‹ Le treizième siècle artistiqueChapitre 20 sur 104 · Chapitre Quatrième · texte numérisé non relu

Chapitre Quatrième

Les EDIFICES SEIGNEURIAUX et MUNI- CIPAUX.

w^wwwwwwwwwwwwwwww:

Origine du château féodal ; le castrum et le castellum. — Forme primitive des résidences seigneuriales. — Le château au treizième siècle : aspect extérieur et intérieur ; Montlhéry, Coucy, le Temple, etc. — Transformations et embellissements apportés par les siècles suivants. — Les jardins. — Les fortifications. — La porte des villes ; légendes de la porte. — Les bastilles. — Les forteresses françaises en Syrie; \q Krak des chevaliers.— Les maisons particulières. — Beffrois et hôtels de ville. — Les halles. — Les ponts ; légende du pont d'Avignon. — Conclusion des chapitres relatifs à l'architecture.

E château, ou la 'maison des nobles, a, comme je ^ le disais, une origine toute militaire, à l'inverse du palais des princes, qui a une origine judiciaire. Il offre ceci de particulier, qu'il provient, par son nom, du régime romain , et , par sa nature, des habitudes germaniques. Castellum, castel, chastel, c'est simplement le diminutif de castrum. Or, qu'était le castrum proprement dit chez les Romains? Un simple camp, primitivement. Le castrum était l'ensemble du camp retranché, et les castella ou les castra en réduction, qui existaient dès lors, étaient de petits postes fortifiés placés en avant de ce camp pour le protéger. Ces castella romains avaient la forme d'un carré entouré de fossés. Pour les construire, on rejetait la terre des fossés sur le bord intérieur, de manière à produire un terre-plein, sur lequel on élevait encore des palissades.

Bientôt les castella devinrent, comme les castra eux-mêmes, des établissements permanents. Ils furent disposés entre les

places fortes sur lesquelles s'appuyaient les légions envoyées de Rome aux confins de l'empire, pour leur servir de refuge en cas d'attaque subite, et ils s'échelonnèrent ainsi le long des frontières. En Gaule, on n'en établit d'abord que dans la vallée du Rhin ; puis , peu à peu , quand les barbares eurent pénétré à l'intérieur, les castella se multiplièrent partout où l'on pouvait avoir à se défendre contre eux. Les escarpements naturels en fournirent la plupart du temps la base, et des bâtisses élevées à la hâte, dont on retrouve encore des traces, vinrent ensuite s'y ajouter pour rendre le poste imprenable.

C'est surtout à l'extrémité des plateaux, sur les espèces de promontoires qui se présentent souvent à la rencontre de deux vallées , que furent élevés les castella , destinés à offrir un abri non seulement aux troupes, mais aux populations des campagnes menacées par les barbares, jusqu'à la fin du sixième siècle, on continua d'en fonder. Fortunat nous parle encore d'un castelliun établi par Nicetius, évêque de Trêves, sur un des coteaux de la Moselle : ses bâtiments consistaient en une sorte de chapelle surmontée d'un étage, où étaient enfermées les machines de guerre et les munitions.

Après la consolidation de la monarchie mérovingienne, la sécurité étant à peu près rétablie, les castella furent détruits ou démantelés. Mais, au neuvième siècle, des hordes nouvelles d'envahisseurs apparurent : les Normands semèrent de tous côtés le ravage et la terreur. La féodalité profita du désordre pour s'organiser , et les grands propriétaires du sol , les descendants des anciens leudes germains, ouvrirent à leurs gens, à leurs serfs, de nouveaux asiles fortifiés, au milieu desquels ils élevèvent leur propre maison. Cette maison, située dans l'enceinte d'une forteresse, est la mère du château féodal.

On se servit le plus souvent, pour l'établir, de l'emplacement d'un castclluin romain. On utilisa les restes des anciens fossés

et des terre-pleins ; mais on entoura l'enceinte d'une défense d'un nouveau genre, composée de haies ou d'amas de branches. Le nom donné h cet embryon du château en indique à lui seul la nature, et en même temps l'origine germanique : il s'appelle //aya (du mot /i(ï£;e, Jiageii), parce qu'il consistait en une place entourée de haies. On le nomma aussi plessis ( plexitium ), terme signifiant une palissade entrelacée de branches d'arbres ; et l'on sait à quelle quantité de châteaux ce nom de plessis est demeuré : le Plessis-lès-Tours en est le plus célèbre exemple.

Il comprenait, d'abord, un grand espace où se réunissaient les vassaux du seigneur , campant sous des baraques avec leur ménage et leurs bestiaux ; puis, plus en arrière, une autre partie réservée au seigneur et à sa famille , qui occupaient là un logis de bois à plusieurs étages, logis érigé sur une éminence factice qui s'appelait motta , la motte , ou dunio , le donjon, nom étendu par la suite "à l'ensemble de la maison seigneuriale. Un fossé ou une large tranchée séparait l'emplacement du donjon, qui formait la haiite-coiir , de la partie abandonnée aux vassaux, qui constituait la basse-cour (bassa cnrtis) ; puis une seconde tranchée, creusée plus loin , séparait celle-ci de la plaine, là où la nature ne l'avait pas fortifiée de ses mains.

Rien de plus rudimentaire et de moins somptueux que ces résidences primitives et ces grands bâtiments de bois, surmontés ordinairement d'une loge ou campanile servant d'observatoire aux sentinelles. C'était la construction militaire, c'était la caserne dans toute sa simplicité austère. Avant l'an looo, quelques princes très riches élevèrent seuls des donjons en pierre. Nous en avons conservé un spécimen à peu près unique dans les ruines du château de Langeais, bâti par Foulques Nerra, comte d'Anjou, en petit appareil entremêlé de chaînes de briques. Mais, comme nous l'avons vu, l'architec-

ture religieuse, et par suite l'architecture en général, prit subitement, dans le cours du onzième siècle, un essor inconnu jusque-là. L'art roman fut créé ; la science des constructeurs, le goût des constructions se développèrent avec ces belles églises dont les avantages frappaient tous les yeux. A l'exemple du

FiG. 45. — Château de Montliiéry.

Donjon et ruines de l'enceinte.

clergé, les seigneurs voulurent protéger leurs édifices contre l'incendie ; ils voulurent avoir leurs châteaux de pierre, et bientôt leurs salles voûtées. Sous les rois Henri P*" et Philippe P*", ces nouveaux monuments surgissent en grand nom-

bre ; la pierre se substitue au bois, sans entraîner toutefois la modification des dispositions intérieures. Au douzième siècle, on voit la voûte s'introduire à son tour dans le donjon. C'est alors que le château féodal prend l'aspect général c|u'il a gardé au treizième, et qu'il n'a quitté que pour revêtir le caractère

FiG. 46. — La Touk du Temple, a Paris. D'après un dessin de NicoUe.

d'habitation de plaisance, après la fin des grandes guerres de la France et de l'Angleterre.

Considérons donc un instant la structure et la distribution de ce château arrivé à son plein développement. La motte,

cette élévation artificielle sur laquelle on érigeait autrefois le donjon, a disparu : elle a fait place à une chemise, c'est-à-dire à un mur fortifié enveloppant de très près l'édifice ; les progrès réalisés dans les moyens d'attaque avaient rendu cette substitution indispensable. Les palissades, les haies, les branchages, toutes ces défenses d'un caractère primitif, sont aussi remplacés par la pierre. Une enceinte murée, formée de lignes brisées, plus redoutables pour l'assaillant, et garnie de tours à tous ses angles, enferme l'établissement, aussi bien la haute cour que la basse. Sur le devant de cette enceinte , s'ouvre un portail massif, flanqué de deux grosses tours et précédé d'un pont-levis. Souvent aussi, un second pont-levis met en communication la haute et la basse cours.

Au-dedans de la première, s'élève toujours le donjon ; mais il n'affecte plus, comme auparavant, la forme carrée. La stratégie a fait reconnaître l'avantage des lignes courbes pour cet édifice élevé, dont les machines de guerre abattaient les angles avec trop de facilité : on lui donne des formes arrondies, variant à l'infini. Ainsi le donjon d'Etampes, rebâti sous Louis VII, a la configuration d'un quatre-feuilles. Celui de Château-Gaillard, construit pour le compte de Richard Cœurde-Lion, offre un plan en amande, rond du côté de la basse cour, pointu du côté opposé, et enveloppé dans une chemise de redans, c'est-à-dire de murs à angles rentrants et saillants, affectant ici des formes semi-circulaires. Cependant tous ces dessins de fantaisie disparaissent généralement au treizième siècle ; on ne conserve plus que la forme purement circulaire. Le donjon est alors invariablement une tour ronde, d'un diamètre beaucoup plus grand que celui des tours de l'enceinte, et entourée d'une chemise, puis d'un fossé de même dessin. Son entrée est toujours du côté opposé à la basse cour. Ce donjon comprend quatre ou cinq étages voûtés, percés de

fenêtres étroites, d'archères, de bretèches, etc. Les voûtes sont établies suivant un des systèmes en pratique dans l'architecture religieuse (voûte d'arêtes, puis croisée d'ogives). Les arcatures, les baies, les ouvertures de toute sorte prennent ellesmêmes la forme donnée à leurs analogues dans l'église : cintre plein, cintre brisé, plus tard cintre à contre-courbes, etc.

On peut se rendre compte de ces dispositions extérieures par les deux vues et par le plan du château de Coucy reproduits dans l'ouvrage de M. Wallon (i). Ce monument est un des plus beaux du temps de saint Louis et des mieux conservés relativement. Les restes du donjon de Montlhéry, avec sa haute tour crénelée dominant toute la vallée de la Seine, se rapprochent de ce type, quoique un peu plus anciens. La tour du Temple, à Paris, démolie après la Révolution, qui en avait fait le cachot de la famille royale, avait un aspect quelque peu différent, dû à des remaniements successifs ; mais elle remontait aussi , dans ses parties principales, lourdes et massives, à l'époque de la splendeur de l'Ordre. C'était une retraite tellement sûre, que les rois de France y faisaient garder leur trésor. D'heureuses restitutions de l'ensemble du château féodal, y compris la motte et le donjon, ont été insérées par M. Léon Gautier dans son beau livre sur la Chevalerie (2) et peuvent en donner une idée plus complète.

Ouant à la distribution intérieure des châteaux, elle varie beaucoup dans ses détails. On retrouve pourtant chez la plupart les mêmes traits généraux : au premier étage, la salle, pièce d'apparat, où le seigneur recevait les hommages de ses vassaux et les redevances qu'ils venaient lui payer, et devenue peu à peu un salon, puis, derrière, son modeste logement ; au second, les chambres des enfants et des domestiques, l'habi-

Page 1