A MONTMAJOUR
Enfin, après deux longues journées d'angoisse et de recherches, nous l'avons retrouvée la pauvre enfant; nous l'avons retrouvée au bord du Vacarès qui nous 1 a gardée tout ce temps, bercée, roulée dans ses ondes mystérieuses. Le premier jour, les Gharlon ne se sont pas trop effrayés dé sa disparition. C'était une fillelte bizarre, maladive, d'une imagination frénétique et comme envoûtée, une petite dé-
I'i6 LE TiîÉison d'aim.atan
nioniaquc que le moyen âge eût exorcisée, et que Naïs dans son ignorance effarait de scènes continuelles. Ils ont cru qu'à la suite d'une de ces scènes, Zia s'était sauvée au pays; et vous pensez quel effroi quand on a su qu'à INIontmajour personne ne lavait vue. Tous les mas d'alentour se sont mis en quête; de toutes les manades des gardiens sont venus fouiller les étangs, les roubines , avec leurs longs tridents.
La nuit , des clameurs , des appels de trompe sonnaient de partout dans la plaine; des lueurs de torches, de lanternes tremblaient sur l'eau.
Ah ! les braves gens ! Comme tout ce bas peuple de campagne, bergers, bergerots, gardiens aux visages balafrés, bronzés et durs comme des casques, que tout ce petit monde m'est apparu généreux et bon, fraternel à la détresse d'un des siens, donnant, prodiguant ses heures de sommeil, sa pitié, sa fatigue... Et il en faisait une tempête, ces trois jours-là !
Bourrasque, éclairs, grésil, la mer et le Vacarès en furie, les manades affolées,
fuyant devant la rafale ou se piétant, se serrant, la tête basse derrière le chef du troupeau, tournant la corne au gicle comme vous dites. C'était païennement beau, toute cette sauvage nature soulevée, révoltée contre linjustice des dieux qui ont permis le suicide de cette enfant, car elle s'est tuée, la malheureuse, et si vous saviez pour échapper à quelle étrange et cruelle obsession...
Au matin du troisième jour, Gharlon et moi nous battions les bords de l'étang quand une bande de chevaux sauvages nous est apparue, en arrêt le long de la rive. Ils regardaient notre pauvre Zia étendue sur l'herbe fine, serrée en linceul dans sa grande mante lourde de sel et de vase. Sa jolie figure intacte et blanche ouvrait à demi les yeux où se lisait toujours la même expression navrante, et qui, à rester longlemps sous l'eau, étaient devenus verts comme lorsqu'elle pleurait. Oh! mais verts... « Deux petites rainettes du grand clar », disait Charlon en sanglotant.
En votre qualité de vieux
Gamarguais , mon ami , vous avez entendu parler du trésor d'Arlatan. La petite Zia est morte pour avoir voulu y regarder ; et moi, j'espère au contraire y avoir trouvé la guérison et la vie. Je le saurai dans quelques semaines. J'étais d'ailleurs prévenu par cette parole du gardien :
« J ai dans mon trésor de 1 herbe qui sauve et de 1 herbe qui tue. »
Ce trésor d'Arlatan ne ressemble-t-il pas à notre imagination, composite et diverse, si dangereuse à explorer jusqu'au fond? On peut en mourir ou en vivre.
A bientôt, mon vieux Tim, je vous embrasse, le cœur gros.
Henri Danjou.
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