LE TRACHOME REELLEMENT SIGNALE SUR LES CACHETS
Quels sont les renseignements que nous pouvons ürer de la description précédente?
En ce qui concerne les oculistes eux-mêmes d'abord, nous n'avons aucun renseignement ; à part Ferox, dont on a également signalé un cachet à Reims, les autres sont absolument inconnus. Ce qui d’ailleurs n'a rien pour nous surprendre, puisque, si nous en croyons Sichel, la plupart des oculistes affranchis (/tberti) avaient reçu de la famille à laquelle ils appartenaient un surnom {cognomen) d'ordinaire pris dans quelque qualité de l'individu, quelque circonstance particulière ou même une simple fantaisie des maîtres.
Le mystère qui entoure les oculistes, leur famille, presque leur pays, est un des points les plus génants pour rechercher la présence du trachome à Lyon, car il est impossible de savoir si les oculistes venant de contrées déjà ravagées ont apporté leurs cachets avec eux, ou si, trouvant le trachome déjà régnant à Lyon ils les ont fabriqués sur place.
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D'autre part, il n’est pas prouvé que l’oculiste dont le nom est gravé sur le cachet soit le vendeur du collyre. Il n’y a rien d'impossible, en effet, à ce que l'un de ces oculistes, après avoir trouvé une recette, ait essayé de la répandre, comme une sorte de spécialité pharmaceutique.
Enfin, il n’est pas certain non plus que le cachet soil toujours resté aux mains de l’oculiste, puisqu'on à lrouvé plusieurs cachets près d’emplacements de potiers, et plusieurs inscriptions reproduites sur des poteries, ce qui permet de croire que les cachets servaient aussi à marquer les vases destinés à contenir les collyres, et ne servaient pas exclusivement à marquer les collyres eux-mêmes.
Mais si l'identité des oculistes reste obscure, il n’en est pas de même de la maladie et de son traitement.
Presque tous les cachets, sauf ceux de Sainte- Colombe, de Nîmes et d'Annaisin-Chatelans, portent l'expression facilement compréhensible : ad aspr., c'està-dire ad aspritudines, qui désigne d’une façon indubitable les granulations palpébrales. En effet, on parle des granulations dans le livre hippocratique De la Vision, publié, traduit et commenté par Sichel dans le dernier volume de l'édition de Littré. On en recommande même la scarification ou le raclage dans un curieux passage de ce traité qui a donné lieu à de nombreux commentaires, en particulier à ceux du professeur Anagnostakis, d'Athènes. Galien fait mention également des granulations sous le nom rpartdoata (trachome), expression que l'ophtalmologie allemande moderne a remise en usage pour désigner les granu-
lations des paupières, pour la raison qu'en Allemagne on appelle granulations ce qu'en France nous nommons bourgeons charnus des plaies. Les mots xerophtalmia, sycosis et hypersarcomata, chez Galien et d’autres médecins grecs, sont synonymes de tpaxguata : ils semblent désigner les granulations à leurs différents degrés de développement.
Les auteurs latins, Celse, Scribonius Largus, Marcellus Empiricus les citent sous le nom d’asprifuco, quelquefois même sous celui de scabities, sca!1'ie.
Il n'y a donc pas de doute, c’est bien du trachome qu'il est question sur les cachets.
Comme autres preuves, nous pouvons ajouter ce qui suit : Le cachet de Sainte-Colombe porte l'expression ad impet., c’est-à-dire ad impetur. I est à remarquer que celte expression se relrouve sur un assez grand nombre de cachets, ainsi complétée : ad impcium lippttudinis, ce qui veut dire littéralement : contre l'acuité de l’inflammation. Or, d'après la phrase suivante de Celse (vr, b. 26), il semble que lippifudo soit lié à aspriludo :
« Haec autem (aspritudo) imflammalionem ocuiorum fere sequitur, interdum major, interdum levior. Konnunquam eliam ex aspritudine lippitudo fit, aique ipsam deinde aspritudinem auget, fitque ea in alus brevis, in alüs longa, et quæ vix nunquam finiatur. In hoc genere valetudinis quidam crassas durasque pal pebras et ficuines folio el asperato specillo et interdum scalpello eradunt, versasque quotidie medicamentis suffricant. »
Cela semble bien indiquer que pour Celse, lipyitudo
est une conséquence d'aspritudo, en est même presque une complicalion.
Enfin, comme dernière preuve de la désignation du trachome sur les cachets, nous ne prenons que les nombreux remèdes que l’on employait contre lui, et qui, se trouvant désignés avec l'expression ad aspr. sur d’autres cachets, sont signalés sans indications spéciales sur ceux qui nous occupent. Ce qui semblerait prouver que le trachome était très répandu et que l'on n'avait pas de remède spécifique à lui opposer.
On employait, en effet, des collyres à base d'astringents métalliques : dialepidos, diapsoricum, cuivre, zinc; à base de myrrhe {dyasmyrnes), au baume de Judée fopobalsamatum), à la chélidoine, au safran (crocodes). llusieurs de ces remèdes sont encore employés de nos jours.
La phrase précitée de Celse montre même que l’on avait aussi un traitement chirurgical, tel que le raclage de la face interne des paupières, soit avec une feuille de figuier, soit avec une lime, ou même un pelit couteau : traitement chirurgical encore employé de nos Jours par des oculistes qui préconisent l’écrasement des granulations.