NOYÉS EN ÉTAT DE MORT APPARENTE
Par le procédé de la langue.
Communication au nom de M. le docteur Foup.ès (De Gimont, Gers).
La communication précédente que j'avais Thonneur de faire à l'Académie, le 5 juillet, sur un nouveau et puissant moyen de ramener et de rétablir le réflexe respiratoire et, par suite, la fonction de respiration dans le cas de mort apparente, et que j'appellerai, par abréviation, le procédé de la langue, ne tarda pas à avoir un premier résultat pratique, que je m'empressai, dans un intérêt public et de vulgarisation, de faire connaître, le 4 octobre 1892.
Ce résultat a été obtenu par un de nos honorés confrères du département du Gers, M. le docteur
FouRÈs (de Gimont), qui me l'annonçait dans une de ses lettres du 5 août, dans les propres termes suivants :
« J'avais lu avec intérêt la communication que vous avez faite à l'occasion d'un noyé, que vous avez pu rappeler à la vie, par une manœuvre consistant à tirer la langue au dehors et cela par intervalles réguliers.
Pas plus tard qu'hier, je me suis servi de votre méthode sur une femme de 30 ans et sur son enfant âgé de 8 ans, qui avaient été retirés de l'eau après une submersion assez longue, et qui ne donnaient plus aucun signe de vie.
N'ayant point de pinces à ma disposition, j'ai pu desserrer les mâchoires, pénétrer avec l'index dans l'arrière- gorge, et amener la langue au dehors.
Ce moyen a été immédiatement suivi de vomissements d'une grande quantité de liquide et de débris alimentaires. J'ai répété cinq fois la manœuvre chez mes deux noyés, et, après "20 minutes d'efforts, j'avais obtenu des mouvements d'inspiration^ que j'ai continué à favoriser par les procédés usuels.
Mes deux noyés étaient sauvés.
J'attribue tout le mérite de ce succès à votre méthode qui sera désormais la seule que j'emploierai et que je recommanderai à mes confrères... »
Le fait n'a pas besoin de commentaire ; il parle suffisamment par lui-même, grâce au résultat heureux qui le constitue.
Je n'y ajouterai qu'une seule réflexion : les deux noyés, en état de mort apparente, étaient évidemment dans les conditions, que j'ai signalées dans ma première communication, d'occlusion spasmodique de la glotte, s'opposant ainsi à l'inondation bronchique irrémédiable; ce qui le prouve, c'est la roideur des mâchoires, puisque, selon la narration
de M. le docteur Fourès, elles ont dû être desserrées par l'introduction des doigts dans la bouche.
Sur le point relatif à la diversité et à la variété des conditions pathogéniques immédiates de la mort par submersion, je suis tout à fait d'accord avec mon éminent collègue et ami, le professeur Brouardel, dont je suis heureux d'avoir suscité les judicieuses remarques dans l'une des séances qui ont suivi ma communication. Il n'est pas douteux, d'après cela, que l'efficacité et la réussite du procédé de sauvetage dépendent essentiellement de l'opportunité de cette application, laquelle réside dans la situation réelle et fonctionnelle du submergé au moment de l'intervention.
Mais il est curieux de remarquer à ce propos — et j'y insiste à nouveau — que la période opportune et favorable, dont il s'agit, peut persister et durer assez longtemps encore (plus d'une heure, selon mes propres observations) après la noyade, pour permettre le rappel de la respiration et de la vie.
Les deux faits de M. le docteur Fourès en sont une preuve nouvelle, et ils apportent à l'efficacité du procédé de la langue dans les cas de mort apparente par submersion, une confirmation qui, je l'espère, ne sera pas perdue pour les occasions à venir.
Aux faits qui précèdent, il nous est permis d'ajouter les suivants, non moins concluants, surtout le premier, grâce à l'obligeance d'un de nos anciens collègues d'internat et ami, le docteur Sorre (de Saint-Malo) :
- Il) -
06s.y.— -Rappel A LA VIE d'un noyé âgé de TGans,
RETIRÉ DE l'eau DEPUIS UNE HEURE.
Par M. le D-- Sorre, Chirurgien de l'hôpital de Saint-Malo.
« Le 15 août dernier, à minuit^ je fus demandé pour aller donner mes soins, sur les quais de Saint-Malo, à un noyé qui avait été retiré de l'eau depuis une heure et qu'on ne parvenait pas à ramener à la vie. On le croyait mort.
Je me rendis aussitôt à l'endroit indiqué, et voici ce que j'appris :
A onze heures, un vieux marin de 76 ans^ très probablement en état complet d'ivresse , était tombé dans l'avant-port où la mer était haute; un douanier de service entendant la chute se rendit immédiatement à l'endroit présumé et jeta, un peu à l'aventure, vu Tobscurité, sa ligne, et eut la chance de le saisir avec un des grapins dont elle est munie, et de l'attirer sur le quai, avec l'aide de trois personnes qui passaient.
Immédiatement, (îes quatre personnes se mirent en devoir de retirer tous ses vêtements, de l'envelopper d'une couverture de laine, de le frictionner vigoureusement en faisant des pressions alternatives sur la poitrine, de façon à rétablir les mouvements respiratoires.
Aussitôt arrivé, je pris dans ma trousse une pince hémostatique. J'ouvris de force la mâchoire, que je fis maintenir ouverte avec le bout de ma canne introduite entre les dents (voir le dessin cicontre), je saisis fortement la langue avec cette
pince, et exécutai des mouvements rythmés de cet organe dix-huit à vingt fois par minute.
Je continuai cette manœuvre pendant une vingtaine de minutes, malgré tout ce qui se disait autour de moi, notamment que tout ce que je faisais était inutile.
Enfin, au bout de ce temps, j'eus la grande satisfaction non de voir, parce qu'il faisait une nuit obscure, mais de sentir avec la main de petits mouvements de soulèvement et d'abaissement de la région diaphragmatique; cinq minutes après, la respiration, quoique encore non régulière, se produisait amplement et me faisait espérer que, s'il ne survenait aucun accident congestif, le résultat obtenu serait définitif.
Je fis conduire ce ressuscité chez lui, le fis envelopper de couvertures, lui fis donner des boissons chaudes, et le laissai en cet état, quoique la connaissance ne fût pas revenue, et que je n'eusse pu obtenir une parole de lui.
A quatre heures du matin, il fut pris d'une débâcle complète par haut et par bas, et immédiatement toutes les fonctions revinrent à leur état naturel.
36 heures après, mon bonhomme reprenait ses fonctions de batelier. »
Obs. VI. -- Rappel a la vie d'un noyé âgé de 30 ans,
QUINZE MINUTES APRÈS LE RETRAIT DE l'EAU.
« Une quinzaine de jours après, je suis appelé de nouveau pour un autre ouvrier, âgé de 30 ans qui, également en état d'ivresse aussi avancé que possible, tombait dans le bassin à flot. Comme c'était à une heure de l'après-midi, et qu'un grand nombre
d'ouvriers se trouvaient sur les lieux, il fut retiré de l'eau immédiatement, et, dix ou quinze minutes plus tard, j étais auprès de lui.
Je le soumis au même traitement des tractions rythmées de la langue; quelques minutes après il fut pris de vomissements abondants, et revenait complètement à lui. »
Ces faits appellent et justifient d'autant plus l'application immédiate et prééminente du procédé de la, langue, dans tous les cas d'accidents et d'asphyxie par submersion, qu'il est d'une absolue simplicité et à la portée du premier venu. Aussi devra-t-il être recommandé et figurer en tète de toutes les prescriptions enseignées ou affichées dans les postes de secours et de sauvetage; ainsi que s'est empressé de le faire M. le médecin -major E. Mareschal, chargé de l'instruction des pontonniers (2^ régiment d'artillerie) , à la suite d'un remarquable travail, que nous nous sommes fait un devoir de reproduire plus loin (p. 172).
LES TRACTIONS RYTHMÉES DE LA LANGUE