CHAPITRE VI
Nous aurions désiré apporter ici un grand nombre de faits que nous avons pu observer. Malheureusement la guerre ne nous a pas permis de réaliser tout notre programme. Nos obligations militaires nous tenant loin de tout centre hospitalier, c’est à la bienveillance de notre ancien maître F. RAMoNp, et à la collaboration de quelques-uns de ses élèves non mobilisés, que nous devons de pouvoir apporter ici six observations hospitalières particulièrement intéressantes, et pour la plupart récentes.
Nous ne saurions trop remercier nos camarades DREYFUS, interne des hôpitaux, Mademoiselle LAUER, MM. QuINTESCo, externes des hôpitaux, et BISMUTE, stagiaire du service du Docteur DEBRAY, pour l’aide qu’ils nous ont apportée.
Madame X.., 52 ans, ménagère. Salle Mathieu, h6pital Saint-Antoine. Novembre 1939.
Forte, avec visage haut en couleurs; son entourage confirme ses habitudes d’intempérance.
Antécédents familiaux : père mort d’une cirrhose du foie.
Elle entre dans le service, en proie à une crise violente du delirium tremens, dont la cause déchaînante n’a pu être mise en évidence. Température 38°, oligurie extrême. Son agitation est telle qu’on est obligé de lui mettre la camisole de force.
Mise au traitement par le chloral à la dose de quatre grammes par voie buccale et la strychnine à la dose de 12 centigrammes en piqûres sous-cutanées. Aucune amélioration dans la journée.
La nuit menaçant d’être agitée, on tente vers 22 heures une injection intra-veineuse de bromure de magnésium à la dose de 2 grammes. L’agitation cesse une demiheure, la malade continue à prononcer des phrases sans aucune suite, mais à voix basse. Les membres sont en résolution, les réflexes sont affaiblis. Afin de parer à tout accident nocturne, on laisse la camisole de force. La nuit est relativement bonne : phrases décousues à
voix ordinaire, tremblements, sueurs abondantes.
Au réveil, même état. À huit heures, injection intraveineuse de 1 gramme 50 de bromure de magnésium. La malade s’assoupit une heure, puis se réveille un peu obnibulée, mais calme. On enlève les liens de contention,
et l’on donne quelques gorgées de bouillon de légumes.
ess
À 16 heures, nouvelle injection de 1 gramme de bromure de magnésium. La malade dort jusqu’à 22 heures, pour se rendormir vers minuit.
À la visite du lendemain, elle reconnaît son entourage; elle demande le bassin et émet 250 grammes d’urines non albumineuses : 800 grammes dans la journée. Le tremblement s’est très atténué, la température est à 37°. Elle mange une purée de légumes vers 17 heures et boit un verre de lait. On fait une nouvelle piqûre de 1 gramme à 19 heures, en vue de la nuit. La malade ‘dort huit heures et se réveille, ayant toute sa connais-
sance. Sort huit jours après, complètement équilibrée.
Monsieur X.…, 54 ans ouvrier mécanicien. Salle Bichat. Hôpital Saint-Antoine. Mars 1940.
Grand alcoolique; foie débordant sans grosse rate, tremblement intense, logorrhée raisonnée. Urines rares, légère transpiration, température à 38°3. Convalescent d’une grippe à forme pulmonaire.
Dans la nuit, est pris d’une crise aiguë très violente de delirium tremens, avec visions terrifiantes, cris inarticulés et efforts continuels pour sortir de son lit. On est obligé de l’attacher.
Le lendemain à la visite, on pratique une injection
intra-veineuse de 2 grammes de bromure de magnésium.
L'effet sédatif est beaucoup plus lent à apparaître que dans l’observation précédente. Ce n’est que vers 14 heures qu’il y a une légère détente. Aussi pratique-t-on une nouvelle injection de 2 grammes vers 17 heures. L’agitation s’atténue nettement; cependant il vocifère encore de‘temps à autre et essaye de se lever. Nuit calme avec 2 heures d’assoupissement.
Au réveil tendance à la reprise de l’agitation. Injec-
tion intra-veineuse de 2 grammes : sédation plus marquée
mais encore incomplète; reprise d’une légère diurèse de
200 grammes.
Vers le soir injection de 1 gramme 50, suivie d’un assoupissement d’une demi-heure; réveil, avec un peu d’agitation, mais le malade ne cherche plus à quitter son lit; tremblement encore intense. La température est à 37°. Nuit encore agitée mais non tumultueuse, «et sans camisole de force.
Le lendemain assoupissement, plus d’agitation; le tremblement persiste; la diurèse est à 500 grammes apparents, le malade ayant perdu des urines dans son lit.
À partir de ce moment on n’administre plus que 3 grammes de bromure de magnésium par voie buccale. La malade sort le quinzième jour.
Cette observation est moins démonstrative que la précédente; des doses plus fortes de bromure de magnésium n'ont amené qu’une sédation incomplète et la convales-
cence a été plus longue. Nous estimons que:la cause de ce
succès relatif doit être recherchée dans l’état du foie, fortement atteint chez ce malade, mais à peu près normal
dans l’observation précédente.
Madame X..., 43 ans, cuisinière. Salle Brouardel. Hôpital Saint-Antoine.
Entre en Décembre 1939 avec insomnie et tremblement généralisé : symptômes apparus à la suite d’une chute sur le verglas. Foie débordant de 2 doigts; faciès couperosé d’éthylique.
Mise immédiatement au bromure de magnésium par
la bouche aux doses de 3 grammes pro die, elle voit ses
troubles s’évanouir en 48 heures et paraît éviter ainsi
une crise de delirium tremens.
À noter que la malade avait eu un an auparavant une
crise analogue ayant abouti à un état de delirium incon-
testable.
Monsieur X..., 39 ans, ajusteur. Salle Chomel. Hôpital Saint-Antoine. Février 1940.
Ethylique, descendant d’éthyliques. À la suite de surmenage professionnel et peut-être d’un redoublement