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LE PATRONAGE FAMILIAL DES ALIÉNÉS ET LE PATRONAGE DES ALIÉNÉS GUÉRIS

Depuis que nous avons essayé de mettre en lumière les conditions de l'assistance et du traitement des aliénés dans des familles étrangères, et en particulier .du patronage familial^ tel qu'il existe en Belgique et en Ecosse, où nous Pavons vu fonctionner avec succès, ce mode de secours aux aliénés a été l'objet d'une discussion au Congrès international d'assistance, en 1889, à propos d'un rapport (1) où manquait une des pièces les plus importantes du procès, l'histoire de la colonie belge de Lierneux, créée de toutes pièces en quelques années, et qui a reçu près de 500 malades.

Les conclusions proposées par M. Magnan et adoptées par la section du Congrès ont été les suivantes (2) :

(1) Kéraval, les Aliénés hors des asiles publics et privés, colonies (Valiénés, système familial. [Congrès international d'assistance, t. II, p. 305, 1889). Dans son rapport sur les colonies d'aliénés au Congrès des médecins aliénistes de France en 1892, M. Riu fait la même omission.

[2] Congrès dcissistance i\c ISSd^ t. II, p. 363.

1*" L'asile doit être considéré comme un instrument de guérison et de traitement;

2° A côté des asiles, le patronage familial et les colonies agricoles doivent être développés le plus largement possible, pour obvier à l'encombrement des asiles ;

3*" Le médecin traitant indiquera les catégories des malades qui seront en état de jouir du patronafîfe familial et surveillera les colonies atiricoles.

Ces conclusions, dont la première n'a aucun rapport avec la question en discussion, montrent assez clairement la préoccupation des médecins d'asiles de maintenir l'organisation administrative actuellement en vigueur ; mais elle met aussi en évidence que le principe du patronage familial ne peut plus être repoussé.

Le principe étant admis, la mise en pratique n'est plus qu'une question de temps. Des mesures d'économie s'imposent dans beaucoup de départements, relativement à l'assistance des aliénés, qui devient de plus en plus coûteuse. La construction et l'organisation dispendieuses de certaines prisons ou dépôts de mendicité ont déjà scandalisé un rapporteur du budget : il n'est pas douteux que les Conseils généraux ne soient aussi bientôt frappés

des dépenses excessives nécessitées par la construction d'asiles destinés à des malades qui pourraient être efficacement assistés à moins de frais.

On tend actuellement à admettre le principe de Fobligation de l'assistance, s'étendant non seulement aux malades et aux indigents valides, mais encore aux vicieux. L'obligation de l'assistance, ainsi comprise, a nécessairement pour effet de s'opposer à la sélection naturelle dans l'espèce : elle serait antisociale et inhumaine si elle ne constituait pas pour la société un moyen indirect de défense. C'est pour prévenir la misère, la cause de toutes les plaies sociales, qu'on doit aider les défaillants, instruire les ignorants et amender les vicieux. En pratiquant l'assistance dans la plus large accej)tion du mot, la société travaille pour sa propre sécurité; mais elle ne peut atteindre son but si elle fait, sans condition, à ceux qu'elle secourt, un sort tel qu'ils ne puissent désirer l'améliorer par leur propre industrie. L'assistance publique doit avoir pour devise : « Tout le nécessaire, rien que le nécessaire. »

Le système familial peut donner aux aliénés inoffensifs et incurables « tout le nécessaire », et il leur donne en plus des avantages moraux qu'ils

ne peuvent trouver dans l'asile. Pour s'assurer qu'ils ont tout le nécessaire, on ne rencontrera aucun obstacle spécial : le contrôle du système familial, appliqué aux aliénés, ne présente pas plus de difficultés que lorsqu'il s'applique aux enfants assistés, et souvent il pourrait être exercé à peu de frais par les mêmes personnes. Les heureux effets de l'amélioration du service d'inspection des enfants assistés dans ces dernières années montrent bien ce qu'on peut attendre d'une organisation analogue.

Si le patronage familial s'applique surtout aux aliénés incurables et inoffensifs, ce n'est pas seulement à cette catégorie de malades qu'il convient : dans certaines circonstances, il peut être utilisé comme moyen de traitement, et même se montrer supérieur à l'asile. En outre, il peut encore rendre des services dans l'assistance d'un autre groupe de malheureux tout à fait dignes d'intérêt, et sur lesquels l'attention a été rappelée dans ces derniers temps : ce sont les aliénés qui sortent guéris des asiles (1).

Lorsqu'un aliéné sort d'un asile guéri, ou soi-

(1) Ch. Féré, Le Patronage familial des aliénés et le patronage des aliénés guéris [Rev. scientifique^ 1890, t. XLVI,p. 49G.)

disant tel, car on sait avec quelles réserves il faut accueillir le mot de guérison, il se heurte à des difficultés nombreuses. Même lorsqu'il a une famille, et lorsque, ce qui n'a pas toujours lieu, cette famille le reçoit à bras ouverts, la défiance l'entoure de toutes parts, il trouve difficilement un emploi. Or, l'inaction, lorsque ce n'est pas la rechute dans quelque vice ancien ou l'initiation à quelque vice nouveau ou au crime, c'est souvent au moins pour l'indigent la misère et la détresse. Le vice, la misère, les tourments, qui ont joué un rôle si important dans l'apparition des premiers troubles de l'esprit, sont encore plus efficaces à provoquer la rechute. L'aliéné guéri, qui ne trouve pas de travail à sa sortie de l'asile, y rentrera fatalement. Le médecin, instruit par de cruelles expériences, hésite souvent à rendre la liberté à un convalescent dont la vie n'est pas assurée. Ces rechutes dues à l'abandon des malades à la sortie et à la réaction qu'elles provoquent, constituent un des facteurs importants de l'encombrement des asiles.

L'assistance, à leur sortie, des aliénés guéris, s'impose, non pas seulement au point de vue sentimental, mais au point de vue de l'utilité pu-

bliqiie; c'est une question de sécurité et d'économie sociale, à laquelle chacun doit s'intéresser, car chacun est exposé à rencontrer un aliéné armé par la misère.

L'initiative privée est déjà venue depuis longtemps au secours de cette catégorie d'infortunés; plusieurs institutions locales ont été fondées en leur faveur. La première en date est due au zèle éclairé et généreux de J.-P. Falret et de l'ahbé Christophe, devenu depuis évêque deSoissons (1). Fondée à Paris en 1843, et reconnue d'utilité publique en 1849, elle s'applique exclusivement aux femmes auxquelles elle distribue du travail à domicile, et temporairement dans un asile particulier qui reçoit une quarantaine de personnes, une centaine de personnes y reçoivent des secours chaque année. Des institutions du même genre existent dans d'autres départements.

Morel en avait fondé une à Nancy qui était déjà prospère en 1832 (1). M. Leblond, directeur de l'asile de Bailleul, en a créé une dans le Nord en 1881. M. Baume, directeur de Tasile deQuimper,

(1) J Falret. Rapport du Comilé administratif au Conseil gém'm de l'OEuvre de patronage et asile pour les aliénés indigents sortis convalescents des asiles publics du département de la Seine 1890,

(2) Morel, Études cliniques, t. I, 1852, p. 452.

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a fait, dans le Finistère, une tentative peu fructueuse du même genre. Richard, directeur de Tasile de Stephansfeld (Bas-Rhin), en avait fondé une en 1842 qui fonctionne encore aujourd'hui sous la domination allemande. L'Angleterre possède « Tlie after care association for poor and friendless female convalescent on leaving Asylum for the insane, qui s'étendra bientôt aux deux sexes (1). Des sociétés analogues excitent en Allemagne (Hambourg, Brandebourg), et en Autriche, en Italie (Milan), en Suisse (Appenzel,Bâle, Berne, Grisons, Lucerne, Saint-Gall (2), Thurgovie, Zurich.

Mais, outre que leur caractère d'institutions privées entraîne un certain nombre d'inconvénients, leur nombre est insuffisant (3). Il est nécessaire d'en venir à une organisation générale et régulière. C'est dans ce but que M. Donnet,

(1) Rayner, After care of maie patients discharged from Asylums [the journ. of mental sc.^ 1891, p. 535).

(2) Ann. mécl. psyc/i., 1874, 5^ série, t. XII, p. 446.

(3) VAfter-care association of the insane a assisté, en 1889 cinquante femmes sorties guéries des asiles anglais {The journal of mental science^ 18.^0, p. 596).

Une somme de 20u francs, prise sur le legs du baron d'André est mise chaque année à la disposition du directeur de Bicêtre' pour être distribuée aux aliénés indigents qui sortent o-uérlse etie distribulion est faite en argent. Guislain, l'illustre aliénisle* belge, a légué une rente de 1800 francs qui est répartie parmi

sénateur (1), a proposé la création de commissions départementales, fonctionnant à peu près comme les bureaux de bienfaisance, et éclairées par le concours des médecins spécialistes. La nécessité de cette organisation a été reconnue par la Société internationale pour Vétude des questions d'assistance, qui a voté récemment les conclusions suivantes :

1*" Les sociétés de patronage doivent s'occuper tout d'abord de procurer du travail aux aliénés sortis guéris des asiles ;

2" Des secours en argent seront accordés par les sociétés de patronage;

S*" Elles restent autant que possible en rapport avec les personnes qu'elles ont placées ;

4° Elles doivent être composées de préférence de patrons ou anciens patrons, manufacturiers, industriels et autant que possible d'un médecin aliéniste;

les hommes et les femmes qui sortent guéris des asiles de Gand, la répartition en est souvent faite sous fornif^ d'outils; d'assez fortes sommes sont quelquefois prêtées. A l'hospice Guislain, à Gand, il existe une Caisse d'épargne qui assure la sécurité du pécule des malades qui travaillent.

(2) Donnet, Patronar/e ou assistance des aliénés indigents sortis, guéris des asiles. [Congrès inter national d assistance, t. II, p. 289 1889.)

5" Il pourra être créé, dans les asiles d'aliénés, des quartiers de convalescence où séjourneront les malades guéris et mis en liberté pendant le temps limité qui leur sera nécessaire pour se procurer du travail ;

6* Des sorties d'essai et des sorties provisoires seront accordées pour permettre aux malades de pouvoir se procurer du travail (1) .

Ces conclusions ne pouvant tenir compte de toutes les observations contenues dans les deux rapports de M. Charpentier qui ont servi de base à la discussion (2) ou qui ont été formulées au cours de la discussion elle-même, quelques-unes cependant méritaient considération.

On peut contester l'utilité des secours en argent qui devraient être définitivement bannis de la pratique de l'assistance. Les sorties plus ou moins réglementées, même lorsque ceux qui en bénéficient sont placés dans des quartiers spéciaux de convalescents, ne sont pas sans inconvénients au point de vue de la discipline de l'asile, et leur innocuité pour des individus dont

(1) Bulletin de la Société internationale pour rétude des questions d'assistance, p. 188 ; 1890.

(2) Charpentier, sur le Patronage des aliénés sortis guéris des asiles {ibid , p. 138 et 150).

l'équilibre mental n'est pas bien établi n'est pas certaine. Mais, à part ces objections, le patronage des aliénés sortis guéris des asiles présente une autre difficulté sur laquelle M. Charpentier a insisté avec beaucoup de raison.

Si ces malheureux sont difficilement accueillis dans les ateliers, à leur sortie de l'asile, c'est en raison d'une défiance qui n'est pas sans fondement. Le convalescent d'un accès de folie ne peut pas être considéré comme dans la même situation que le convalescent de toute autre maladie, qui, tout risque de contagion étant écarté, ne peut faire courir aucun danger ; l'aliéné guéri, qui était déjà, en général, un anomal avant son accès, reste souvent particulièrement excitable et sujet à des écarts de conduite ; son excitabilité, en outre du risque de rechute, n'est pas toujours exempte de danger. Ce danger, les institutions de patronage ne peuvent pas le laisser ignorer aux patrons chez lesquels ils placent leurs protégés, de sorte qu'elles rencontreront les mêmes difficultés que ces derniers livrés à eux-mêmes. Plusieurs médecins ont considéré un avertissement de cette nature comme une sorte de délation : je ne puis que répéter à ce propos que, lorsque le médecin

traite d'uae question crintérêt général, son client, ce doit être le public et non ceux qui sont pour la communauté une source de dangers; d'ailleurs, le convalescent qui acceptera le patronage aura connaissance des conditions dans lesquelles il doit s'exercer et devra s'y soumetre. Le plus de liberté possible, avec le plus de garanties possibles, tel doit être le principe du patronage. Si tels assistés font courir plus de risques, il n'y a pas à se révolter s'ils sont soumis à des mesures de précautions spéciales : on peut citer un légiste qui ne serait pas effrayé de l'application de cette distinction à la répression des actes nuisibles des aliénés (1).

Si la difficulté du placement des aliénés guéris est inévitable, elle peut être atténuée par un mode particulier d'assistance qui constituerait une garantie pour les employeurs : c'est le patronage familial, c'est l'assistance dans les familles. Le séjour dans une famille de nourriciers habitués à ce genre d'assistance constituerait une sorte de stage pendant lequel les convalescents qui n'auraient pu être placés dès leur sortie de

(1) Lord Bramwell. Insanity and crime {the Nlneteenth Century, p. 893, déc. 1885).

l'asile pourraient, en quelque sorte, faire leurs preuves de sociabilité. Les intéressés pourraient trouver chez les nourriciers et dans leur entourage tous les renseignements qui les édifieraient sur remployé qu'ils vont prendre. 11 n'y a que des traités ayant pour bases la justice et la bonne foi qui puissent être à l'abri des récriminations. Dans le cas où des aliénés, sortis d'un asile soidisant guéris, sont placés dans une maison de convalescence commune à des malades sortis des hôpitaux ordinaires et patronés sans distinction, ces bases me paraissent faire défaut. Le résultat de cette pratique peu franche est facile à prévoir. Lorsqu'un certain nombre de patrons auront reçu, sans être prévenus, d'anciens aliénés qui leur auront fait courir des risques, ils refuseront indistinctement tous les individus qui se présenteront en sortant de la maison de convalescence commune.

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