MORCEAUX DE SCULPTIRE, TABLEAUX, ESTAMPES... — I.E BRUN, EXPERT
Ce sculpteur, un de ceux qui ont poussé le plus loin l'expression de la vie, était un amateur plein de goût. Les artistes de son temps se faisaient un plaisir d'orner son cabinet de leurs ouvrages. On connaît les divers monuments de son ciseau: la statue équestre de Louis XV, pour Bordeaux; le monument de Rennes j le maitre-autel de Saint-Jeau-en-Grève ; Saint Grégoire et Sainte Thérèse , aux Invalides; le tombeau de Mignard et de la comtesse de Feuquières, sa fille; celui de Crébillon, celui du cardinal Fleury...
Bien que nous n'ayons pu nous procurer les prix de la vente de J.-B. Lemoyne, nous n'en donnons pas moins des extraits du Catalogue de cette vente, parce qu'il est toujours intéressant de savoir ce que possédait un artiste , quelles sculptures ou quels tableaux ornaient sa demeure.
Jean-Baptiste Lemoyne était le fils de Jean-Louis Lemoyne, recteur de l'Académie, et le neveu de Jean-Baptiste Monnoyer, le célèbre peintre de fleurs, qu'on appelle ordinairement Baptiste. Après avoir longtemps dessiné sous leurs yeux, il apprit chez le Lorrain le maniement de l'ébauchoir et reçut les conseils de Largillière et de Troy fils. Ainsi élevé au milieu des peintres, Lemoyne devait appartenir, par son éducation, à la sculpture pittoresque, telle qu'on la faisait au xviii« siècle. Du reste, le Lorrain lui-même cherchait dans le marbre le rendu de la nature, la souplesse du travail, et sa touche était celle d'un peintre. Aussi Lemoyne disait-il que le ciseau de son maître semblait guidé par le Corrège et le Parmesan. Bien qu'il eiit remporté à l'âge de vingt ans le grand prix de sculpture, Jean-Baptiste Lemoyne, retenu à Paris par la tendresse paternelle, n'alla point en Italie : son père l'avait demandé comme une grâce au duc d'Antin. Ce fut un bien, peut-être, parce qu'au point où en étaient alors les idées de notre école, un voyage en Italie eiit gâté chez Lemoyne les qualités natives, sans lui donner celles qui lui manquaient. 11 valait beaucoup mieux, pour lui, rester franchement français, que d'aller prendre à Rome le goût d'un hellénisme faiiico et d'en revenir aven dos intentions de style qui, ;ni
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milieu lic l;i dn'ailriuf ilr notre ;iit, n'amaient produit que de? parodies.
Cette préoccupation de faire respirer le marbre, et surtout le feu de son exécution, firent naturellement d(! Lcraoyne nn excellent sculpteur de portraits. Les bustes de Fontenelle, de Voltaire, de Rousseau, de Garrick, de M. de Trudaine, de madame de Brionne sont autant de morceaux précieux dans lesquels on voit revivre tous ces personnages avec une réalité pleine d'intérêt, sans doute, mais que le stattiaire aurait dû, peut-être, idéaliser un peu plus. Lemoyne avait le goût, on peut dire le mauvais goût, de respecter le costume et la mode dans l'arrangement de ses portraits. Il n'oubliait ni le col, ni la chemise, ni le jabot, ni un seul nœud de la perruque, et s'il avait à sculpter un maréchal des camps et armées du roi, il se complaisait à modeler la cuirasse et les brassards. Cette fidélité à l'étiquette lui était reprochée même de son temps, et l'on faisait observer que pour des hommes tels que Fontenelle, Voltaire, appai'tenant aux siècles qui s'écoulei aient après eux, il était ridicule de les voir emprisonnés dans les habits de leur époque. Ces défauts n'empêchent point que les bustes de Lemoyne ne soient vivants; mais ils parlent plutôt qu'ils ne pensent, et l'expression de la vie l'emporte sur celle du caractère. C'est pourtant d'un de ses bustes que Diderot a éciit : « La belle tète, mon ami, que celle de madame de Gléon, qu'elle est belle ! elle vit, elle intéresse, elle sourit mélancoliquement. On est tenté de s'arrêter, et de lui demander pour qui le bonheur est fait, puisqu'elle n'est pas heureuse? car elle ne l'est pas. Je ne la connais point, cette femme charmante; je n'en ai jamais entendu parler, mais je gage qu'elle souffre : c'est bien dommage. Au reste, si ce n'est pas une créature admirable d'esprit et de caractère, comme elle l'est d'expression et de figure, renoncez à jamais à la foi des physionomies et écrivez sur le dos de votre main : fronti nulla fides. »
Ce même Diderot prétend que Lemoyne n'était pas capable de mener à bien une grande machine. Sa composition, dit-il, est sans grandeur, sans génie, sans verve et sans effet ; ses figures sont insipides, froides, lourdes et maniérées. Que d'exagération dans ce jugement, surtout de la part d'un homme qui professait tant d'admiration pour des sculpteurs du même temps, pas plus habiles assurément que Lemoyne ! Diderot reconnaît pourtant que la statue équestre de Louis XV, faite pour la ville de Bordeaux, était un monument imposant par sa masse. Cette statue n'avait pas été usée par la lime et le ciselet, et au lieu de ce précieux poli qui plaît tant à certaines gens, on y voyait la main de l'artiste, on y distinguait
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cette toucLe renne qui exprime à distance les ressmts, les mouvements et le jeu des muscles, cette touche qui donne la vie. Il u'en existe aujourd'hui qu'un petit modèle en bronze, qui est au Musée de Bordeaux. La figure de Louis XV avait quatorze pieds de hauteur. Elle était vêtue à la romaine, et par uu contraste heureux, dirigeait son geste d'un côté, son regard de l'autre. Le roi étant allé voir la statue dans l'atelier du sculpteur, en témoigna son contentement; mais le prince Charles, qui l'accompagnait, blâma le contraste du geste avec le regard, et fit observer qu'il était nécessaire de regarder du côté où l'on donne des ordres. Louis XV, pour couper court à la discussion, se met dans l'attitudo du modèle, regarde le grand écuyer, et dirigeant son geste d'un autre côté : « Prince, dit-il , c'est ainsi que je commande. » Lors de la fonte de la statue, un accident faillit à ruiner le pauvre Lemoyne. Le fourneau , trop faible pour supporter l'impétuosité du bronze en fusion, se rompit et donna issue à la matière qui si' précipita dans les terres. L'opération était manquée et Lemoyne au désespoir, si Louis XV ne lût venu au secours du statuaire, en prenant tout sur lui. Lemoyne fit un nouveau modèle en cire de la partie supérieure , et Varin , excellent fondeur, trouva moyen de réparer l'acciilent en soudant la fonte chaude avec la froide, de telle sorte que les deux paities se rejoignirent aussi parfaitement que si elles avaient été coulées d'un seul jet. La statue équestre de Louis XV, ainsi réparée , fut érigée à Bordeaux le 19 août 1743. Lemoyne, à qui la mrmicipalité avait fait servir une table durant son séjour en cette ville, fut complimenté et embrassé par l'intendant, et il reçut, en sus de la somme convenue et de ses frais de voyage, ime gratification de 3,000 liv. Lemoyni' fit encore un axitre monument à Louis X>', celui que les États de ' . Bretagne élevèrent, à Rennes, à l'occasion de la convalescence du
roi. Louis XV y était représenté tendant la main à la Bretagne inclinée, et comme protégé par la déesse de la Santé. Le roi fut si (Tintent de ce nouvel ouvrage de Lemoyne, qu'il consentit à être le parrain dun des enfants du sculpteur, et à cette occasion porta la pension de Lemoyne, qui était de 1,500 livres, à 2,000, et lui fit don de 25,000 livres. Sans compter les deux statues pédestres de Louis XV, et l'ingénieux modèle où ce, piiuce est représenté élevé sur un bouclier par ((uatre soldats, on peut porter à près de cent cinquante le nombre des bustes du roi qui furent donnés aux académies, aux liibliothèques du royaimre. Le sculpueur le plus laborieux . ■; dit d'Argenville le fils, eût-il vécu l'âge de Nestor, n'aurait pas en le temps de finir tous les Imstes des persnnuap'S de la viili' et de l;i
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cour qui l'urcul domantlés :'i Lc'iiioyni>, et qu'il laissa pour la j)lupart à l'état d'éliauciio. Parmi les portraits qu'il prit soin do torniinor, il en est un dont la postérité lui tiendra compte, celui de Jean- Jacques Housseau , dans lequel il a si bien exprimé la mélancolie profonde, la passion, la naïveté, tout le génie de ce grand homme. Lemoyne mourut la même année que Rousseau, en 1778, dans la soixante-quatorzième année de son âge. Il laissa des élèves qui lui font honneur: Falconnet, Pajou, Caftieri, d'Huez, et un grand nombre d'onviages, marqués à l'empreinte d'un talent inégal, capricieux, souvent incorrect et négligé, mais toujours plein de vie, d'esprit et do chaleur.
.1.-13. LEMOYNE. Duste ou niarhre de J.-J. lloiisseau , exécuté avec chaleur et précision. Vingt pouces, y compris le piédouehe.
Mademoiselle Clairon. Vingt-deux pouces, id.
Un petit modèle de la Santé. Bronze, de vingt -deux pouces.
Un jeune homme tenant un livre. Plomh, de trente pouces.
J.-J. Rousseau, Louis XIV, le maréchal de Saxe...
PAJOU. Une Charité composée de trois figures. Vingt-sept pouces.
D'HUEZ. Deux médaillons en plâtre, Chardin et Boucher.
i-ESUEUR. Triomphe de Galatée sur les eaux; cinq figures.
Elle est assise sur un dauphin et appuyée sur un triton et
une naïade. Trente pouces sur trente-six.
C. VANLOO. Esquisse d'un plafond pour la chapelle de saint Grégoire, aux Invalides; grisaille représentant l'apothéose du saint. Vingt pouces de diamètre.
CHARDIN. Le Dessinateur et l'Ouvrière en tapisserie; deux pendants. Us sont gravés. Six pouces sur six.
Deux Singes, l'un en peintre, l'autre en antiquaire; pendants de onze pouces sur huit.
Ce dernier est gravé dans notre Histoire des Peintres ; il appartenait à M. Baroilhet, de l'Opéra, qui l'a cédé au Musée du Louvre.
FRANÇOIS LEMOINE. Hercule assommant Cacus , esquisse de son tableau de réception, sur papier gris,
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irhaussé tit* blanc: à l'encre de Chine. Dix pouces sur quinze.
BOUCHER. L'Annonciation aux bergers; dix figures au crayon rouge sur papier bianc. Douze pouces sur dix. 11 est gravé par Demarteau.
J.-B. DESHAYS. La Résurrection de Lazare : dessin cintré, au bistre, sur papier gris... Quinze pouces carrés.
C.-N. COCHIN. La place de Bordeaux, exécutée par feu Lenioyne, dessin aux crayons noir et blanc sur papier bleu. Vingt-sept pouces sur vingt. Il est gravé par Dupuis.
NOËL HALLE. La place de Reims, exécutée par le même, dessin aux deux crayons sur papier bleu. II a servi pour l'estampe de Dupuis.
PAJOU. Pyrrhus présenté à Glaucias, roi d'Esclavonie ; superbe dessin, fait à Rome. Un autre dessin offrant un bas-relief imité de l'antique. Deux grandes compositions de vingt-quatre sur trente-quatre pouces.