‹ Le traité de Cateau-Cambrésis (2 et 3 avril 1559):Chapitre 34 sur 98 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Jean Michieli, ambassadeur vénitieD : c La princesse est aussi belle d'esprit que de. corps, quoique sa figure soit moins belle qu'agréable par son expression. Elle est grande et bien faite ; elle a le teint clair et olivâtre, de beaux yeux et des mains petites et délicates, dont elle est fière. Elle a un esprit excellent, beaucoup d'adresse et d'empire sur elle-même. Elle l'a prouvé à satiété dans les rudes épreuves qu'elle a traversées durant la première partie de sa vie. Elle a un caractère impérieux et hautain, dont elle a hérité de son père Henri YIII, qui, dit-on, à cause de sa ressemblance avec lui, avait pour elle une tendresse particulière ^ » La nouvelle reine d'Angleterre présentait un mélange singulier de sentiments élevés et d'instincts grossiers, de génie et de faiblesse, qu'elle tenait à la fois de son père et de son éducation première. Pour tracer un portrait ressemblant de cette princesse, il faut la peindre sous deux faces : la reine et la femme. La reine se montre avec sa politique rusée, appropriée aux faibles ressources de son royaume, avec son administration rigide, sa connaissance innée des hommes, ses vues profondes et sa merveilleuse perspicacité des destinées âitures de l'Angleterre; la femme, avec sa beauté sans grâce,

1. Relation de Jean Michieli, ambassadeur Yénitien en 1557, citée dans VffiUoire de PhUippe II de Prescott, t. 1, p. 262.

ses passions incultes, sa rudesse native, ses basses jalousies, ses emportements désordonnés, et plus tard avec sa coquetterie sénile, qui devint la honte de l'Angleterre en même temps qu'elle fut la risée de l'Europe. Nous allons parler de la femme avant de raconter la perfidie de la reine dans l'exécution du traité de Gateau-Gambrésis.

Dès le lendemain de son avènement, la femme se révèle tout entière dans son attitude vis-àvis de ses prétendants. Elisabeth avait été portée sur le trône d'Angleterre par un sentiment de réaction contre la politique religieuse de Marie Tudor plus encore que par ses droits.

Elle y représentait le protestantisme, la lutte de Henri YIII contre le saint-siège, la substitution du culte anglican à la religion romaine. Le peuple et sa nouvelle souveraine avaient scellé leur union sur ce pacte. Mais qu'attendre d'une jeune fille de vingt-cinq ans? Elle paraissait destinée à prendre un époux et la date de son mariage était généralement redoutée comme la date d'un nouvel asservissement pour l'Angleterre. Si elle épousait un catholique, c'était un second Philippe II qu'on devait attendre. Si elle épousait un protestant, la nation pouvait être entraînée dans les quereUes des calvinistes et des luthériens. Elisabeth tira son peuple d'inquiétude. Elle débuta par signifier à une députation du par-

lement, chaînée de rinterroger, qu'elle entendait garder la liberté de sa personne (10 février 1 559) et presque en même temps repoussa par un silence dédaigneux la main du puissant roi d'Espagne. Ces refus ne convainquirent d'abord personne. Elle avait beau jurer qu'on écrirait sur son tombeau : Gi-git Elisabeth d'Angleterre, la reine vierge ; personne ne prenait au sérieux des serments plus aisés à formuler qu*à tenir sous la charge du gouvernement.

Le premier candidat à sa main dont s'occupèrent les ambassadeurs étrangers fut James Hamilton, comte d'Ârran^. Il était le chef d'une grande maison écossaise qui, vingt ans auparavant, avait été jugée digne par le parlement d'occuper, à défaut des Stuarts, le trône d'Ecosse. Elisabeth affectait de ne pas le repousser, sans doute parce que ce mariage était un premier pas vers l'union de FËcosse et de l'Angleterre*. Philippe II, exclu personnellement du concours par la volonté arrêtée de la princesse, mit en avant l'archiduc Charles d'Autriche^. Le roi de France, craignant le succès de ce prince, qui

t. Lettre de Cbantonay à Marguerite de Parme, do 5 octobre 1559 (Recueil de lettres de Cbantonay conseryé aux ArcbiTes de Bruxelles).

2. Lettre de Cbantonay à Philippe II, du 29 septembre 1560 (Orig. espagnol ; Arcb. nat., K. 1493, n* 94).

3. Lettre de Cbantonay du 5 octobre citée plus baut. — Cbantonay y reyient l'année suivante ayec plus d'assistance (Résumé de cbancellerie; oct. et noT. 1560; Arcb. nat., K. 1493, a* 102).

aurait été le lieutenant de Philippe D à Londres, proposa Érick XIY, roi de Suède. Êrick avait pris au sérieux sa candidature et annonçait qu'il apporterait en dot à la reine, en échange de sa main, d'immenses trésors qu'il évaluait à six milUons d'or ^

Bientôt surgit, du sein de la cour de France, un prétendant accoutumé à ne point rencontrer de cruelles. Dans les derniers jours du règne de Henri II, c des personnes de bon renom » recommandèrent à Nicolas Throckmorton, ambassadeur d'Angleterre, Jacques de Savoie, duc de Nemours, comme le seul prince de l'Europe digne de sa souveraine^. Nemours était renommé pour son élégance, sa galanterie raffinée, le charme de sa personne et ses aventures. Elisabeth fut bientôt informée de ses prétentions. Son cœur, débordant de passion, s'enflamma d'une ardeur romanesque. Six mois après, Charles de la Rochefoucault, seigneur de Randan, traversa Londres pour se rendre en Ecosse. Elisabeth, dit Brantôme, ne pouvait se € rassasier de luy parler des belles vertus et vaillances > du brillant chevalier. Randan, € qui s'entendoit en amours aussi bien que en

1. Lettre de Cbaotonay à Marguerite de Parme, du 22 octobre 1S59 (Recueil de lettres de Chantouay conseryé aux ArchîTes de Bruxelles).

2. Lettre de Tiirockmorton à lord Cecil, en date du 21 Juin 1559 {Calendars, 1858-59, p. 324).

armes , luy en conta bien au long et con-

gneut en elle et son visage quelque étincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles une grande envie de le voir. » De retour à la cour, il raconta au roi les dispositions de la reine et persuada facilement à Nemours < d'y entendre. > c Les fers se mirent au feu. > Le duc expédia à Londres Philibert Le Voyer, s. de Ligneroles, guidon de sa compagnie, qui y trouva un accueil c très digne de s'en contenter et de presser et avancer son voyage^. >

Le roi prêta au duc de Nemours les moyens de paraître en Angleterre avec éclat en le nommant ambassadeur extraordinaire^. Introduit officiellement au sein de la place, le duc comptait sur ses attraits irrésistibles pour triompher des minauderies de la reine. Le duc de Guise, dont Nemours courtisait la femme, heureux d'éloigner un rival, laissait dire que le roi de France, en faveur de ce mariage, restituerait Calais aux Anglais^. Jacques de Savoie était attendu à Londres dès le mois de juillet 1560^. Le 3 septembre, Throckmorton annonce son

1. Brantôme, édit. de la Soc. de Thist. de France, t. IX, p. 386.

2. RéBumé de chancellerie de lettres de Chantonay ao roi d'Espagne, du 31 août au 8 septembre 1560 (Arch. nat., K. 1493, n« 77).

3. Résumé de lettres de Chantonay au roi d'Espagne, da 14 mai au 23 joillet 1560 (Arch. nat., K. 1496, n* 3).

4. Lettre de lord Uunsden au comte de Sussex, do 12 Juillet 1560 {Calendars, 1560, p. 188).

arrivée prochaÎDe ; le 8, il recommande à lord Cecil de le recevoir en prince du sang^.

Le 15, le duc de Nemours, dans une rencontre familière avec un des secrétaires de l'ambassade, se pose modestement en simple visiteur. Depuis sa nomination à l'ambassade d'Angleterre, dit-il, t le bruit avait couru que son voyage avait un autre but, en quoi on lui faisait plus d'honneur qu'il ne s'en serait jamais cru digne. Et comme ce bruit pouvait revenir aux oreilles de Throckmorton, il jugeait à propos de lui dire que son voyage en Angleterre n'avait d'autre but que celui de voir et de saluer la reine de la part de son maître. > Le secrétaire lui demanda la date de son départ et le duc l'ajourna après l'assemblée de Fontainebleau, € dans quinze jours au moins^. >

A la cour, dit Brantôme, c on tenait le mariage quasi pour fait. » Le duc de Nemours se préparait à passer la Manche avec une suite digne de rehausser < ses perfections et valeurs ^ . » Emporté par ses illusions, il emprunta quinze ou seize mille écus à son beau-frère, le comte de Yaudemont, qui mit ses terres en gage pour trouver une aussi forte somme ^. Le duc

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