une population de cent quatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernement britannique exerce une domination réelle sur une certaine partie de cet immense pays. Mais l'Inde anglaise proprement
25 dite ne compte qu'une superficie de sept cent mille milles carrés et une population de cent à cent dix millions d'habitants. C'est assez dire qu'une notable partie du territoire échappe encore à l'autorité de la reine ; et, en effet, chez certains rajahs 4 de l'intérieur, farouches et terribles, l'indé-
30 pendance indoue est encore absolue.
Cependant, l'aspect, les mœurs, les divisions ethnographi- ^ ques de la péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d'homme, etc. Maintenant, des steam- 5 boats parcourent à grande vitesse l' Indus, le Gange, et un chemin de fer, qui traverse l'Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de Calcutta.1
C'était à quatre heures et demie du soir que les passagers 10 du Mongolia avaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heures précises. Mr. Fogg prit donc • congé de ses partenaires, donna à son domestique le détail de quelques emplettes à faire, lui recommanda expressément de se trouver avant huit heures à la gare, et de son 15 pas régulier, il se dirigea vers le bureau des passeports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les synagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode de Malebar-Hill,2 ornée de deux tours 20 polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d'œuvre d'Éléphanta,3 ni ses mystérieuses hypogées/ cachées au sud -est de la rade, ni les grottes de l'île Salcette,s ces admirables restes de l'architecture bouddhiste !
Non ! rien. En sortant du bureau des passeports, Phi- 25 leas Fogg se rendit tranquillement à la gare, et là il se fit servir à dîner.
Quelques instants après Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi, débarqué du Mongolia et couru chez le directeur de la police de Bombay. 11 fit reconnaître sa qualité de détec- 30 tive. Avait-on reçu de Londres un mandat d'arrêt? . . . On n'avait rien reçu. Et en effet, le mandat, parti après Fogg, ne pouvait être encore arrivé.
Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordre d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L'affaire regardait l'administration métropolitaine, et celle-ci seule pouvait également délivrer un
5 mandat. Cette sévérité de principes, cette observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec les mœurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle, n'admettent aucun arbitraire.
Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se résigner à
io attendre son mandat. Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrable coquin, pendant tout le temps que celui ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas que Phileas Fogg n'y séjournât — et, on le sait, c'était aussi la conviction de Passepartout, — ce qui laisserait au mandat
15 d'arrêt le temps d'arriver.
Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maître en quittant le Mongolia, Passepartout avait bien compris qu'il en serait de1 Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas ici, qu'il se poursuivrait
20 au moins jusqu'à Calcutta, et peut-être plus loin. Et il commença à se demander si ce pari de Mr. Fogg n'était pas absolument sérieux, et si la fatalité ne l'entraînait pas, lui qui voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours !
25 En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises et chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait grand concours de populaire,2 et, au milieu d'Européens de toutes nationalités, des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas â turbans ronds, des Sindes à
30 bonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis à mitre noire.3 C'était précisément une fête célébrée par ces Parsis ou Guèbres,3 descendants directs des sectateurs
de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères des Indous, — race à laquelle appartiennent actuellement les riches négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, 5 dans lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées d'or et d'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement.
Malheureusement pour Passepartout et pour son maître, dont il risqua de compromettre le voyage, sa curiosité l'en- 10 traîna plus loin qu'il ne con/enait.
En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode de Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée d'en visiter l'intérieur. 15
Il ignorait deux choses : d'abord que l'entrée de certaines pagodes indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leur chaussure à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine politique, le gouvernement 20 anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punit sévèrement quiconque en viole les pratiques.
Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste, admirait, à l'intérieur de Malebar-Hill, ce clin- 25 quant éblouissant de l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et commencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages. 30
Le Français, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup de poing et d'un coup de pied, il renversa deux
de ses adversaires, fort empêtrés dans leurs longues robes, et, s'élançant hors de la pagode de toute la vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième Indou, qui s'était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.
5 A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin de fer.
Fix était là, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le
10 sieur Fogg à la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti fut aussitôt pris de l'accompagner jusqu'à Calcutta et plus loin s'il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l'ombre, mais Fix entendit le récit de ses aventures, que Passepartout narra
15 en peu de mots à son maître.
"J'espère que cela ne vous arrivera plus," répondit simplement Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.
Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit son
20 maître sans mot dire.1
Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pen sée le retint et modifia subitement son projet de départ.
" Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien ... Je tiens mon homme."
25 En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le train disparut dans la nuit.
Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième voyageur se trouvait placé dans le coin opposé. C'était le brigadier général, sir Francis
Cromarty, Pun des partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses troupes cantonnées auprès de Bénarès.1
Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui s'était fort distingué pendant la dernière 5 révolte des cipayes,2 eût 3 véritablement mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune âge, il habitait l'Inde. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers donné des renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du pays indou, si Phileas Fogg eût été homme à les de- 10 mander. Mais ce gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence.
Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les viaducs, avait traversé l'île Salcette et courait sur le continent. Il s'engagea dans les montagnes très ramifiées 15 des Ghâtes-Occidentales,4 dont les plus hauts sommets sont couverts de bois épais.
Pendant la nuit, le train franchit les Ghâtes, et le lendemain, 2 1 octobre, il s'élançait à travers un pays relativement plat. La campagne, bien cultivée, était semée de bour- 20 gades, au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher de l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau irriguaient cette contrée fertile.
Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il traversait s le pays des Indous dans un train de chemin 25 de fer. Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel ! La locomotive, dirigée par le bras d'un mécanicien anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de cotonniers et de caféiers. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de pal- 30 miers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows 6 et des temples merveilleux qu'enrichissait l'inépuisable
ornementation de l'architecture indienne. Puis, d'immenses étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaient les hennissements du train, et enfin, les
5 forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées d'éléphants, qui, d'un œil pensif, regardaient passer le convoi échevelé.1
Pendant cette matinée, les voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les secta-
10 teurs de la déesse Kâli.2
A midi et demi, le train s'arrêta à la station de Burhampour, et Passepartout put s'y procurer à prix d'or une paire de babouches, agrémentées 3 de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment d'évidente vanité.
15 II est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que les choses en resteraient là.* Mais maintenant, depuis qu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, un revirement s'était fait dans son
20 esprit. Il prenait au sérieux les projets de son maître, il croyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas dépasser. Déjà même, il s'inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait
25 comme intéressé dans cette gageure, et tremblait à la pensée qu'il avait pu la compromettre la veille par son impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était beaucoup plus inquiet.
Le lendemain, 22 octobre, sur une question de sir Fran-
30 cis Cromarty, Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu'il était trois heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglé sur le méridien de Green-
wich, devait retarder et retardait en effet de quatre heures.
Sir Francis rectifia donc l'heure donnée par Passepartout, auquel il fit la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Il essaya de lui faire comprendre 5 qu'il devait se régler sur chaque nouveau méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers l'est, c'est-à-dire audevant du soleil, les jours étaient plus courts d'autant de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce fut inutile. Que x l'entêté garçon eût compris ou non l'ob- 10 servation du brigadier général, il s'obstina à ne pas avancer sa montre, qu'il maintint invariablement à l'heure de Londres. Innocente manie, d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.
A huit heures du matin, le train s'arrêta au milieu d'une 15 vaste clairière, bordée de quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train passa devant la ligne des wagons en disant :
"Les voyageurs descendent ici."
Phileas Fogg regarda sir Francis Cromarty, qui parut ne 20 rien comprendre à cette halte au milieu d'une forêt de tamarins.
Passepartout, non moins supris, s'élança sur la voie et revint presque aussitôt, s'écriant :
" Monsieur, plus de 2 chemin de fer ! 25
— Que voulez-vous dire ? demanda sir Francis Cromarty.
— Je veux dire que le train ne continue pas ! " -
Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le suivit, sans se presser. Tous deux s'adressèrent au conducteur : 30
"Où sommes-nous? demanda sir Francis Cromarty.
— Au hameau de Kholby, répondit lu conducteur.
— Nous nous arrêtons ici ?
— Sans doute. Le chemin de fer n'est point achevé . . .
— Comment ! il n'est point achevé ?
— Non ! il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de 5 milles à établir entre ce point et Allahabad,1 où la voie reprend.
— Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway !
— Que voulez-vous,2 mon officier,^ les journaux se sont 10 trompés.
— Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta! reprit sir Francis Cromarty, qui commçnçait à s'échauffer.
— Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien qu'ils doivent se faire transporter * de Kholby
15 jusqu'à Allahabad."
Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assommé le conducteur, qui n'en pouvait mais.s
" Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad. 20 — Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument préjudiciable à vos intérêts ?
— Non, sir Francis, cela était prévu.
— Quoi ! vous saviez que la voie . . .
— En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quel- 25 conque surgirait tôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est
compromis. J'ai deux jours d'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta." 30 II n'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète assurance.
Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer
s'arrêtaient à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie d'avancer, et ils avaient prématurément annoncé l'achèvement de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la voie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés des véhicu- 5 les de toutes sortes que possédait la bourgade, palkigharis l à quatre roues, charrettes traînées par des zébus,2 sorte de bœufs à bosses, chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute la bour- 10 gade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé.
*' J'irai à pied," dit Phileas Fogg.
Passepartout, qui rejoignait alors son maître, fit une grimace significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes babouches.3 Fort heureusement, il avait été de 15 son côté à la découverte, et en hésitant un peu :
"Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport.
— Lequel ?
— Un éléphant ! Un éléphant qui appartient à un Indien 20 logé à cent pas d'ici.
— Allons voir l'éléphant," répondit Mr. Fogg.
Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout arrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclos fermé de hautes palissades. Dans la 25 hutte, il y avait un Indien, et dans l'enclos, un éléphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l'enclos.
Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal, à demi domestiqué, que son propriétaire élevait, non pour en faire 30 une bête de somme, mais une bête de combat.
Kiouni — c'était le nom de la bête — pouvait, comme
tous ses congénères, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d'autre monture, Phileas Fogg résolut de l'employer.
Mais les éléphants sont chers dans l'Inde, où ils commen-
5 cent à devenir rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont extrêmement recherchés. Aussi sont-ils l'objet de soins extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien s'il voulait lui louer son éléphant, l'Indien refusa net.
io Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 fr.)1 l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l'Indien ne se laissait pas tenter.
15 Phileas Fogg, sans s'animer en aucune façon, proposa alors à l'Indien de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abord mille livres (25,000 fr.).
L'Indien ne voulait pas vendre ! Peut-être le drôle flairait-il une magnifique affaire.
20 Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea à réfléchir avant d'aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il n'avait pas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin de compte 2 d'un pari de vingt milles livres, que cet éléphant lui était nécessaire, et que,
25 dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant. Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumés par la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'était qu'une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-
30 huit cents, enfin deux mille (50,000 fr.). Passepartout, si rouge d'ordinaire, était pâle d'émotion.
A deux mille livres, l'Indien se rendit.
L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce fut plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui ne pouvait que doubler son intelligence. 5
L'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement le métier de " mahout" ou cornac.1 Il couvrit d'une sorte de housse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs, deux espèces de cacolets assez peu confortables. 10
Puis Mr. Fogg offrit à sir Francis Cromarty de le transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier général accepta. Un voyageur de plus n'était pas pour fatiguer le gigantesque animal.
Sir Francis Cromarty prit place dans l'un des cacolets, 15 Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit à califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général. Le Parsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf heures l'animal, quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court 2 dans l'épaisse forêt de lataniers. 20
Le guide, afin d'abréger la distance à parcourir, laissa sur la droite le tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d'exécution. Très familiarisé avec les routes et sentiers du pays, il prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant à travers la forêt, et l'on s'en rapporta à lui.3 25
Après deux heures de marche, le guide arrêta l'éléphant et lui donna une heure de repos. L'animal dévora des branchages et des arbrisseaux, après s'être d'abord désaltéré à une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne se plaignit
pas de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait être aussi dispos que s'il fût sorti de son lit.
" Mais il est donc de fer ! dit le brigadier général en le regardant avec admiration.
5 — De fer forgé," répondit Passepartout, qui s'occupa de préparer un déjeuner sommaire.
A midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un aspect très sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis de tamarins et de palmiers-nains,
10 puis de vastes plaines arides. Toute cette partie du haut Bundelkund,1 peu fréquentée des voyageurs, est habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la religion indoue. Plusieurs fois, on aperçut des bandes d'Indiens farouches, qui faisaient un geste
15 de colère en voyant passer le rapide quadrupède. D'ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette journée, à peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont s'amusait fort Passe-
20 partout.
A huit heures du soir, la principale chaîne des monts Vindhias 2 avait été franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant septentrional, dans un bungalow en ruines. La distance parcourue pendant cette journée était d'environ
25 vingt-cinq milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station d'Allahabad.
La nuit était froide. A l'intérieur du bungalow, le Parsi alluma un feu de branches sèches, dont la chaleur fut très appréciée. Les voyageurs mangèrent en gens harassés et
30 moulus. La conversation, qui commença par quelques phrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements sonores. Le guide veilla près de Kiouni, qui s'endormit debout, appuyé au tronc d'un gros arbre.
Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépars et de panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanements aigus de singes.
A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait arriver à la station d'Allahabad le soir même. De 5 cette façon, Mr. Fogg ne perdrait qu'une partie des quarantehuit heures économisées depuis le commencement du voyage.
On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi, on fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits, aussi sains que 10 le pain, " aussi succulents que la crème," disent les voyageurs, furent extrêment appréciés.
A deux heures, le guide entra sous le couvert d'une épaisse forêt, qu'il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il préférait voyager ainsi à l'abri des bois. 15 En tout cas, il n'avait fait jusqu'alors aucune rencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir s'accomplir sans accident, quand l'éléphant, donnant quelques signes d'inquiétude, s'arrêta soudain. Il était quatre heures alors.
"Qu'y a-t-il? demanda sir Francis Cromarty, qui releva 20 la tête au-dessus de son cacolet.
— Je ne sais, mon officier," répondit le Parsi, en prêtant l'oreille à un murmure confus qui passait sous l'épaisse ramure.
Quelques instants après, ce murmure devint plus définis- 25 sable. On eût dit l un concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d'instruments de cuivre. Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans prononcer une parole.
Le Parsi sauta à terre, attacha l'éléphant à un arbre et 30 s'enfonça au plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant :
" Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S'il est possible, évitons d'être vus."
Le guide détacha l'éléphant et le conduisit dans un fourré, en recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à
5 terre. Lui-même se tint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait nécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans l'apercevoir, car l'épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement.
Le bruit discordant des voix et des instruments se rap-
io prochait. Des chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales. Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à une cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de cette
15 cérémonie religieuse.
En première ligne s'avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d'hommes, de femmes, d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre, interrompue à in-
20 tervalles égaux par des coups de tam-tams et de cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras, le
25 corps colorié d'un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel.1 A son cou s'enroulait un collier de têtes de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant terrassé auquel le chef
30 manquait.
Sir Francis Cromarty reconnut cette statue. "La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l'amour et de la mort.
— De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais ! dit Passepaxtout. La vilaine bonne l femme ! "
Le Parsi lui fit signe de se taire.
Autour de la statue s'agitait, se démenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d'ocre, 5 couverts d'incisions cruciales qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut.2 Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur costume 10 oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine.
Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils, étaient surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une tunique lamée d'or, re- 15 couverte d'une mousseline légère, dessinait les contours de /
sa taille.
Derrière cette jeune femme, — contraste violent pour les yeux, — des gardes, armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs pistolets damasquinés, portaient un cadavre 20 sur un palanquin.
C'était le corps d'un vieillard, revêtu de ses opulents habits de rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe tissue de soie et d'or, la ceinture de cachemir diamanté, et ses magnifiques armes de prince indien. 25
Puis, des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les cris couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient le cortège.
Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air singulièrement attristé, et se tournant vers le guide : 30
" Un sutty ! " 3 dit-il.
Le Parsi fit un signe affirmât if et mit un doigt sur ses
lèvres. La longue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt ses derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt.
Peu à peu, les chants s'éteignirent. Il y eut encore quel- 5 ques éclats de cris lointains, et enfin à tout ce tumulte, succéda un profond silence.
Phileas Fogg avait entendu ce mot prononcé par sir Francis Cromarty, et aussitôt que la procession eut disparu : "Qu'est-ce qu'un sutty? demanda-t-il.
10 — Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c'est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.
— Ah ! les gueux ! s'écria Passepartout, qui ne put re- 15 tenir ce cri d'indignation.
— Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg.
— C'est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah indépendant du Bundelkund.
— Comment, reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît 20 la moindre émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les Anglais n'ont pu les détruire?
— Dans la plus grande partie de l'Inde, répondit sir Francis Cromarty, ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons aucune influence sur ces contrées sau-
25 vages, et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le théâtre de meurtres et de pillages incessants.
— La malheureuse ! murmurait Passepartout, brûlée vive !
— Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne 30 l'était pas, vous ne saunez croire à quelle misérable condition elle se verrait réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à peine de quelques poignées
de riz, on la repousserait, elle serait considérée comme une créature immonde et mourrait dans quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que l'amour ou le fanatisme religieux. Quelque- 5 fois, cependant, le sacrifice est réellement volontaire, et il faut l'intervention énergique du gouvernement pour l'empêcher. Ainsi, il y a quelques années, je résidais à Bom- N bay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur . < l'autorisation de se brûler avec le corps de son mari, {p Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa ; alors la veuve quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice."
Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et quand le récit fut achevé : 15
" Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas volontaire, dit-il.
— Comment le savez -vous?
— C'est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund, répondit le guide. 20
— Cependant, cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fit observer sir Francis Cromarty.
— Cela tient à f ce qu'on l'a enivrée de la fumée du chanvre 2 et de l'opium.
— Mais où la conduit-on ? 25
— A la pagode de Pillaji, à deux milles d'ici. Là, elle passera la nuit en attendant l'heure du sacrifice.
— Et le sacrifice aura lieu ? . . .
— Demain à la première apparition du jour."
Après cette réponse, le guide fit sortir l'éléphant de 30 l'épais fourré et se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment où il allait l'exciter par un sifflement particu-
lier, Mr. Fogg l'arrêta, et, s'adressant à sir Francis Cromarty :
" Si nous sauvions cette femme ? dit-il.
— Sauver cette femme, monsieur Fogg ! . . . s'écria le 5 brigadier général.
— J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela.
— Tiens ! Mais vous êtes un homme de cœur ! dit sir Francis Cromarty.
10 — Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j'ai le temps."
Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impracticable
peut-être. Mr. Fogg allait risquer sa vie ou tout au moins sa
liberté, et par conséquent la réussite de ses projets, mais il
15 n'hésita pas. Il trouva d'ailleurs, dans sir Francis Cromarty,
un auxiliaire décidé.
Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui. L'idée de son maître l'exaltait. Il sentait un cœur, une âme sous cette enveloppe de glace. Il se prenait à 20 aimer Phileas Fogg.
Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire? Ne serait-il pas porté pour1 les Indous? A défaut de son concours, il fallait au moins s'assurer sa neutralité. Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question. 25 " Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi.
— Bien, guide, répondit Mr. Fogg.
— Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horri- 30 blés, si nous sommes pris. Ainsi, voyez.2
— C'est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la nuit pour agir ?
— Je le pense aussi," répondit le guide.
Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C'était une Indienne d'une beauté célèbre, de race 5 parsie, fille de riches négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation absolument anglaise. Elle se nommait Aouda. Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois mois après, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait, elle s'é- 10 chappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui avaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne semblait pas qu'elle pût échapper.
Ce récit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur généreuse résolution. Il fut décidé que 15 le guide dirigerait l'éléphant vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.
Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pas de la pagode ; les hurlements des fanatiques se laissaient entendre distinctement. 20
Les moyens de parvenir jusqu'à la victime furent alors discutés. Le guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait que la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une des portes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de l'ivresse, 25 ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille ? C'est ce qui ne pourrait être décidé qu'au moment et au lieu même. Mais ce qui ne fit aucun doute, c'est que • l'enlèvement devait s'opérer cette nuit même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au supplice. 30 A cet instant, aucune intervention humaine n'eût pu la sauver.
Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l'ombre se fit, vers six heures du soir, ils résolurent d'opérer une reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s'éteignaient alors. Suivant leur
5 habitude, ces Indiens devaient être plongés dans l'épaisse ivresse du " hang," * — opium liquide, mélangé d'une infusion de chanvre, — et il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu'au temple.
Le Parsi, guidant Mr. Fogg, sir Francis Cromarty et
10 Passepartout, s'avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de reptation sous les ramures, ils arrivèrent au bord d'une petite rivière, et là, à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient des résines, ils aperçurent un monceau de bois empilé. C'était le bûcher, fait de pré-
15 cieux sandal,2 et déjà imprégné d'une huile parfumée. A sa partie supérieure reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé en même temps que sa veuve. A cent pas de ce bûcher s'élevait la pagode, dont les minarets perçaient dans l'ombre la cime des arbres.
20 "Venez ! " dit le guide à voix basse.
Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa silencieusement à travers les grandes herbes. Bientôt il s'arrêta à l'extrémité d'une clairière.
Quelques résines éclairaient la place. Le sol était jonché
25 de groupes de dormeurs, appesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu. A l'arrière-plan,
* entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se dressait confusément. Mais au grand désappointement, les gardes
30 du rajah, éclairés par des torches fuligineuses,3 veillaient aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à l'intérieur les prêtres veillaient aussi.
Le Parsi ne s'avança pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilité de forcer l'entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière. Phileas Fogg et sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils ne pouvaient rien tenter de ce côté. Ils s'arrêtèrent et s'entretinrent à 5 voix basse.
"Attendons, dit le brigadier général, il n'est que huit heures encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.
— Cela est possible, en effet," répondit le Parsi. 10
Phileas Fogg et ses compagnons s'étendirent donc au pied d'un arbre et attendirent.
Le temps leur parut long ! Le guide les quittait parfois et allait observer la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à la lueur des torches, et une vague 15 lumière filtrait à travers les fenêtres de la pagode.
On attendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea pas. Même surveillance au dehors. Il était évident qu'on ne pouvait compter sur l'assoupissement des gardes. L'ivresse du " hang " leur avait été probablement 20 épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la question de savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime avec autant de soin que les soldats à la porte du temple. 25
Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr. Fogg, sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.1
Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans 30 avoir rencontré personne. Aucune surveillance n'avait été établie de ce côté, mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument.
La nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine l'horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des arbres accroissait encore l'obscurité.
5 Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, il fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, Phileas Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux de poche. Très heureusement, les parois du temple se composaient d'un mélange
10 de briques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer. La première brique une fois enlevée, les autres viendraient facilement.
On se mit à la besogne, faisant le moins de bruit possible. Le Parsi, d'un côté, Passepartout, de l'autre, travail-
15 laient à desceller les briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds.
Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l'intérieur du temple, et presque aussitôt d'autres cris lui répondirent du dehors.
20 Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on surpris? L'éveil1 était-il donné? La plus vulgaire prudence leur commandait de s'éloigner, — ce qu'ils firent en même temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le couvert du bois,
25 attendant que l'alerte, si c'en était une, se fût dissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération.
Mais, — contretemps funeste, — des gardes se montrèrent au chevet de la pagode, et s'y installèrent de manière à empêcher toute approche.
30 II serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre hommes, arrêtés dans leur œuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus parvenir jusqu'à la victime, comment la
sauveraient- ils? Sir Francis Cromarty se rongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avait quelque peine à le contenir. L'impassible Fogg attendait sans manifester ses sentiments.
" N'avons -nous plus qu'à partir? demanda le brigadier 5 général à voix basse.
— Nous n'avons plus qu'à partir, répondit le guide.
— Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant midi.
— Mais qu'espérez-vous ? répondit sir Francis Cromarty, 10 dans quelques heures le jour va paraître, et . . .
— La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême."
Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas Fogg. Sur quoi comptait donc ce froid 15 Anglais? Voulait-il au moment du supplice, se précipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement à ses bourreaux?
C'eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce point ? Néanmoins, sir Francis Cro- 20 marty consentit à attendre jusqu'au dénouement de cette terrible scène.
Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d'un arbre, ruminait une idée qui avait d'abord traversé son esprit comme un éclair, et qui finit par s'incruster dans son 25 cerveau.
Il avait commencé par se dire : " Quelle folie ! " et maintenant il répétait: "Pourquoi pas, après tout? C'est une chance, peut-être la seule, et avec de tels abrutis ! . . ." 30
En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il ne tarda pas à se glisser avec la souplesse
d'un serpent sur les basses branches de l'arbre dont l'extrémité se courbait vers le sol.
Les heures s'écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombres annoncèrent l'approche du jour. Cepen-
5 dant l'obscurité était profonde encore.
C'était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule assoupie. Les groupes s'animèrent. Des coups de tam-tams retentirent. Chants et cris éclatèrent de nouveau. L'heure était venue à laquelle l'infortunée
10 allait mourir.
En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumière plus vive s'échappa de l'intérieur. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty purent apercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaient au dehors. Il leur
15 sembla même que, secouant l'engourdissement de l'ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureuse tentait d'échapper à ses bourreaux. Le cœur de sir Francis Cromarty bondit, et par un mouvement convulsif, saississant la main de Phileas Fogg, il sentit que cette main tenait
20 un couteau ouvert.
En ce moment la foule s'ébranla. La jeune femme était retombée dans cette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à travers les fakirs qui l'escortaient de leurs vociférations religieuses.
25 Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la foule, la suivirent.
Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière et s'arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était couché le corps du rajah. Dans la demi-
30 obscurité, ils virent la victime absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux.
Puis une torche fut approchée, et le bois, imprégné d'huile, s'enflamma aussitôt.
A ce moment, sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg, qui, dans un moment de folie généreuse, s'élançait * vers le bûcher . . .
Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changea soudain. Un cri de terreur s'éleva. Toute 5 cette foule se précipita à terre, épouvantée.
Le vieux rajah n'était donc pas mort, qu'on 3 le vit se redresser tout à coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme clans ses bras, descendre du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence io spectrale ?
Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d'une terreur subite, étaient là, face à terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel prodige !
La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la 15 portaient, et sans qu'elle parût leur peser. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty étaient demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sans doute, n'était pas moins stupéfié ! . . .
Ce ressuscité arriva ainsi près de l'endroit où se tenaient 20 Mr. Fogg et sir Francis Cromarty, et là, d'une voix brève :
"Filons!. . ."dit-il.
C'était Passepartout lui-même qui s'était glissé vers le bûcher au milieu de la fumée épaisse ! C'était Passepartout qui, profitant de l'obscurité profonde encore, avait arraché 25 la jeune femme à la mort ! C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur, passait au milieu de l'épouvante générale J.
Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, et l'éléphant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, 30 des clameurs et même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprit que la ruse était découverte.
En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieux rajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'un enlèvement venait de s'accomplir. Aussitôt ils s'étaient précipités dans la forêt. Les gardes les avaient suivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la portée des balles et des flèches.
Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait encore de son succès. Sir Francis Cro-
10 marty avait serré la main de l'intrépide garçon. Son maître lui avait dit : " Bien," ce qui, dans la bouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. A quoi Passepartout avait répondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait à son maître. Pour lui, il n'avait eu qu'une
15 idée " drôle," et il riait en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d'une charmante femme, un vieux rajah embaumé !
Quant à la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience
20 de ce qui s'était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyage, elle reposait sur l'un des cacolets.
Cependant l'éléphant guidé avec une extrême sûreté par le Parsi, courait rapidement dans la forêt encore obscure. A sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours
25 dans une prostration complète. Cependant sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse produite par l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune inquiétude sur son compte.
Ver dix heures, le guide annonçait la station d'Allahabad.
Là reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains franchissent, en moins d'un jour et d'une nuit, la distance qui sépare Allahabad de Calcutta.
Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui ne partait que le lendemain seulement,1 25 5 octobre, à midi, pour Hong-Kong.
La jeune femme fut déposée dans une chambre de la gare. Passepartout fut chargé d'aller chercher pour elle divers objets de toilette, robe, châle, fourrures, etc., ce qu'il trouverait. Son maître lui ouvrait un crédit illimité. 10
Passepartout partit aussitôt et courut les rues de la ville. Allahabad, c'est la cité de Dieu, l'une des plus vénérées de l'Inde, en raison de ce qu'elle est bâtie au confluent des deux fleuves sacrés, le Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute la péninsule. Plus de com- 15 merce, plus d'industrie dans cette cité, jadis industrielle et commerçante. Passepartout, qui cherchait vainement un magasin de nouveautés, comme s'il eût été dans Regentstreet, ne trouva que chez un revendeur, vieux juif difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en étoffe 20 écossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peaux de loutres qu'il n'hésita pas à payer soixante-quinze livres (1,875 fr.). Puis, tout triomphant, il retourna à la gare.
Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. Cette influence 25 à laquelle les prêtres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu à peu, et ses beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne. La veuve du rajah du Bundelkund était une charmante femme dans toute l'acception européenne du mot. Elle parlait l'anglais avec une grande pureté, et le 30 guide n'avait point exagéré en affirmant que cette jeune Parsie avait été transformée par l'éducation.
6o LE TOUR DU MONDE
Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi attendait. Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenu, sans le dépasser d'un farthing. Ceci étonna un peu Passepartout, qui savait tout ce que son maître devait 5 au dévouement du guide. Le Parsi avait, en effet, risqué volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et si, plus tard, les Indous l'apprenaient, il échapperait difficilement à leur vengeance.
Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on- d'un 10 éléphant acheté si cher ? Phileas Fogg avait déjà pris une résolution à cet égard.
" Parsi, dit- il au guide, tu as été serviable et dévoué. J'ai payé ton service, mais, non ton dévouement. Veux- tu cet éléphant? Il est à toi." 15 Les yeux du guide brillèrent.
" C'est une fortune que Votre Honneur me donne ! s'écria-t-il.
— Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore ton débiteur.
20 — A la bonne heure ! * s'écria Passepartout. Prends, ami ! Kiouni est un brave et courageux animal ! "
Et, allant à la bête, il lui présenta quelques morceaux de sucre, disant :
" Tiens, Kiouni, tiens, tiens ! " 25 L'éléphant fit entendre quelques grognements de satisfaction. Puis, prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompe, il l'enleva jusqu'à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement effrayé, fit une bonne caresse à l'animal, qui le replaça doucement à terre. 30 Quelques instants après, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout, installés dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénarès.2
EN QUATRE-VINGTS JOURS. 6l
A midi et demi, le train s'arrêtait à la station de Bénarès, PAthènes de PInde au dire des * orientalistes. C'était là que devait s'arrêter sir Francis Cromarty. Le brigadier général fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le succès possible. Mr. Fogg pressa légèrement les 5 doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle devait à sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il fut honoré d'une vraie poignée de main de la part du brigadier général. Tout ému, il se demanda où et 10 quand il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis on se sépara.
A partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée du Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez clair, apparaissait le paysage varié du Béhar, 15 des montagnes couvertes de verdure, des champs d'orge, de maïs et de froment, des rios 2 et des étangs peuplés d'alligators verdâtres, des villages bien entretenus, des forêts encore verdoyantes. Quelques éléphants, des zébus à grosse bosse, venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré, et aussi, 20 malgré la saison avancée et la température déjà froide, des bandes d'Indous des deux sexes, qui accomplissaient pieusement * leurs saintes ablutions. Tout ce panorama défila comme un éclair, et souvent un nuage de vapeur blanche en cacha les détails. Puis la nuit vint ; au milieu des hur- 25 lements des tigres, des ours, des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à toute vitesse, et l'on n'aperçut plus rien des merveilles du Bengale.
Enfin, à sept heures du matin, Calcutta 3 était atteint. Le paquebot, en partance pour Hong-Kong, ne levait l'an- 30 cre qu'à midi. Phileas Fogg avait donc cinq heures devant lui.
Le train s'était arrêté en gare. Phileas Fogg comptait se rendre directement au paquebot de Hong-Kong, afin d'y installer confortablement Mrs. Aouda, qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays si dangereux pour elle. 5 Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman x s'approcha de lui et dit :
" Monsieur Phileas Fogg ?
— C'est moi.
— Cet homme est votre domestique? ajouta le policeio man en désignant Passepartout.
— Oui.
— Veuillez me suivre tous les deux."
Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprise quelconque. Cet agent était un représen- 15 tant de la loi, et, pour tout Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes françaises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d'obéir.
"Cette jeune dame peut nous accompagner? demanda 20 Mr. Fogg.
— Elle le peut," répondit le policeman.
Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un palki-ghari, sorte de voiture à quatre roues et à quatre places, attelée de deux chevaux. On partit. 25 Personne ne parla pendant le trajet, qui dura vingt minutes environ.
La voiture traversa d'abord la " ville noire," aux rues étroites, bordées de cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale, déguenillée ; puis elle passa à
travers la ville européenne, égayée de maisons de briques, ombragée de cocotiers, hérissée de mâtures. Le palki-ghari s'arrêta devant une habitation d'apparence simple. Le policeman fit descendre ses prisonniers, — on pouvait vraiment leur donner ce nom, — et il les conduisit dans une 5 chambre aux fenêtres grillées, en leur disant :
"C'est à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge Obadiah."
Puis il se retira et ferma la porte.
"Allons ! nous sommes pris ! " s'écria Passepartout, en se 10 laissant aller l sur une chaise.
Mrs. Aouda, s'adressant aussitôt à Mr. Fogg, lui dit d'une voix dont elle cherchait en vain à déguiser l'émotion :
" Monsieur, il faut m'abandonner ! C'est pour moi que vous êtes poursuivi ! C'est pour m'avoir sauvée ! " 15
Phileas Fogg se contenta de répondre que cela -n'était pas possible. Poursuivi pour cette affaire de sutty ! Inadmissible ! Comment les plaignants oseraient-ils se présenter? Il y avait méprise. Mr. Fogg ajouta que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune femme, et qu'il la 20 conduirait à Hong-Kong.
" Mais le bateau part à midi ! fit observer Passepartout.
— Avant midi nous serons à bord," répondit simplement l'impassible gentleman.
Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put 25 s'empêcher de se dire à lui-même :
" Parbleu ! cela est certain ! avant midi nous serons à bord !" Mais il n'était pas rassuré du tout.
A huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le policeman reparut, et il introduisit les prisonniers dans 30 la salle voisine. C'était une salle d'audience,2 et un public assez nombreux, composé d'Européens et d'indigènes, en
occupait le prétoire. Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face des sièges réservés au magistrat et au greffier.
Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, 5 suivi du greffier. C'était un gros homme, tout rond. Il décrocha une perruque pendue à un clou et s'en coiffa lestement.
" La première cause, dit-il.
— Phileas Fogg ? dit le greffier.
10 — Me voici, répondit Mr. Fogg.
— Passepartout ?
— Présent ! répondit Passepartout.
— Bien ! dit le juge. Voilà deux jours, accusés, que l'on vous guette à tous les trains de Bombay.
15 Mais de quoi nous accuse-t-on? s'écria Passepartout, impatienté.
— Vous allez le savoir, répondit le juge. Faites entrer les plaignants."
Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois prêtres 20 furent introduits par un huissier.
"C'est bien cela, murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui voulaient brûler notre jeune dame ! "
Les prêtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à haute voix une plainte en sacrilège, formulée 25 contre le sieur Phileas Fogg et son domestique, accusés d'avoir violé un lieu consacré par la religion brahmanique. " Vous avez entendu? demanda le juge à Phileas Fogg.
— Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et j'avoue.
30 — Ah ! vous avouez? . . .
— J'avoue et j'attends que ces trois prêtres avouent à leur tour ce qu'ils voulaient faire à la pagode de Pillaji."
Les prêtres se regardèrent. Ils semblaient ne rien comprendre aux paroles de Paccusé.
" Sans doute ! s'écria impétueusement Passepartout, à cette pagode de Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime ! " 5
Nouvelle stupéfaction des prêtres et profond étonnement du juge Obadiah.
" Quelle victime ? demanda-t-il. Brûler qui ! En pleine ville de Bombay?
—Bombay? s'écria Passepartout. 10
— Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay.
— Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur, ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau. 15
— Mes souliers!" s'écria Passepartout, qui, surpris au dernier chef,1 ne put retenir cette involontaire exclamation.
On devine la confusion qui s'était opérée dans l'esprit du maître et du domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient oublié, et c'était celui-là même qui les 20 amenait devant le magistrat de Calcutta.
En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de cette malencontreuse affaire. Retardant son départ de douze heures, il s'était fait le conseil des prêtres de Malebar-Hill ; puis, par le train suivant, il les avait lan- 25 ces sur les traces du sacrilège. Mais, par suite du temps employé à la délivrance de la jeune veuve, Fix et les Indous arrivèrent à Calcutta avant Phileas Fogg et son domestique, que les magistrats, prévenus par dépêche, devaient arrêter à leur descente du train. Que l'on juge du désappointement 30 de Fix, quand il apprit que Phileas Fogg n'était point encore arrivé dans la capitale de l'Inde. Il dut croire que
son voleur, s'arrêtant à une station, s'était réfugié dans les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortelles inquiétudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut donc sa joie quand, ce matin même, il le vit des-
5 cendre du wagon, en compagnie, il est vrai, d'une jeune femme dont il ne pouvait s'expliquer la présence. Aussitôt il lança sur lui un policeman, et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah furent conduits devant le juge Obadiah.
10 Et si Passepartout eût été moins préoccupé de son affaire, il aurait aperçu, dans un coin du prétoire, le détective, qui suivait le débat avec un intérêt facile à comprendre,— car à Calcutta, comme à Bombay, comme à Suez, le mandat d'arrestation lui manquait encore !
15 Cependant le juge Obadiah avait pris acte de1 l'aveu échappé à Passepartout, qui aurait donné tout ce qu'il possédait pour reprendre ses imprudentes paroles. " Les faits sont avoués? dit le juge.
— Avoués, répondit froidement Mr. Fogg.
20 — Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protéger également et rigoureusement toutes les religions des populations de l'Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout, convaincu d'avoir violé d'un pied sacrilège le pavé de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay, dans
25 la journée du 20 octobre, condamne 2 ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7,500 fr.).
— Trois cents livres ? s'écria Passepartout, qui n'était véritablement sensible qu'à l'amende.
30 — Silence ! fit l'huissier d'une voix glapissante.
— Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas matériellement prouvé qu'il n'y ait pas eu connivence entre
le domestique et le maître, qu'en tout cas ■ celui-ci doit être tenu responsable des faits et gestes d'un serviteur à ses gages, retient a ledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison et cent cinquante livres d'amende. Greffier, appelez une autre cause !" 5
Fix, dans son coin, éprouvait une indicible satisfaction. Phileas Fogg, retenu huit jours à Calcutta, c'était plus qu'il ne fallait pour donner au mandat le temps de lui arriver.
Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître. Un pari de vingt mille livres perdu, et 10 tout cela parce que, en vrai badaud, il était entré dans cette maudite pagode !
Phileas Fogg, aussi maître de lui que si cette condamnation ne Peut pas concerné, n'avait pas même froncé les sourcils. Mais au moment où le greffier appelait une autre 15 cause, il se leva et dit :
"J'offre caution.
— C'est votre droit," répendit le juge.
Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il entendit le juge, " attendu la qualité d'é- 20 trangers de Phileas Fogg et de son domestique," fixer la caution pour chacun d'eux à la somme énorme de mille livres (25,000 fr.).
C'était deux mille livres qu'il en 3 coûterait à Mr. Fogg, s'il ne purgeait pas sa condamnation.4 25
"Je paye," dit ce gentleman.
Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes qu'il déposa sur le bureau du greffier.
" Cette somme vous sera restituée à votre sortie de prison, dit le juge. En attendant, vous êtes libres sous eau- 30 tion.
— Venez, dit Phileas Fogg à son domestique.
6& LE TOUR Dtf MONDE
— Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers!" s'écria Passepartout avec un mouvement de rage.
On lui rendit ses souliers.
" En voilà qui coûtent cher ! * murmura-t-il ! Plus de 5 millej livres chacun ! sans compter qu'ils me gênent ! "
Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui
avait offert son bras à la jeune femme. Fix espérait encore
que son voleur ne se déciderait jamais à abandonner cette
somme de deux mille livres et qu'il ferait ses huit jours de
10 prison. Il se jeta donc sur les traces de Fogg.
Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et lui montèrent aussitôt. Fix courut derrière la voiture, qui s'arrêta bientôt sur l'un des quais de la ville.
A un demi-mille en rade, le Rangoon était mouillé, son 15 pavillon de partance hissé en tête de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en avance d'une heure. Fix le vit descendre de voiture et s'embarquer dans un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le détective frappa la terre du pied.
20 " Le gueux ! s'écria-t-il, il part ! Deux mille livres sacrifiées ! Prodigue comme un voleur ! Ah ! je le filerai jusqu'au bout du monde s'il le faut ; mais du train dont il va,3 tout l'argent du vol y aura passé ! "
Le Rangoon égalait le Mongolia en vitesse, mais non en
25 confortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle point aussi bien
installée que l'eût désiré Phileas Fogg. Après tout, il ne
s'agissait que d'une traversée de onze à douze jours, et la
jeune femme ne se montra pas une difficile passagère.
Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs.
Aouda fit plus ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui témoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l'écoutait, en apparence au moins, avec la plus extrême froideur, sans qu'une intonation, un geste décelât en lui la plus légère émotion. Il veil- 5 lait à ce que rien ne manquât à la jeune femme. A de certaines heures il venait régulièrement, sinon causer, du moins l'écouter. Il accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte, mais avec les mouvements d'un automate. Mrs. Aouda ne savait trop que penser, mais 10 Passepartout lui avait un peu expliqué l'excentrique personnalité de son maître. Il lui avait appris quelle gageure en- J^ot J^ traînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda avait Jr* ' y souri ; mais après tout, elle lui devait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre à ce qu'elle le vît à travers sa reconnais- 15 sance.
Le Rangoon s'achemina rapidement vers le détroit de Malacca,' qui devait lui donner accès dans les mers de la Chine.
Que faisait pendant cette traversée l'inspecteur Fix, si 20 malencontreusement entraîné dans une voyage de circumnavigation? Au départ de Calcutta, il avait pu s'embarquer à bord du Rangoon sans avoir été aperçu de Passepartout, et il espérait bien dissimuler sa présence jusqu'à l'arrivée du paquebot. En effet, il eût été bien difficile d'expliquer 25 pourquoi il se trouvait à bord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui devait le croire à Bombay. Mais il fut amené à renouer connaissance avec l'honnête garçon par la logique même des circonstances. Comment? On va le voir. 30
Toutes les espérances, tous les désirs de l'inspecteur de police, étaient maintenant concentrés sur un unique point
du monde, Hong-Kong, car le paquebot s'arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu'il pût opérer en cette ville. C'était donc à Hong-Kong que l'arrestation du voleur devait se faire, ou le voleur lui échappait,1 pour ainsi dire, 5 sans retour.
En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais la. dernière qui se rencontrât sur le parcours. Au delà, la Chine, le Japon, l'Amérique, offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg. A Hong-Kong, s'il y trouvait 10 enfin le mandat d'arrestation qui courait évidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait entre les mains de la police locale. Nulle difficulté.
L'inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé, quand la présence de Mrs. Aouda à bord du Ran- 15 go on y en compagnie de Phileas Fogg, lui ouvrit de nouvelles perspectives.
Quelle était cette femme ? Quel concours de circonstances en avait fait la compagne de Fogg? Était-ce le hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse? Ce 20 voyage à travers l'Inde, au contraire, n'avait-il pas été entrepris par ce gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne?
Fix résolut d'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'était pas très difficile de faire parler ce garçon, et il se 25 décida à rompre l'incognito qu'il avait gardé jusqu'alors.
Donc, un jour, Fix, sortant de la cabine, monta sur le
pont, dans l'intention d'aborder Passepartout "le premier"
avec les marques de la plus extrême surprise. Passepartout
se promenait à l'avant, quand l'inspecteur se précipita vers
30 lui, s'écriant :
" Vous, sur le Rangoon /
— Monsieur Fix à bord ! répondit Passepartout, absolu-
ment surpris, en reconnaissant son compagnon de traversée du Mongolia, Mais vous faites donc, vous aussi, le tour du monde ?
— Non, non, répondit Fix, je compte m'arrêter à Hong- Kong, — au moins quelques jours. 5
— Ah ! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment ne vous ai-je pas aperçu à bord depuis notre départ de Calcutta?
— Ma foi, un malaise ... un peu de mal de mer . . . Je suis resté couché dans ma cabine ... Et votre maître, 10 monsieur Phileas Fogg?
— En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire ! Pas un jour de retard ! Ah ! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous avons aussi une jeune dame avec nous. 15
— Une jeune dame ? " répondit l'agent, qui avait parfaitement l'air de ne pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.
Mais Passepartout l'eut bientôt mis au courant de son histoire. 20
" Mais, en fin de compte,1 demanda Fix, est-ce que votre maître a l'intention d'emmener cette jeune femme en Europe.
— Non pas, monsieur Fix, non pas ! Nous allons tout simplement la remettre aux soins de l'un de ses parents, 25 riche négociant de Hong-Kong.
— Rien à faire !" se dit le détective en dissimulant son désappointement.
Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu'il n'aurait jamais deviné 2 de quelle mission l'agent avait été chargé. 30 Jamais il n'eût imaginé que Phileas Fogg fût " filé," à la façon d'un voleur, autour du globe terrestre. Mais comme
il est dans la nature humaine de donner une explication à toute chose, voici comment Passepartout, soudainement illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment, son interprétation était fort plausible. En effet, sui-
5 vant lui, Fix n'était et ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces de Mr. Fogg par ses collègues du Reform- Club, afin de constater que ce voyage s'accomplissait régulièrement autour du monde suivant l'itinéraire convenu. Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi, le Rangoon
10 embouquait le détroit de Malacca, qui sépare la presqu'île de ce nom des terres de Sumatra. Des îlots montagneux très escarpés, très pittoresques, dérobaient aux passagers la vue de la grande île. Le lendemain, à quatre heures du matin, le Rangoon relâchait à Singapore,1 afin d'y renou-
15 vêler sa provision de charbon.
L'île de Singapore est un parc coupé de belles routes. La ville est une vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées,2 qu'entourent de charmants jardins où poussent des mangoustes,3 des ananas et tous les meilleurs fruits du
20 monde.' Passepartout avait acheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes moyennes, d'un brun foncé au dehors, d'un rouge éclatant au dedans, et dont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres, procure aux vrais gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout
25 fut trop heureux de les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce.
A onze heures, le Rangoon larguait ses amarres, et quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les
30 plus beaux tigres de la terre.
Treize cents milles environ séparent Singapore de l'île de Hong-Kong, petit territoire anglais détaché de la côte
chinoise. Phileas Fogg avait intérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un des principaux ports du Japon.
Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier 5 quartier de la lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla en grande brise ; fixé dans la partie du nord-ouest, il contraria la marche du Rangoon,
Pendant les derniers jours de la traversée, ce fut une sorte de tempête. La bourrasque battit la mer avec véhé- 10 mence et la vitesse du paquebot fut notablement diminuée.
Cette tempête lui plaisait à Fix ; il était bien un peu malade, mais qu'importe ! ' Ces retards obligeraient le sieur Fogg à rester quelques jours à Hong-Kong.
Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu 15 dissimulée il passa ce temps d'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bien marché ! L'heure des mécomptes avait-elle donc enfin sonné ? Il vivait dans des transes continuelles. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, les matelots, qui ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant un garçon si 20 décontenancé. Fix lui cacha soigneusement sa satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout eût deviné le secret contentement de Fix, Fix eût passé un mauvais quart d'heure.
Au-dessus de ces deux hommes, Phileas Fogg planait 25 dans sa majestueuse indifférence. Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans s'inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui. Et cependant, dans le voisinage, il y avait — suivant l'expression des astronomes — un astre troublant 2 qui aurait dû produire certaines 30 perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non ! Le charme de Mrs. Aouda n'agissait point, à la grande sur-
prise de Passepartout, et les perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à calculer que celles d'Uranus qui ont amené la découverte de Neptune.1
Oui ! c'était un étonnement de tous les jours pour
5 Passepartout, qui lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la jeune femme ! Décidément Phileas Fogg n'avait de cœur que ce qu'il en fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non !
Enfin la tourmente s'apaisa. L'état de la mer se modifia
io dans la journée du 4 novembre, et le vent redevint favorable. Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. La terre ne fut signalée que le 6, à cinq heures du matin. L'itinéraire de Phileas Fogg portait l'arrivée du paquebot au 5. Or, il n'arrivait que le 6. C'était donc vingt-quatre
15 heures de retard, et le départ pour Yokohama serait nécessairement manqué.
A une heure, le Rangoon était au quai de Hong-Kong, et les passagers débarquaient.
Le Carnatic, qui aurait dû partir à la date du 5 novem-
20 bre, y était encore, ayant été obligé de réparer une de ses chaudières. Sans cela, les voyageurs pour le Japon auraient dû attendre pendant huit jours le départ du paquebot suivant.
En cette circonstance, le hasard avait singulièrement servi
25 Phileas Fogg, il faut en convenir. Il est vrai qu'il était en retard de vingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de conséquences fâcheuses pour le reste du voyage. En effet, le steamer qui fait de Yokohama à San Francisco la traversée du Pacifique était en correspondance directe
30 avec le paquebot de Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci fût arrivé. Évidemment il y aurait vingtquatre heures de retard à Yokohama, mais, pendant les
vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il serait facile de les regagner.
Le Carnatic ne devant partir que le lendemain matin à neuf heures, Mr. Fogg avait devant lui vingt heures pour s'occuper de ses affaires, c'est-à-dire de celles qui concer- 5 naient Mrs. Aouda. Au débarqué ' du bateau, il offrit son bras à la jeune femme et la conduisit vers un palanquin.
Un appartement de Y Hôtel du Club fut retenu pour la jeune femme, et Phileas Fogg lui dit qu'il allait immédiatement se mettre à la recherche de ce parent aux soins du- 10 quel il devait la laisser à Hong-Kong.
Le gentleman se fit conduire à la Bourse. Le courtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le négociant parsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n'habitait plus la Chine. Sa fortune faite, il s'était établi en Europe. 15
Phileas Fogg revint à V Hôtel du Club. Aussitôt il fit demander à Mrs. Aouda la permission de se présenter devant elle, et, sans autre préambule, il lui apprit que son parent ne résidait plus à Hong-Kong, et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande. 20
A cela, Mrs. Aouda ne répondit rien d'abord. Elle passa sa main sur son front, et resta quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce voix :
"Que dois-je faire, monsieur Fogg? dit-elle.
— C'est très simple, répondit le gentleman. Revenir2 25 en Europe.
— Mais je ne puis abuser . . .
— Vous n'abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon programme. — Passepartout !
— Monsieur, répondit Passepartout. 30
— Allez au Carnatic, et retenez trois cabines.' ' Passepartout, enchanté de continuer son voyage dans la
compagnie de la jeune femme, qui était fort gracieuse pour lui, quitta aussitôt X Hôtel du Club.
Hong-Kong n'est qu'un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerre de 1842, assura la possession à l'Angleterre.
5 En quelques années, le génie colonisateur de la Grande- Bretagne y avait fondé une ville importante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située à l'embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles seulement la séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l'autre rive.
10 Passepartout, les mains dans les poches, se rendit vers le port Victoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile,1 encore en faveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de Japonais et d'Européens, qui se pressait dans les rues.
15 Arrivé au quai d'embarquement du Carnatic, il aperçut Fix qui se promenait de long en large,2 ce dont il ne fut point étonné. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son visage les marques d'un vif désappointement.
"Bon ! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentle-
20 men du Reform-Club ! "
Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l'air vexé de son compagnon.
Or, l'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernale chance qui le poursuivait. Pas de mandat ! Il
25 était évident que le mandat courait après lui, et ne pourrait l'atteindre que s'il séjournait quelques jours en cette ville.
" Tiens ! monsieur Fix ! s'écria Passepartout ! Vous allez donc nous accompagner jusqu'en Amérique ?
— Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais ! . . . Peut-être que . . .
— Allons donc ! s'écria Passepartout en faisant entendre un retentissant éclat de rire. Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de nous. Venez retenir votre 5 place, venez !"
Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et arrêtèrent des cabines pour quatre personnes. Mais l'employé leur fit observer que les réparations du Carnatic étant terminées, le paquebot partirait le soir même à 10 huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait été annoncé.
" Très bien ! répondit Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais le prévenir."
A ce moment Fix prit un parti extrême.1 Il était évi- 15 demment deviné. D'une façon ou d'une autre, le Français avait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il prévenu son maître? Quel rôle jouait-il dans tout ceci? Était- il complice ou non? Fix résolut de tout dire à Passepartout. C'était le seul moyen peut-être qu'il eût de retenir Phileas 20 Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong.
En quittant le bureau, Fix offrit à son compagnon de se rafraîchir dans une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta l'invitation de Fix.
Une taverne s'ouvrait sur 2 le quai. Elle avait un aspect 25 engageant. Tous deux y entrèrent. C'était une vaste salle bien décorée, au fond de laquelle s'étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit étaient rangés un certain nombre de dormeurs.
Une trentaine de consommateurs 3 occupaient dans la 30 grande salle de petites tables en jonc tressé. Quelques-uns vidaient des pintes de bière anglaise, d'autres, des brocs de