RÉUNION DE FOURMIES (NORD
15 mai 1880
Président, M. RÉAL-BOILLOT
Président de la Société du commerce et de l’industrie lainière de la région de Fourmies.
La séance est ouverte à quatre heures. Presque tous les industriels de la région, occupant plus de 10,000 ouvriers, sont présents. On remarque dans l’assistance MM. Delval, Proisy, Berteaux, Bouret, A. Petit, Piette frères, Flament et fils, Détourpe, Levasseur, Y. Delloue, Defontaine, Petit, Jacquot, Rennesson, Ravaux, Montvert, Ch. Belin, Staincq, Legrand, Jules Bachy, A. Bernier, et P. Bouret, de Fourmies; MM. Boussus, J. Delahaye, V. Fontaine, Dubois frères, Réal frères et Ménard, de Wignehies; MM. Gédéon Poulin, Ed. Faux, Boulet, d’Anor ; MM. H. Sandrart, Hiroux, Dupont, Meurisse, Mariage, Sandrart, Touillez, Pecquériaux, Bailly et Robert, de Sains-du-Nord ; M. Schott, de Felleries ; M. Doyen, de Mondrepuis; MM. Tellier père et fils, de Vilers-sire*Nicole; M. Desquillet, de Saint-Michel; M. A. Mauger, de New-York, et M. A. Bocqueraz, de San-Francisco.
L'Observateur d’Avesnes écrit :
«M. Réal-Boillot présente M. Léon Ghotteau à rassemblée et lui souhaite la bienvenue au nom de toute la région de Fourmies. Il lui témoigne sa reconnaissance des efforts qu’il a faits pour amener la conclusion du traité franco-américain ; il l’assure que tous les assistants, persuadés de l'importance de la cause qu’il défend, sont disposés à joindre leurs efforts aux siens, afin d’assurer le succès, et le prie de vouloir
bien exposer les diverses phases par lesquelles est passée la propagande, et les obstacles qui restent à surmonter.
«M. Jules Hiroux, manufacturier, rappelle alors qu’ayant eu l’honneur de faire la connaissance de M. Léon Chotteau, il a cru être utile à l’industrie lainière en priant M. Chotteau de venir faire une conférence àFourraies. 11 laisse à M. Chotteau le soin de démontrer quels avantages notre région peut retirer de ce traité. Quant à lui, il se borne à rappeler tous les sacrifices, toutes les peines que M. Chotteau s’est imposés pour assurer le succès d’un tel projet. Trois fois il a traversé l’Océan. Aujourd’hui, travailleur infatigable, parce qu’il est convaincu, le voici de nouveau sur la brèche, afin de vaincre les dernières difficultés. »
M. Léon Chotteau prononce alors le discours suivant :
« Monsieur le Président et Messieurs,
« Après plus de deux ans d’efforts soutenus et de luttes opiniâtres, je pensais, à mon retour en France, pouvoir me livrer en paix aux études longues et difficiles soulevées par la question du traité de commerce franco-américain ; car, selon moi , le gouvernement français ne pouvait manquer de dire le mot oui au congrès de Washington.
« Hélas î le silence, où se complaisait si bien M. Waddington, est observé par M. de Freycinet, ou n’est troublé, par notre ministre actuel des affaires étrangères, que par une déclaration manquant de netteté et de précision, ainsi que vous le reconnaîtrez tout à l’heure.
« Pour obtenir l’action officielle réclamée par la sauvegarde de vos intérêts prochains, je dois donc faire un nouvel appel à mon énergie, qui, d’ailleurs, est loin de sommeiller, et entreprendre, sans crainte, une nouvelle campagne. Je ne me plains pas. puisque je rencontre à Fourmies, où je débute, une assemblée sympathique, présidée par un homme dont vous avez depuis longtemps apprécié les brillantes qualités.
« Je remercie M. RéaLBoillot des paroles flatteuses qu’il vient de m’adresser. Je remercie également M. Jules Hiroux, qui m’a permis de faire votre connaissance, et mes amis Bocqueraz, de San-Francisco, et Manger, de New-York, qui ont bien voulu m’accompagner jusqu’ici.
« Après un premier voyage aux Etats-Unis, fait en 1866 et 1867, et à mes frais, je n’ai jamais perdu de vue la grande République Américaine à laquelle nous rattachent tant de souvenirs glorieux. Lorsque je me promis de tenter de rapprocher, sur le terrain de la production, deux nations déjà unies par les liens politiques, des hommes éminents voulurent bien se grouper et m’encourager. Il y a, de cela, plus de deux ans. Où en sommes-nous aujourd’hui? Je vais vous le dire.
« La puissance moderne, vous le savez, c’est l’opinion publique.
« Nous l’avons consultée en France et aux Etats-Unis. Elle nous a répondu d’un côté comme de l’autre.
« En France, nous avons enregistré les rapports favorables des chambres de commerce de Paris, Lyon, Saint-Etienne, Reims, Bordeaux, Mâcon, Cognac, la Rochelle, Montpellier, Grenoble, Angoulêrne, Bayonne, Nancy, le Havre, Marseille, Cambrai.
« Aux Etats-Unis, des résolutions conformes au but poursuivi furent votées par les chambres de commerce de Boston (Massachusetts), Baltimore (Maryland), New-York, Philadelphie (Pennsylvanie), Nouvelle-Orléans (Louisiane), Saint- Louis (Missouri), Cincinnati (Ohio), Chicago (Illinois), Bridgeport (Connecticut), Saint-Paul (Minnesota), Richmond (Virginie), Gharleston (Caroline du Sud), Mobile (Alabama).
« Dans un pays comme les Etats-Unis, où le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif obéissent toujours à l’impulsion des masses, on devait s’attendre à ce que le vœu des chambres de commerce éveillât l’attention du congrès et du gouvernement de Washington. Aussi, n’avez-vous pas dû vous étonner lorsque le câble transatlantique vous apprit que M. Fernando Wood, président du comité des voies et
moyens, ce qui correspond à notre commission du budget en France, avait fait voter, le 23 avril 4 879, par la chambre des représentants, la résolution suivante :
« Il est résolu que le Président des Etats-Unis soit respecte tueusement requis d’examiner s’il ne serait pas expédient « d’entrer en convention avec le gouvernement français pour « la négociation d’un traité qui assurera un échange plus égal « des produits naturels et manufacturés de l’un et de l’autre « pays, et servira à cimenter entre eux des relations plus « étroites d’amitié, d’industrie et de commerce. »
« L’importance de ce fait n’a pas échappé à nos détracteurs.
« Bientôt, la chambre haute du congrès s’émut à son tour; et, le 15 mai 1879, M. Francis M. Gockrell, membre du Sénat de Washington, présenta au Sénat la joint-resolution suivante, destinée à être soumise aux deux Chambres du congrès :
« Joint-resolution en faveur d’un traité de réciprocité et « de commerce avec la République française :
« Considérant que les conditions d’échange et de com- « merce qui existent présentement entre la République frano çaise et les Etats-Unis d’Amérique appellent l’attention g éclairée des deux gouvernements ;
« Considérant que c’est à la fois le désir et l’intérêt du g peuple des Etats-Unis d’entretenir avec le peuple français « les rapports les plus amicaux, et d’établir et d’accroître les « relations commerciales entre les deux pays, en les basant « sur des conditions de réciprocité, en vue de l’avantage mu- « tuel des parties ;
g Considérant, en outre, qu’un traité de réciprocité et de g commerce entre les gouvernements des deux Républiques, « à des conditions également honorables et justes, fortifiera g les liens amicaux et contribuera très largement à accroître g l’industrie et le commerce entre les deux pays, ainsi qu’à « procurer et à maintenir la sécurité et la stabilité des « échanges ;
« C’est pourquoi :
« Il est résolu, par le Sénat et la Chambre des représen- « tants des Etats-Unis d’Amérique, réunis en congrès :
« Que le président des Etats-Unis d’Amérique est autorisé « et invité àouvrir des négociations avec le gouvernement delà « République française, dans le but de conclure et d’établir un « traité de réciprocité et de commerce avec ce gouvernement, « à des conditions également honorables, justes et récipro- « quement avantageuses, et, si cela est jugé nécessaire, à « nommer, d’après l’avis et le consentement du Sénat, trois « commissaires chargés de conduire, au nom des Etats-Unis, « les négociations préliminaires de ce traité ; la rémunération « de ces négociateurs sera fixée par le secrétaire d’Etat. »
« Cette joint-resolution fut lue deux fois au Sénat. Vous verrez plus loin quel sort lui est aujourd’hui réservé.
« Le pouvoir exécutif ne pouvait rester indifférent ; et, dans le même mois de mai 1879, M. W.-M. Evarts, ministre des affaires étrangères, écrivait au Président de la chambre de commerce de Baltimore :
« J’ai à vous accuser réception de votre lettre du 12 cou- « rant et du rapport du comité spécial de la chambre de com- « merce de Baltimore au sujet d’un traité de réciprocité entre «la France et les Etats-Unis. En réponse à votre lettre, je « désire vous exprimer le profond intérêt que prend ce Dépar- « tement à toute tentative faite en vue de rendre plus libé- « raie notre législation commerciale, et d’étendre notre com- « merce étranger. Les actes de la chambre de commerce «de Baltimore sont, en conséquence, suivis par le Dé- « partement avec un grand intérêt, et ils seront l’objet de « la respectueuse attention due à leur importance. »
«Voilà ce que firent le congrès et le gouvernement de Washington, et vous saisirez, dans les documents que je viens de placer sous vos yeux, le respect sincère et vrai de l’opinion publique.
« En France, après que les principales chambres de commerce eurent élevé la voix, qu’ont fait le gouvernement et le
Parlement? Rien. L’initiative étant toujours prise, chez nous, par l’exécutif, c’était à M. Waddington qu’était réservé le soin de répondre aux avances du congrès américain. Le ministre d’alors reçut plusieurs fois la visite de sénateurs et de députés que préoccupait la gravité de la situation ; et, chaque fois, on lut dans les journaux qüe MM. *** s’étaient présentés au ministère des affaires étrangères et avaient été fort bien accueillis.
« On se congratulait de part et d’autre. Et c’était tout. De l’acte gouvernemental attendu, pas un mot.
«M. de Freycinet, dont on vante l’énergie et la résolution, refusera-t-il de marcher sur les traces de son prédécesseur? Nous l’espérons.
« Si l’on examine la situation du commerce de la France et des Etats-Unis avec les différents pays, on trouve :
France.
Année 1879.
Importations, fr . . . 4 595 000000 »
Exportations, fr . . 3163 000000 »
Importations et exportations réunies, fr . 7 758000 000 »
Excès des importations sur les exportations, fr. 1 432000000 »
États-Unis.
Année finissant au 30 juin 1879.
Exportations, dollars . 711 637 .*193
Importations, — . 445777 775
Exportations et importations réunies, doll . 1 157415 168
fr . 5960 688115 20
Excès des exportations sur les importations, doll . 265 859 61 8
fr. .. 1369 177132 70
« Spécialisons davantage, et n’envisageons, si vous le voulez bien, que le commerce de la France avec les Etats-Unis. Nous avons, pour l’année finissant au 30 juin 1879 :
Importations des États-Unis en France, doll . {89 669 627
Exportations de France aux États-Unis, — . 506S460I
Avance des États-Unis sur la France, doll . 38 9^5 0*6
fr . 200772 883 90
Ce résultat nous est fourni par les statistiques américaines. Les statistiques françaises nous donnent ces renseignements :
Année 1878.
Importations des États-Unis en France, fr . 487 459 944 »
Exportations de France aux États-Unis, fr. . . . 207 425 767 »
Avance des États-Unis sur la France, fr . 280084177 »
Année 1877.
Importations des États-Unis en France, fr . 257 761 450 »
Exportations de France aux États-Unis, fr . 216 555 099 »
Avance des États-Unis sur la France, fr . 41 2U6 351 »
Période décennale de 1867 h 1876.
Moyenne annuelle des exportations de France ,aux
Etats-Ünis, fr . 250 910 323 »
Moyenne annuelle des importations des États-Unis en France, fr . 197 289 280 »
Avance de la France Sur les États-Unis, fr . 53 621013 »
Période décennale de 1857 à 1866.
Moyenne annuelle des exportations de France aux
États-Unis, fr . 166 732 464 »
Moyenne annuelle des importations des Etats-Unis en France, fr . . . ; . . . 165 622 692 »
Avance de la France sur les États-Unis, fr . 1 109 772 »
Période décennale de 4847 k 1856.
Moyenne annuelle des exportations de France aux
Etats-Unis, fr . 194 738 650 »
Moyenne annuelle des importations des États-Unis en France, fr. k .;.. . . > . 135624888 »
Avance de la France suY les Etats-Unis, fr . 59 1 13 762 »
« Selon le précepte de J-.B. Say, les produits s’échangent contre les produits ; et, pour éloigner les alarmes et les désastres, nous devons aussi bien regretter pour la France l’avance de 59 millions (1847 à 1856) en faveur de notre pays, que l’avance de 280 millions (1878) en faveur des Etats-Unis.
Tous les soins des hommes politiques, auxquels il faut parfois tant pardonner, devraient tendre à affaiblir ces énormes différences par une réglementation rationnelle ; et l’écart de plus de 200 millions, au 30 juin 1879, montrait au gouvernement français l’urgence d’un traité de réciprocité franco-américain.
« Quittons les grandes lignes. La situation de votre industrie, de l’industrie lainière, doit-elle vous porter à contester l’opportunité d’un pareil contrat? Voyons.
« Les laines brutes et manufacturées [Wool and manufactures of) forment, par leur importance, le n° 43 des produits domestiques américains (domestic merchandise ) exportés pendant l’année dernière.
« Leur exportation totale représente une valeur de doll. : 17 644 pour les laines brutes, et de doll. : 346 733 pour les laines manufacturées, ensemble, doll. : 364 377, ou fr. : 1 876531 45.
« Sur cette somme, l’Europe a reçu pour, doll. : 24 741 , ou fr. : 127 41615.
«Peut-être ne vous sera-t-il pas indifférent de savoir comment se subdivisent à leur tour ces fr. : 127 416 15 entre les nations européennes.
« Livrons-nous à cet examen ; et, après avoir rappelé que toute exportation des États-Unis en Europe est, pour l’Europe, une importation, citons, pour chaque nation, l’article du tarif en vigueur.