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NOTICE BIOGRAPHIQUE
DE
STEIBELT (Daniel), fils d'un facteur de pianos de Berlin, naquit dans cette ville vers 1764 ou 1765. Dès ses premières années, il montra tant d'aptitude pour la musique, que le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IF, alors prince royal, s'intéressa à son sort, et lui donna Kirnberger pour maître de clavecin et de composition. Mais Steibelt n'était pas né pour régler son talent d'après les conseils d'un maître ; il ne fut élève que de lui-même, comme exécutant et comme compositeur. Tous les journaux de musique et les écrits du temps gardent le silence sur sa jeunesse et sur ses premiers succès : les événements de sa vie sont même moins connus en Allemagne qu'en France. Steibelt était à Munich en 1788 et y publia les quatre premiers œuvres de ses sonates pour piano et violon. Dans l'année suivante, il donna des concerts dans plusieurs villes de la Saxe et du Hanovre, puis il alla à Manheim, et arriva à Paris au commencement de 1790. L'éditeur Boyer accueillit le jeune virtuose, le logea dans sa maison et lui procura de puissants protecteurs à la cour. Steibelt reconnut assez mal ses services, car il lui vendit comme des ouvrages nouveaux ses œuvres de sonates 1 et 2 dont il avait fait des trios, en y ajoutant une partie de violoncelle non obligée. La supercherie fut découverte peu de temps après, et Steibelt ne put assoupir cette méchante affaire qu'en donnant à Boyer ses deux premiers concertos pour indemnité. Des faits semblables se sont reproduits plusieurs fois dans sa carrière.
L'arrivée de Steibelt à Paris fit sensation ; à cette époque, Hermaun y était considéré comme le pianiste le plus habile : une lutte s'établit entre les deux virtuoses ; mais les qualités du génie, qui brillaient dans la musique de Steibelt, lui donnèrent bientôt l'avantage sur son rival, malgré la protection que la reine accordai tcà celui-ci, et l'éloignement que Steibelt inspirait pour sa personne, par son arrogance habituelle et par les vices de son éducation. Sa musique eut beaucoup de vogue, bien qu'on la trouvât alors difficile : son succès balança, près des amateurs d'une certaine force, le succès populaire de la musique de Pleyel. Le vicomte de Ségur avait écrit pour l'Opéra le livret de Roméo et Juliette, et lui avait confié cet ouvrage pour en composer la musique ; mais la partition de Steibelt fut refusée à l'Académie royale de musique, en 1792. Piqués de ce refus, les auteurs supprimèrent le récitatif, le remplacèrent par un dialogue en prose, et firent représenter leur pièce au théâtre Feydeau, qui jouissait alors de la vogue. Secondés par le talent admirable de M""= Scio, ils
obtinrent par cet opéra, en 1793, un des plus beaux et des plus légitimes succès qu'il y ait eu à la scène française. Bien que la musique de Steibelt fut mal écrite pour les voix et qu'on y trouvât des longueurs qui refroidissent l'action, l'originalité des formes, le charme de la mélodie, et même la vigueur du sentiment dramatique en quelques situations, ont fait ajuste titre considérer sa partition comme une des meilleures productions de son époque, et ont placé son auteur à un rang élevé parmi les musiciens. Le succès de cet ouvrage mit Steibelt à la mode sous le gouvernement du Directoire, et bientôt il compta parmi ses élèves les femmes les plus distinguées de ce temps. Recherché malgré ses fantasques boutades et le peu d'aménité de son caractère, il aurait pu dès lors prendre une position honorable et travailler aussi utilement à sa fortune qu'à sa réputation; mais de graves erreurs l'obligèrent à s'éloigner de Paris en 1798. Il se i-endit d'abord à Londres par la Hollande, y donna des concerts et s'y maria avec une jeune Anglaise fort jolie ; puis il alla à Hambourg, et y donna de brillants concerts ; enfin il visita Dresde, Prague, Berlin, sa ville natale, et Vienne, où il entra en lutte avec Beethoven. D'abord, il parut avoir l'avantage dans l'opinion d'un certain monde d'amateurs ; mais il fut vaincu par le génie du grand homme. Partout les opinions se partagèrent sur son talent : s'il eut d'ardents admirateurs , il eut aussi beaucoup de détracteurs. Ceux-ci lui reprochaient l'usage immodéré qu'il faisait du trémolo ; l'inégalité de son jeu et la faiblesse de sa main gauche étaient aussi les sujets de beaucoup de critiques. C'est dans ces voyages qu'il fit entendre pour la première fois des fantaisies avec variations, genre de musique dont il avait inventé la forme^ et dont on a tant abusé depuis. Il joua aussi dans les concerts à Prague, à Berlin et à Vienne, des rondos brillants et des bacchanales, avec accompagnement de tambourin exécuté par sa femme, formes musicales imaginées par lui, et dont la première lui a survécu.
Dans l'automne de 1800, Steibelt revint à Paris ; il y écrivit la musique du ballet: le Retour de Zéphire, qui fut représenté à l'Opéra en 1802. Il retourna ensuite à Londres, où il donna deux concerts brillants; mais son caractère peu sociable ne plut pas à la haute société anglaise, qui ne lui prêta pas d'appui ; de là vient qu'il ne put se plaire en Angleterre, et n'y fit pas de longs séjours. Pendant celui-ci, il composa la musique des ballets de la Belle Laitière et du Jugement de Paris, qui furent représentés avec grand succès au théâtre du roi. II publia aussi dans le même temps, à Londres, un très-grand nombre de bagatelles pour le piano, que le besoin d'argent l'obligeait d'écrire à la hâte, et qui nuisirent beaucoup à sa réputation. Au commencement de 1805, Steibelt revint à Paris, et y fit graver plusieurs fantaisies, des caprices, des rondeaux, des études, et sa méthode avec six sonates et de grands exercices : ce dernier ouvrage, mal rédigé, n'eut pas de succès. Au commencement de 1806, il donna, à l'Opéra la Fête de Mars, intermède pour le retour de Napoléon, après la campagne d'Austerlitz. II se remit aussitôt à la composition de la Princesse de Babylone, grand opéra en trois actes, reçu depuis plusieurs années à l'Académie impériale de musique. Cet ouvrage allait y être représenté^ lorsque Steibelt partit subitement pour la Russie, au mois d'octobre 1808. Dans sa route, il donna des concerts à Francfort, à Leipzig, à Breslau et à Varsovie. Arrivé à Saint-Pétersbourg, il y obtint la place de directeur de musique de l'Opéra français, en remplacement de Boieldieu. C'est pour ce théâtre qu'il écïW\\. Cendrilloii en trois actes, Sargines en trois actes, et qu'il refit son ancienne partition de Roméo et Juliette. Il y fit aussi représenter la Princesse de Babyione. On n'a gravé de ces ouvrages que quelques airs avec piano: les partitions paraissent en être perdues. Steibelt travaillait à son dernier ouvrage {le Jugement de Midas), lorsqu'il mourut à Pétershourg, le 20 septembre 1823, avant d'avoir achevé cette partition. Sa mort laissait sa famille sans ressources ; mais son protecteur, le comte Milarodowitsch la tira de cette fâcheuse position en donnant à son bénéfice un concert par souscription, qui produisit quarante
mille roubles.
A voir le dédain qu'on affecte maintenant pour la musique de Steibelt, on ne se douterait guère du succès
prodigieux qu'elle eut pendant vingt ans ; succès mérité par le génie qui brille à chaque page. A la vérité, de
grands défauts s'y font remarquer. Le style en est diffus ; on y trouve des répétitions fastidieuses ; les traits ont en général la même physionomie, et le doigter en est très-défectueux ; mais la passion, la fantaisie, l'individualité s'y montrent à chaque instant. Le début des pièces a toujours de la fougue, du charme ou de la majesté ; ses chants ont quelque chose de tendre ou d'élégant; si la liaison manque dans les idées, du moins celles-ci sont abondantes. Au résumé, la musique de Steibelt pèche presque toujours par le plan et ressemble trop à l'improvisation ; mais on y sent partout l'homme inspiré.
Comme exécutant, Steibelt méritait une part égale de reproches et d'éloges. Dépourvu de toute instruction méthodique concernant le mécanisme du piano, et n'ayant eu d'autre maître que lui-même, il s'était fait un doigter fort incorrect. L'art d'attaquer la touche par divers procédés pour modifier le son lui était peu connu, parce que les instruments de son temps, légers et brillants, mais maigres et secs , se prêtaient peu à ces transformations de la sonorité ; néanmoins, il possédait à un haut degré l'art d'émouvoir et d'entraîner un auditoire. Tout était chez lui d'instinct, d'inspiration; aussi n'était-il pas supportable lorsqu'il était mal disposé; mais dès qu'il se sentait en verve, nul n'avait plus que lui le talent d'intéresser pendant des heures entières.
On a gravé de Steibelt : 1° ouverture en symphonie; 2° idem, de la Laitière; 3° valses pour orchestre;
4° quatuors pour deux violons alto et basse, op. 17 et 49; 5° six concertos pour le piano et un grand concerto
militaire avec deux orchestres ; 6° deux quintettes pour piano et instruments à cordes, op. 28 ; 7° un quatuor,
idem. op. 51 ; 8° un trio pour piano, flûte et violoncelle, op. 31 ; 9° sonates en trios pour piano, violon et
violoncelle, op. 37, 48, 65; 10° sonates pour piano et violon, op. 1,2, 4, 11,26, 27, 30, 35,37, 39, 40,41,
42, 56, 68, 70, 71, 73, 74, 79, 80, 81 , 83, 84; ces œuvres forment ensemble soixante-cinq sonates;
ir duos pour piano et harpe, n" 1, 2, 3 ; 12° sonates pour piano seul, op. 6, 7, 9, 15, 16, 23, 24, 25, 37,
41, 49, 59, 61, 62, 63, 64, 66, 75, 76, 77 (faciles), 82, 85 : ces sonates sont au nombre de quarante-six ;
13° préludes, divertissements, rondeaux; 14" études et exercices; liv. i, ii, m, iv, v, tirés de la méthode;
15° vingt pots-pourris, environ quarante fantaisies sur des airs d'opéras et autres, un grand nombre d'airs
variés; plusieurs cahiers de valses, de bacchanales avec tambourin, de marches; 16° romances d'Estelle
avec piano. Dix ou douze éditions de la plupart de ces ouvrages ont été pubHées en France, en Allemagne et
en Angleterre.
(Extrait de la Biographie universelle des musiciens de F.-J. Fétis.)