DONNÉES CHIMIQUES
Nous ne voulons pas entreprendre une étude chimique complète des sels d’or. Ce serait, de notre part, une ambition naïve qui dépasserait en outre le but clinique de ce travail. Nous désirerions simplement rappeler le principe général de la méthode, ainsi que les données pharmacologiques qui déterminèrent le choix ou la synthèse de ces différents sels.
De tous temps, les métaux lourds ont attiré l’attention des chercheurs. Le succès du mercure dans la lutte contre la syphilis était une invitation empirique, mais sérieuse, à poursuivre des essais sur cette voie. Du reste, n’était-il pas logique de penser que le poids atomique de ces métaux, beaucoup plus élevé que le poids atomique de la matière vivante, ou pour parler avec plus de précision, des éléments biogénétiques, pourrait agir avec efficacité contre eux ?
Ce fut Exrricx qui se chargea de répondre expérimentalement à cette question. Il montra, en 1909, les propriétés spéciales des métaux lourds (cuivre, argent, or, platine, tungstène...) dans la lutte contre
l'infection. Puis il formula les lois d’une science neuve : la chimiothérapie, qui n'avait pas seulement pour but d'étudier, comme la pharmacologie, l’action des médicaments contre les symptômes. Elle devait, en modifiant la structure des substances chimiques employées, en supprimant certaines molécules, ou en incorporant d’autres, bref en « modelant » leurs groupements atomiques suivant la constitution de l'organisme infecté ou la nature de l’agent pathogène, créer des médicaments nouveaux qui seraient préparés spécialement pour l'attaque, et dont l'effet thérapeutique serait rigoureusement précisé. Le principe général était facile à déduire : il fallait pour chaque cas « établir un composé possédant un pouvoir parasitotrope développé au maximum et dont la toxicité cellulaire serait réduite au minimum ». Ehrlich reconnaissait d’ailleurs qu'à côté de cette lutte directe contre le microbe, la chimiothérapie avait un second but: stimuler la production d'anticorps qui agiraient à leur tour sur les germes, ou, pour nous exprimer dans la langue de Feldt, posséder à côté d'un pouvoir étiotrope une action nosotrope. Cela voulait dire : augmenter les forces naturelles de résistance, aider l'organisme dans sa propre défensive.
Ces principes, dont l’application devait lui demander toute une vie d'efforts, réussirent brillamment contre la syphilis. Mais les recherches personnelles d’Ebrlich échouèrent contre la tuberculose.
Le problème était cependant posé d'une façon scientifique : Les métaux lourds étaient efficaces. Lequel fallait-il choisir ? |
Etait-ce le cuivre ? Les ouvriers qui manient les sels dé cuivre deviennent rarement tuberculeux. En partant de cette observation, A. Lurox avait essayé, dès 1885, une préparation composée de cuivre, d'acide phosphorique et d'acide acétique. Ses recherches furent continuées, en 1894, par son fils, E. Luron, qui formula cette conclusion que les injections de ce sel métallique déterminaient, chez les tuberculeux, une réaction générale avec fièvre et, dans certains cas, une réaction locale comparable à celle que provoque la tuberculine, mais qu'elles présentaient une certaine efficacité. Ces travaux semblaient encourager les recherches. On connaissait, d'autre part, l’usage agronomique du cuivre employé pour combattre les champignons et les moisissures des plantes cultivées. Or, en le rangeant dans la classe des mycobactéries, BEzANÇoN n'avait-il pas rapproché le bacille de Koch des champignons ? La comtesse Vox Linpen se fonda sur ces données pour essayer le chlorure de cuivre. Elle fut suivie par d’autres expérimentateurs (Harry J. Corper, Otani, Curti, Trocello, Kolle et Schlossberger) qui utilisèrent tour à tour le sulfate, l’oléate, le silicate, le tartrate cuprico-potassique, ou qui mêlèrent le cuivre au bleu de méthylène, à l'iode, au salvarsan, à des lécithines (Strauss et Meissen). Plus récemment encore, GENsABURO KocA essayait le cyanocuprol (composé cyané de cuivre et de potassium), SÉRONO le cuprocyan (cyanure double de cuivre et de potassium). Enfin, certains préconisèrent, en rapprochant la tuberculose de la lèpre, un mélange de cuivre et d'huile de chaulmoogra. Les résultats
obtenus ne récompensèrent pas ces efforts. Bien que Rirrer et PouL-Drusx aient rapporté quelques cas d'amélioration chez des tuberculeux pulmonaires, et bien qu'Urgino ait atténué par cette méthode certaines bacilloses locales, ces expériences aboutirent à des conclusions négatives. De plus, les sels employés parurent beaucoup plus dangereux pour l'organisme que pour les bacilles. La Revue de Chimiothérapie (novembre-décembre 1925) terminait un résumé de ces travaux par ces lignes : « Le mécanisme d'action du cuivre, quand il s’attaque aux champignons libres et aux mycobactéries intra-organiques, ne saurait être évidemment le même, et on ne peut pas être surpris qu'il donne des résultats moins frappants dans ce dernier cas que dans le premier. Les médicaments chimiothérapiques à base de cuivre ne sauraient être jusqu'à présent considérés comme des spécifiques de la tuberculose humaine ».
Mais avant cet échec du cuivre, on avait jeté les veux sur un autre métal lourd. L'or avait fait depuis très longtemps l'objet de recherches empiriques. Sans revenir sur ces tentatives, que nous ayons exposées dans le précédent chapitre, nous rappellerons que Robert Kocx, en 1890, au Congrès International de Médecine de Berlin, avait résumé ses recherches expérimentales contre le bacille tuberculeux. Il avait essayé in vitro le pouvoir bactéricide d’un grand nombre de substances : ethers acétiques, fuschine, gentiane, vapeurs de mercure, platine, etc... et il avait conclu par ces paroles : « Je peux affirmer que le mélange de cyanure et d’or est, de toutes ces prépa-
rations, celle qui exerce l'action inhibitrice la plus intense, en empêchant le développement du bacille à la dilution d’un demi-million ». Cela voulait dire qu'un demi-milligramme de cyanure d’or rendait stérile un litre de bouillon propre à la culture du germe de la tuberculose. Vox BExRiNG faisait la même observation.
Nous verrons plus tard que ce pouvoir bactéricide des sels d’or a été contesté par Lumière et CHEvRo- TIER, puis par CaALMeTTE et BRETON (1913), qui montrèrent qu'on pouvait assez facilement accoutumer les bacilles de Koch à pousser en présence de quantités progressivement croissantes de sels d’or ou d’or colloïdal. Mais, quelle que fut l'hypothèse par laquelle on étaya les recherches chimiques, quel que fut le mécanisme qui dirigea les efforts (action bactériolytique ou simplement action stimulante sur l’organisme), ce fut la communication de Koch qui, dans l'application des principes qu'Ehrlich énonçait quelques années plus tard, fit entrer l’or dans l'arsenal des métaux essayés… H
Le problème était donc le suivant : Sous quelle forme introduire dans un organisme tuberculeux la plus grande quantité possible d’or, en évitant les accidents toxiques ?
L'or colloïdal, qui fut d’ailleurs expérimenté assez récemment et sans succès par BRETON, UHLENHUT et SoTTEN, et cliniquement par Bruck, ne semblait pas devoir aboutir. En effet, les recherches d’Ehrlich tendaient à démonter que les substances chimiques se distribuent dans l'organisme suivant leurs propriétés