CHAPITRE II
Malgré les inconvénients, le traitement des aliénés dans l'asile est généralement considéré comme le seul rationnel et le seul utile en pratique.
Cependant l'expérience démontre qu'un certain nombre de malades traités isolément chez des particuliers peuvent guérir. 11 était donc naturel que les adversaires de la séquestration élevassent la voix pour la combattre, non seulement au point de vue du principe cle l'inviolabilité de la liberté individuelle, mais même en se plaçant purement et simplement au point de vue de l'utilité du malade. Nous assistons actuellement à un débordement de plaintes sur ce thème qui, pour la plupart d'ailleurs, n'ont pour elles que l'apparence de la raison. Les rares séquestrations illégales que l'on peut citer se
sont produites plutôt dans la famille que dans les asiles publics ou privés1.
Quoi qu'il en soit, il est intéressant de rechercher s'il est possible de pratiquer l'isolement forcé sans avoir recours à la séquestration, c'està-dire si on peut donner au malade le profit de la mesure en le soustrayant à ses inconvénients.
Le seul moyen de pratiquer l'isolement en dehors de la maison de santé consiste à placer le malade dans une famille étrangère qui a charge de le surveiller, tout en continuant à vivre de sa vie normale, c'est-à-dire en donnant au malade le moins de temps possible, tout en le garantissant des accidents qui pourraient résulter du défaut de surveillance, et dont elle a assumé la responsabilité. L'aliéné se trouve alors dans un milieu où la surveillance est réduite au minimum indispensable et où l'aspect de l'exercice des fonctions normales de la société l'invite à y prendre part ou au moins le distrait de ses préoccupations morbides.
Ce traitement de famille n'est plus aujour-
1. V. Parant, De la séquestration des aliènes dans leur famille. (A nn. Méd.psyoh., 1884, t. XI, p. 390.)
d'iiui un fait exceptionnel. 11 est pratiqué sur une grande échelle en Ecosse i ou dans certaines localités qui ont eu à souffrir de la crise industrielle ; les locaux primitivement appropriés pour le tissage au métier ont été mis à la disposition des malades, dont les frais d'entretien sont venus combler en partie le déficit produit par la cessation du travail. En Angleterre, il existe, au voisinage d'un certain nombre d'asiles fermés, des colonies où les malades sont soignés en général dans des familles de cultivateurs, dont ils partagent le régime et les travaux 2. En Belgique, enfin, il existe depuis plusieurs siècles un village dont la plupart des habitants se sont transformés en nourriciers, en infirmiers spéciaux pour les aliénés qui vivent au milieu d'eux dans un état de liberté aussi complet que peut le comporter leur état.
11 faut remarquer que ces différentes formes
1. Dans son discours d'ouverture de la section de psychiatrie du Congrès de Londres, M. Robertson a fait connaître que 14,7 p. 100 des aliénés sont traités en Ecosse dans les familles; il pense qu'un tiers des aliénés renfermés dans les asiles pourrait profiter de ce mode d'assistance.
2. Ce système préconisé en Russie, par M. Bajénoff n'a pas encore été adopté par l'administration. {Bull, de la Soc. de Méd. mentale de Belgique, 1880, p. 124.)
20 i/assistange des aliénés dans les familles
d'assistance à domicile s'exercent sous le contrôle légal. On le comprend sans peine pour les colonies allemandes qui sont annexées à un asile auquel le malade est resté attaché. En Angleterre et en Ecosse, les aliénés traités chez les étrangers dans des maisons particulières ou dans des cottages sont soumis à l'inspection des Commissionnaires in Lunacy. En Belgique, la plupart des aliénés traités dans la colonie sont protégés par la loi de 1850, qui est en somme une reproduction de la loi française de 1838, actuellement sous le coup d'une revision. Le projet de loi déjà voté par le Sénat, admet que tous les aliénés traités à domicile, non seulement chez des étrangers, mais même dans leur propre famille, doivent être soumis à la surveillance légale, et avec juste raison, car c'est clans les familles que la séquestration arbitraire est le pins souvent pratiquée.
Le traitement familial, soutenu déjà dans sa thèse de Wurzbourg par le baron Mundy, est donc aujourd'hui une méthode assez répandue sous différentes formes, et il est aussi susceptible des garanties légales relatives à la sauvegarde de la liberté et des intérêts matériels que
l'isolement hors des ASILES 21
le traitement dans les asiles fermés, Pick de Prague a insisté avec raison au Congrès d'Anvers (1902) sur la nécessité de l'obligation de signaler les aliénés traités en dehors des asiles.
11 a trouvé des partisans nombreux non seulement en raison des avantages encore discutés qu'il présente pour le malade, mais aussi pour une autre raison sociale. La dégénérescence psychique sous toutes ses formes paraît offrir une recrudescence inquiétante à tous égards ; le nombre des aliénés pauvres augmente dans des proportions effrayantes, et l'assistance de ces malades est devenue un problème économique important ; les asiles fermés ne peinent plus contenir tous ceux qui auraient besoin de leur secours. Or la construction d'asiles nouveaux nécessite des frais énormes : clans certains établissements, chaque lit mis à la disposition d'un malade a déjà entraîné une dépense de 2.500 à 3.000 francs, et même plus. On comprend que dans ces conditions le traitement familial, qui évite les déboursés préalables, présente un grand avantage économique. Il n'est donc pas sans intérêt de le considérer sous ses différentes formes et de rechercher clans quelles
conditions et dans quelle mesure il est applicable.
On ne peut guère s'étonner qu'un bon nombre de médecins d'asile aient combattu ce mode d'assistance quand ils n'ont point cru bon d'en réclamer pour eux-mêmes la supervision. Ce ne sont pas des arguments bien solides que ceux qui consistent à dire que l'élimination des malades chroniques, auxquels la réforme doit surtout s'appliquer, rendra aux asiles leur ancien caractère, leur trouble bruyant et y augmentera le prix de la main-d'œuvre1.
Notre but dans ce court exposé, n'est pas de présenter une étude complète de la question, mais de provoquer les méditations des administrateurs et des philanthropes.
Actuellement l'assistance familiale des aliénés se présente en pratique sous trois formes : l°la colonie, annexée à un asile ; 2° la colonie libre ; 3° l'isolement individuel.
1. Weatherly, The , domestic treatment of the insane (The Practitionner, 1881. t. XXVII, p. 93.)