‹ Le traité de Cateau-Cambrésis (2 et 3 avril 1559):Chapitre 12 sur 98 · Mémoiree de Boffvin du Villon, Ut. X · texte numérisé non relu

Mémoiree de Boffvin du Villon, Ut. X

— sèment surprise que son chef. En 1559, victorieuse dans presque toutes les rencontres, elle comptait dix à douze mille hommes. Parmi les capitaines, plusieurs guerroyaient en Italie depuis le règne de François I*. Le Piémont était devenu pour eux une seconde patrie. Les soldats, dit Brantôme, s'en prenaient à la princesse Marguerite et l'accusaient d'avoir porté en dot à son mari les plus belles conquêtes des Valois. € Quand aux soldats et compagnons de guerre, qui estoient jà si longtemps accoustumez aux garnisons, douceurs et belles nourritures de ce pays, ne faut point demander ce qu'ilz en disoient, commant ilz en crioyent, s'en désespéroient et ce qu'ilz en débagouloient. Les uns, tant Gascons qu'autres, disoient : c Hé! € cap de Diou! faut-il que > Et ici Brantôme leur prête un discours qui, même dans la bouche d'un soudard gascon du xvi® siècle, dépasse la mesure de ce qu'un historien peut faire lire à un lecteur de nos jours ^ .

L'annonce de la paix surexcita les Italiens.

Les villes s'agitèrent au cri de Vive Savoie/ Sur plus d'un point les partisans du roi furent menacés. Les négociateurs avaient oublié de stipuler une amnistie générale en faveur des habitants dévoués à la France et compromis

1. Brantôme, édit. de la Soc. de l'hist. de France, t. vni, p. 130.

pour elle. Les maisons de Birague, de Beyne, de Sanfré, de Moretto, la Ghiusa et d'autres, le Parlement et la Cour des comptes de Turin étaient livrés au ressentiment du duc de Savoie. D'autres difficultés n'avaient pas été prévues dans le traité de paix : le terme de deux mois était insuffisant pour démolir les places fortes que le roi devait rendre ; les pionniers italiens refusaient de travailler contre les intérêts du duc de Savoie. Brissac conseilla au roi, si le terme de deux mois ne pouvait être prolongé, de livrer au duc les places fortes sans les démolir, afin de se faire honneur de sa générosité.

Le maréchal de Brissac envoya au roi, le 9Si avril, W Goiffier, général des finances, pour lui présenter ces objections et lui demander de l'argent. L'armée mécontente réclamait le paiement de sa solde ou menaçait de se débander.

Le connétable réunit dans son château d'Écouen les députés savoyards et entama de nouvelles conférences. La discussion porta principalement sur le démantèlement des places. Marguerite de France, future duchesse de Savoie, n'y restait pas étrangère. Entre autres avantages, elle obtint que les fortifications de Santhia seraient conservées * . Le duc d' Albe pressait l'exécution

1. ArchiTes nationales, K. 1492, n* 39. Lettre autographe de Hargoerite de France à Philippe H, en date dn 17 mai 1559. Un r61e da temps constate que Santhia n'aTait pas été touchée (F. fr., Toi. 3150, f. 58).

du traité dans toute sa rigueur. Montmorency excusait les lenteurs du maréchal en arguant de la pauvreté du trésor royal ^. Malgré les tiraillements, les relations restaient fort amicales entre Philibert Emmanuel et Henri IP. Enfin le connétable obtint que, outre les cinq places fortes, le marquisat de Saluées resterait au roi de France. Brissac, ne pouvant trouver des pionniers en Italie, en demanda à la France, et le roi lui envoya 400 paysans du Dauphiné. Avec ce secours, malgré le manque d'argent, il entreprit la démolition des places fortes. Les plus importantes, Yigliano, Moncalieri et Savigliano, furent tellement rasées que toute restauration des murs devenait impossible^. Ce zèle impatienta le duc de Savoie, qui envoya des représentations au roi. Une lettre de la dame Anne de Gossé, sœur de Brissac, lui révèle la mauvaise humeur du prince et lui conseille d'adresser sa justification à Madame Marguerite*. Mais déjà le blâme porté par le maré-

1. Archives nationales, K. 1492, n* 43. Lettre originale du duc d'Albe à Philippe II, en date du 26 juin 1559.

2. Lettre de Philibert de Savoie au connétable, du 20 février 1560 (Orig., f. fr., vol. 3194, f. 138).

3. Une pièce du temps nous apprend que le roi avait particulièrement recommandé la démolition de Yigliana, Moncalieri, chAteau dTvrée, Savigliano, Casai, Verrue, San Damiano et Albe (F. fr., vol. 3150, f. 58).

4. Lettre d'Anne de Gossé à Brissac, en date du 3 juillet 1559 (Autogr., f. fr., vol. 20527, f. 75).

cbal contre le traité de Gateau-Gambrésis n'était plus un secret à la cour. Les négociateurs du traité et tous ceux qui l'avaient approuvé, le roi le premier, supportaient avec peine les reproches du gouverneur du Piémont. Les messagers et les dépêches se succédaient de Turin à la cour et de la cour à Turin, chargés de récriminations réciproques. On accusait Brissac de s'être rendu impopulaire, d'avoir abattu des châteaux par esprit de vengeance, levé injustement des impôts, établi des prohibitions à son profits 6tc. Le maréchal, irrité des ordres qu'il recevait, ne craignait pas de les supprimer dans l'intérêt de son maître. Ainsi le roi avait prescrit de vendre aux enchères les munitions de guerre conservées dans les villes fortes qui devaient revenir au duc de Savoie; sans nul doute ce prince s'en fût rendu acquéreur ; Brissac les répartit dans les arsenaux des cinq villes.

Le duc d'Albe se plaignait aussi du maréchal. Valence, ville du duché de Milan, devait être rendue au roi d'Espagne. Le marédial inventait des prétextes pour retarder la restrtution. Une première fois, disait-il, les Espagnols n'avaient pas envoyé d'otages, comme ils y étaient obligés ; une seconde fois, les lieu-

1. Lettre origiiiale de Sébastien de rAabespine au roi, en date do f Juin 1559 (F. fr., toI. 6614, f. 23).

tenants n^avaient pu s'accorder sur les termes de la capitulation. Â de nouveaux ordres, Brissac répondit que le duc de Sessa ne lui avait pas réclamé la place et que ce n'était pas à lui de l'offrir. Enfin le duc d'Albe obtint un double des instructions du roi et l'envoya au duc de Sessa ^. Le mariage du duc de Savoie avec Marguerite de France donna une force nouvelle aux réclamations de ce prince. Le duc restait à la cour, retenu par des convenances qui lui défendaient de paraître en Piémont avant que les officiers du roi eussent terminé leur œuvre, mais chaque jour il était informé du zèle de Brissac contre ses places fortes. Deux jours après la mort de Henri H, le 1 S juillet, dans le trouble où l'établissement du nouveau gouvernement et les compétitions des courtisans jetaient le duc de Guise, il obtint l'ordre de cesser les travaux. Le maréchal para le coup en demandant des explications et traîna en longueur pour achever les démolitions commencées^. Le duc le traitait ouvertement d'ennemi de sa maison. La sœur du maréchal, Anne de Gossé, lui écrit le

t. Lettre du duc d'Albe à Philippe II, en date du 22 juillet 1559 (Arch. nat., K. 1492, n* 60).

2. Aussitôt après son retour eu Piémont, le duc de Savoie flt Tenir un ingénieur, nommé Orologio, pour présider à la fortification de ses yllles (Lettre du 10 féyrier 1560; Épistres des princes réunies par Ruscelli, trad. par Belleforest, in-4% 1572, p. 184 v).

18 juillet : c Encore hierZ... me dictque Ton avoit dict à Madame que vous aviez dict et escript que vous rongneriés les oncles de sy près à M. de Savoie que vous le gerderiés bien de faire le mauves , qui les esgrit fort ^ » La nouvelle duchesse de Savoie, élevée à priser haut la valeur de ce capitaine y n'osait plus le défendre auprès de son mari. Pendant que les seigneurs de la cour se faisaient les courtisans du prince, ses affidés lui écrivaient de turin que Brissac consommait la ruine de son duché. Aussitôt il se plaignait au roi que le lieutenant en Piémont excédait les clauses du traité ; la reine mère prenait peur de voir le nouvel allié de la France passer dans le camp ennemi ; et le malheureux Brissac était blâmé encore une fois. Cependant les bons serviteurs du roi ne pouvaient se garder d'un sentiment d'admiration pour lui. Le duc de Guise montrait à ses familiers c l'anvie de lui faire plaisir^. > Le prince de Gondé, qui cherchait à se créer des partisans sérieux, s'efforçait aussi de le rattacher à sa cause en le soutenant au conseil ^. Malgré ses protecteurs, Brissac, outre les désaveux, ne

1. Lettre aatographe d'Anne de Cossé, en date do 15 jnillet 1559 (F. fr., vol. 20527, f. 71).

2. Trois lettres autographes d'Anne de Gossé à Brissac, en date des 15 et 30 juillet et dn 6 août (F. fr., roi. 20527, f. 71).

3. Lettre de Condé à Brissac, du 10 septembre 1559 (F. fr., vol. 20527, f. 87).

recevait de la cour que des ÎDJustices. L'or^ donnance qui réduisait certaines compagnies d'hommes d'armes lui avait été appliquée dans toute sa sévérité, tandis que les compagnies des autres maréchaux de France, moins anciens que lui, avaient conservé leur contingent. Lassé de ces rigueurs, il sollicita son rappel du Piémont et demanda à résigner toutes ses charges. Déjà il s'était mis en négociation pour acquérir la terre de Maurepas^ François H eut la sagesse de refuser sa démission, du moins avant Tach^ vement de son oeuvre en Piémont*.

Le plus grand embarras du gouverneur était le maintien de la discipline dans l'armée'. La solde manquait. Pendant les négociations, le maréchal avait fait prendre patience aux troupes en leur promettant des combats. Â la réception du traité, les soldats, démoralisés, réclamèrent avec plus ou moins de violence l'arriéré de leur solde. Les Suisses surtout se montraient

t. Lettre originale de Philippe de Brezé à firissac, en date du 2 août 1559 (F. fr., vol. 20527, f. 21).

2. Lettre originale de Gonnor à Brissac, en date du 18 septembre 1559 (F. fr., Tol. 20527, f. 91).

3. Une pièce dn temps, datée du 18 mai, donne les noms des capitaines et des compagnies retenus en Piémont; les deux enseignes colonelles, Maligny, Bricquemaut, Le Fort, Bertherille, Gordes, Richelieu, filancfossé, La Gastine, Mauthin, les deux Tilladet, Fontrailles, Billambis, Merins, La Val en Provence, Mus, Monluc de Lioux, Birague, Cronrdan (F. fr., vol. 3150, f. 57).

turbulents. Us étaient commandés par un colonel que Boyvin du Yillars nomme AproS c petit de corps et gros de cœur, > aussi exigeant pour sa compagnie que peut Tétre un soldat mercenaire. Âpro protestait c que là où on luy manqueroit de parole, qu4I scauroit si bien brouiller les cartes que sa nation rabattroit beaucoup de l'affection qu'elle portoitàla France. > Le maréchal n'avait pas d'argent ; le roi ne lui envoyait que des promesses. Le trésor de l'armée était vide. Les juridictions royales, livrées au duc de Savoie, ne payaient plus d'impôt. Cependant les réclamations des Suisses ne comportaient pas d'ajournement. Â force de prières, au mois de novembre, Brissac obtint du roi une délégation de 25,000 livres. La somme suffisait à peine aux besoins les plus urgents. Encore se fit-elle attendre. Au mois de décembre enfin, le cardinal de Lorraine annonça au maréchal qu'un marchand de Lyon, nonmié Âubrecb, apporterait la somme. Brissac, qui connaissait le mandataire, n'eut pas le temps de prévenir le conseil du roi . Âubrecb faisait profession de falsifier les monnaies. Il apporta l'argent promis en écus d'or, mais chaque écu était trop léger de dix à douze grains^.

1. 11 est appelé Pro dans un rôle da temps et est signalé eomme capitaine de 200 hommes de pied (F. £r., toI. 3150, f. 57]. 2. Mémoires de Boyvin du Villars.

Depuis plus d'une année, le maréchal et ses lieutenants n'avaient pas touché de gages. Les capitaines de gens de pied, la plupart soldats de fortune ou petits cadets de province, tombèrent peu à peu dans la misère. Brissac représente ceux qui obtenaient leur congé conune obligés de mendier le long du chemin pour rentrer en France. Reçus en ennemis par les habitants, ils ne trouvaient aucun secours sur leur route. L'un d'eux, nommé Bazordan, gentilhomme gascon, après de nombreux actes d'indiscipline c qui laissoient mauvaise odeur de luy, » déserta et fut arrêté par les ordres de son chef. Heureusement pour lui, le maréchal Paule de Thermes intercéda en sa faveur*. Le s. d'Ossun, capitaine de la Bigorre, suivit l'exemple de Bazordan^. Ils trouvèrent un si grand nombre d'imitateurs que Brissac renonça à les poursuivre. Quant aux Italiens, la plupart songeaient à se mettre au service du duc de Savoie.

Un passe-droit blessa les capitaines. Les fonctions de mestre de camp étaient exercées par François de Bricquemaut, vieux capitaine qui servait en Piémont depuis le règne de François P. Bricquemaut fut rappelé et, au lieu de

1. Lettre originale de Paule de Thermes à Brissac en date du 9 septembre 1559 (F. fr., vol. 20527, f. 29).

2. Lettre de Brissac au duc de Guise en date du i*' octobre 1559 (Copie, f. fr., vol. 20451, f. 128).

chercher son remplaçant parmi les gens de guerre sans emploi de Tarmée, le roi accorda la charge à Roger de Bellegarde, neveu du maréchal de Thermes, courtisan des Guises. Les capitaines, évincés par le nouveau favori, dressèrent une protestation que signèrent Fontenilles, Palasot, Lefort, Blanquefort et d'autres qui avaient fait en Italie toutes leurs armes ^ .

Les sommes apportées par Âubreoh avaient été rapidement dépensées. Les compagnies vivaient dans Tindiscipline et pillaient le bonhomme comme en temps de guerre. A Turin, malgré son ascendant personnel, le maréchal ne put contenir les gens de pied. Un jour, vers le mois de février, il apprit qu'un soulèvement militaire se préparait. Il fit entrer secrètement dans la ville la compagnie des Suisses, conmiandée par le capitaine Âpro, et l'établit dans le château même. Au jour marqué, les conspirateurs se portent en tumulte au pied de la herse. Ils sont accueillis par une forte déchaîne d'arquebusades et ripostent à leur tour. Avant de continuer le feu, Brissac envoie en parlementaires le président Birague, les capitaines de Monfort et de Richelieu. Les séditieux refusent de déposer les armes. Force fut au maréchal de capituler ou de continuer, sous les yeux du duc

1. Protestation datée da 25 octobre (1559) (Ve de Golbert, ▼ol. 27, f. 114).

de Savoie, une guerre civile in^le. Il s'adressa aux juifs, aux banquiers, aux commerçants de la ville et emprunta à des taux élevés 80,000 livres. Le capitaine Apro et les hommes de sa compagnie prêtèrent 18,000 livres.

Pendant la négociation de cet emprunt, un matin, au lever du jour, les Suisses de la garde du château aperçurent deux enseignes en embuscade à cent pas des portes. Le maréchal les fit c régaler d'arquebuzades. Us cogneurent que le pot aux roses estoit descouvert et par ainsi s'en retournarent. » Le maréchal distribua les 80,000 livres, mais il ne pardonna pas aux révoltés. Les compagnies les plus coupables' étaient celles de Yillambis et de Tilladet. Brissac leur ordonna de se rendre à Carmagnoles.

Montfort et ses gens d'armes les attendaient sur la route. Au moment où elles passaient sans défiance, les cavaliers les chargèrent Tépée à la main et tuèrent une cinquantaine d'hommes. Le reste prit la fuite et se réfugia dans les villes voisines. Averties par ce terrible exemple, les autres garnisons rentrèrent dans l'obéissance.

Après une longue attente, le duc de Savoie, jugeant son crédit solidement établi auprès de François II, quitta la cour vers le mois d'octobre avec la princesse Marguerite*. 11 empor-

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