Mémoiret de Ribier, t. II, p
Ajaccio et d'Ajaccio à Marseille, et demanda des explications au cardinal de Lorraine. L'habile ministre sentait le prix de la Corse et voulait attendre les effets de la révolte. Il répondit au duc d'Albe que Jourdain des Ursins n*avait charge que de restituer la Corse à ses possesseurs légitimes, mais que le licenciement des troupes était onéreux pour le trésor du roi et le transport de l'artillerie long et difficile^. Le roi confirma cette déclaration et commanda à Jourdain des Ursins de rejoindre à Marseille Boistaillé et le chevalier de Seure, chargés de l'exécution du traité^. Des Ursins ne rêvait que de rendre un grand service au roi, même à son insu et malgré ses ordres, en gardant la Corse. 11 partit pour Lyon et entama un marché secret avec les banquiers de la ville au profit de la sédition. Malheureusement, il ne réussit pas. Découragé par l'insuccès et par le mauvais vouloir du roi, il rejoignit les deux négociateurs à Marseille et passa la Méditerranée^. L'insurrection n'avait pu tenir la campagne, malgré la bravoure de Sampiero. Ses troupes étaient disper-
1. Lettre du duc d'Albe et de RÛy Gomez de Silya au roi d'Espagne, en date da 22 joillet 1559 (Orig. espagnol ; Arcfa. nat, K. 1492, n* 60).
2. Lettre de Ghantonay à Philippe U, da 16 août 1559 (Orig. espagnol; Arch. nat., K. 1492, n* 66).
3. Lettre de Boistaillé au cardinal de Lorraine, du 8 août 1559 (Orig., f. fr., Toi. 15872, f. 143).
8ées et lui-même en fuite dans la montagne.
Des Ursins fiit obligé de livrer les places fortes aux Génois, ramassa ses compagnies à Ajacdo et s'embarqua avec elles le 7 novembre 1559.
Pendant trois ans, Tlle subit un joug détesté. Soumis à des entraves commerciales qui les empêchaient de vendre leurs produits à d'autres acheteurs qu'à des Génois, rançonnés par un vainqueur sans pitié, victimes de vengeances implacables, les Corses ne cessèrent de conspirer contre leurs maîtres. L'ardent Sampiero était l'âme de la résistance. Réfugié à Marseille avec sa femme et ses enfants, chaque jour menacé d'assassinat, il vivait misérablement d'une pension que lui avait accordée le roi de France sur l'imposition foraine de Villeneuve-lès-Avignon*. Il implora en faveur de sa patrie le secours du duc de Florence, dont la fortune frappait les imaginations italiennes. L'ambitieux Gosme P*^ aurait désiré, mais n'osa pas s'engager, sans l'autorisation de Philippe II, dans une aventure aussi périlleuse^. Le 25 juin 1561, Sampiero écrivit à la reine mère : c Les gentilshonunes et les peuples de mon pays sont décidés à vivre et à mourir sujets fidèles du Roy. Que la Roy ne
1. Documents cités par M. Rombaldi {Sampiero Corso, 1887, p. 83).
2. Ces négociations sont racontées arec détails d*après des docoments nouyeaox par Galuzzi, Histoire du granMuché de Toscane, et par Liri^ la Corsica ei Cosimo I de MedicU.
consente à me donner les moyens de lever une compaignie de mille hommes et je me charge de conquérir à nouveau la Corse pour le compte de la couronne. En désespoir de cause, j'iray jusqu'à solliciter Fappui du Turc, afin d'ayder ma patrie à s'arracher des mains des tyrans, qui, sans crainte de Dieu ni d'aucun monarque et sans respect pour les lois, l'oppriment et la torturent*, t
La reine mère craignit de violer, pour satisfaire aux passions de la Corse, la clause la plus discutée du traité de Cateau-Cambrésis. Cependant elle proposa à Sampiero d'aller à Constantinople et lui donna des pouvoirs auprès de Soliman. En même temps, le roi envoya le baron Cochart, son valet de chambre, au Grand Seigneur pour négocier un emprunt de deux millions d'or^. L'argent et les armes, les flottes et l'armée du Turc, si le Turc se décidait à les envoyer en Corse, devaient, en cas de victoire, profiter à la cour de France, et la négociation, en cas d'insuccès, pouvait être
1. Lettre origiaale citée par M. Rombaldi, p. 64, d'après le Toi. 3189 du f. fr., f. 46.
2. L'instruction donnée par le roi au baron Cochart, conserrée en original parmi les autographes de Saint-Pétersbourg , est reproduite parmi les copies de la Bibliothèque nationale (Nout. acquis, du f. fr., vol. 1236, f. 2). Le roi écrivit aussi à Sam« piero (Ibid., f. 17). Ces documents sont sans date, mais nous les attribuons aux premiers mois de 1563.
désavouée. Sampiero entama les pourparlers à Alger et ne put rien obtenir des successeurs de Barberousse qui ne rêvaient que le pillage. Aussitôt arrivé à Gonstantinople , au lieu de tenir sa charge secrète, il s'annonça comme un ambassadeur extraordinaire, supérieur en grade aux représentants du roi. Dans les villes de son passage, il exigeait c fanfares et entrées > et prétendait à la préséance comme un prince du sang.
Les Génois furent avisés de la mission par Gosme de Médicis : c Nous sommes informés, par lettre de notre gouverneur du Levant, écrit Gosme de Médicis à Fabbé de Negro, son plénipotentiaire à Gènes, que le colonel Sampiero Gorso y était arrivé avec douze capitaines de son Ue, et, comme nous pouvons penser que les intentions de cet homme ne tendent qu'à quelque funeste projet, il nous a paru convenable de vous le faire savoir, afin que vous en donniez connaissance de notre part à Tillustrissime Seigneurie ^ » Le secret d'une mission annoncée avec tant de fracas fut bientôt pénétré par les Génois. Sous prétexte de demander au Grand Seigneur des privilèges commerciaux analogues à ceux des Vénitiens, ils envoyèrent à la Porte une ambassade, chargée d'or et de présents, qui acheta facile-
1. Lettre de Gosme I** à l'abbé de Negro, datée de Pise, da 8 jaDTÎer 1563 (trad.) (Iforati, la Corse, Cosme de Médicis et Phil^pe II, 1886, p. 13}.
— rament les mimstres du Sultan^. Six mois après, le sieur de Pietremol, ambassadeur de France, racontait malicieusement l'échec du hardi capitaine : c Le colonel Sanpetre, Corse, depuis huit jours, a baisé la main du Grand Seigneur pour prendre congé et a eu bonnes et douces
paroles ; mais de prêter argent, on n'en
parle point. Ledit colonel n'attend que les lettres du Grand Seigneur, en responce de celles du Roy, et la commodité de son voyage de s'en retourner, pour passer avec quelque galliotte en Tripoli ou en Alger et de là à Marseille^. >
Peu de jours après avoir quitté Constantinople, Sampiero Corso reçut des nouvelles qui le frappèrent dans ses affections de famille. Les Génois avaient tout mis en œuvre pour prendre en otages la dame Vanina d'Ornano et les enfants de Sampiero. Us achetèrent son intendant, Augustin - Bazzica Lupo, que les affaires du maître obligeaient à de fréquents voyages à Gènes, et un prêtre, M* Michel, gouverneur de ses deux fils. Ces deux conseillers persuadèrent à Vanina qu'en se rendant à Gênes elle obtiendrait de la République le rappel des arrêts de proscription et de saisie qui frappaient son mari et ses biens. Peut-être, dit de Thou, cédait-elle à la tentation de s'éloigner d'un honmie
t. Gharrière, Négoeiaiions dans le Levant, t. II, p. 711 et 724. 2. Charrière, Négoc, dans le Levant, t U, p. 724.
plus âgé qu'elle, d'un caractère sombre et vindicatif, toujours prêt à hasarder le repos de sa famille dans des conjurations aventureuses. Le dessein arrêté, Vanina envoya à Gênes ses meubles, ses joyaux, tout l'or dont elle put disposer. Surprise au moment du départ par un réfugié corse, Florio de Ciorte, ami de son mari, elle le fit étrangler par des esclaves turcs. Puis elle s'embarqua avec le plus jeune de ses fils et le prêtre Michel, qui s'était chargé de la conduire. Sa fuite fut bientôt connue. Un compagnon d'armes de Sampiero, Antonio de San Fiorenzo, monté sur un brigantin, la rattrapa en mer et la conduisit à Ântibes, où elle fut remise à la garde du Parlement de Provence, à Aix.
Sampiero faisait escale aux côtes d'Afrique quand il apprit à la fois la fuite de sa femme et l'enlèvement de l'un de ses fils. Le coup l'atteignit profondément. Pendant qu'il se plaignait à ses amis, l'un d'eux, Pierre-Jean de Galvese, dans l'espoir de le calmer, lui avoua maladroitement qu'il connaissait depuis longtemps le secret de sa femme. A cet aveu, Sampiero se jeta sur lui et le tua de ses propres mains pour le punir de sa discrétion. Il se rendit à Marseille, puis à Aix, et le même soir demanda la prisonnière. Le parlement refusa de le laisser pénétrer auprès d'elle avant de connaître ses résolutions. Ici com-
mence le drame qui eut tant de retentissement à la cour de France. Vanina, reprise des sentiments héroïques de son mari, voulut le suivre à Marseille. La maison était dépouillée des meubles, que la malheureuse avait envoyés à Gênes. La vue des murs dénudés ralluma la colère de Sampiero. Il se mit aux genoux de sa femme et lui dit c avec beaucoup d'honneur > que la trahison commise méritait la mort et qu'elle allait être étranglée par les esclaves. Elle ne tenta pas de se justifier, dit d'Âubigné, et se contenta de lui dire : c II y a vingt ans que votre vertu m'a amenée à vous faire mon mari. Depuis ce temps, je n'ay souffert le toucher d'homme vivant que de vous. Je vous supplie que ma mort ne soit point souillée par ces vilaines mains, mais que les vôtres, honorables par leur valeur, me conduisent elles-mêmes au repos. » Après ces paroles, qui ne l'émurent pas, Sampiero lui arracha ses jarretières et l'étrangla^.
Le lendemain, Sampiero prit la poste et se rendit à la cour. La nouvelle du crime était arrivée avant lui. .Plusieurs seigneurs, dit d'Âubigné, l'accueillirent c par les marques d'horreur les plus vives. > Le Corse leur montra les cicatrices des blessures qu'il avait reçues au service