‹ Le trésor des pianistes (volume 4)Chapitre 37 sur 54 · BÉ · texte numérisé non relu

BÉ

ifc

t a p. ni) a

NOTICE BIOGRAPHIQUE

RAMEAU (Jean-Philippe) , le plus célèbre musicien français du dix-huitième siècle, naquit à Dijon, le 25 septembre 1683, de Jean Rameau, organiste, et de Claudine Martinecourt (1). Jean Rameau n'avait commencé que fort tard l'étude de la musique, pour laquelle il avait toujours été passionné; aussi ne fut-il jamais qu'un artiste médiocre. Mais si les dons qu'il avait reçus de la nature ne purent être développés par des études trop tardives, il comprit parfaitement ce qu'il devait faire pour l'éducation musicale de ses enfants.

Les premiers sons qui frappèrent l'oreille de Jean-Philippe furent ceux des instruments. A peine pouvait-il remuer ses doigts enfantins, qu'il les promenait déjà sur un clavier, et ses progrès dans l'art difficile qu'il devait illustrer un jour furent rapides. A l'âge de sept ans, le jeune homme exécutait, à première vue, sur le clavecin, toute espèce de musique.

En 1701, Rameau, âgé de dix-huit ans, fit un voyage à Milan, et son court séjour dans cette ville, la seule de l'Italie qu'il ait visitée, n'exerça pas d'influence sur la nature de son talent. De retour en France, il habita tour à tour Marseille, Lyon, Nîmes et quelques autres villes du midi. Engagé par un directeur de spectacles qui donnait des représentations dans ces diverses localités, il jouait le premier violon à l'orchestre et se faisait connaître en même temps comme organiste.

Après une absence de plusieurs années, Rameau retourna à Dijon, où il ne resta que peu de temps. On lui offrit la place de la Sainte-Chapelle : il la refusa. Son désir le plus vif était de se rendre à Paris, seule ville où pouvaient se réaliser les idées de gloire qui occupaient son esprit. Il arriva dans la capitale en 1717, mais la jalousie de l'organiste Marchand mit obstacle à sa réussite. La place d'organiste de Saint-Paul était vacante : un concours eut lieu entre Rameau et Daquin ; celui-ci l'emporta sur l'artiste de Dijon, grâce à l'influence de Marchand ; cependant les pièces de clavecin que l'on a de ces deux artistes prouvent l'immense supériorité du premier sur son rival. Forcé d'accepter l'orgue de Saint-Etienne à Lille, Rameau ne resta pas longtemps dans cette ville, son frère, organiste de la cathédrale de Clermont en Auvergne, lui ayant offert la place que rendait vacante sa retraite.

La tranquillité dont jouissait Jean-Philippe, habitant une ville située dans un pays de montagnes et peu fréquentée, favorisait son penchant à la méditation, et ce fut là qu'il écrivit son Traité d'harmonie. Impatient de se produire comme théoricien et comme compositeur, il trouva le moyen de rompre un long engagement qu'il avait contracté avec le chapitre de Clermont. Arrivé à Paris en 1721, il s'occupa de la publication de son livre, qui parut l'année suivante. En 1726, il publia son Nouveau Système de musique théorique , et, en 1732, la Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement pour le clavecin et pour l'orgue.

(1) La Borde, dans son Essai sur la Musique (tom. III, pag. 464) , a donné la date du 25 octobre 1683, et tous les biographes l'ont copié aveuglément; cependant Maret , secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon, dans son Éloge historique de Hameau, dont la seconde édition, que j'ai sous les yeux, a été publiée en 1770, c'est-à-dire dix ans avant l'ouvrage de La Borde, Maret, dis-je, avait fait connaître la véritable date de la naissance de l'illustre musicien. Il nous apprend « qu'il vint au monde , à quatre heures du soir , le 25 septembre 1683. n — On trouve la même date dans l'Almanach de Duchesne {Les Spectacles de Paris), pour l'année 1765, pag. 6.

Ces ouvrages lui procurèrent une grande réputation, et, malgré les critiques des journalistes et les insinuations malveillantes de quelques envieux, il devint, pour ainsi dire, de mode de parler du système de la basse fondamentale, même parmi les personnes les moins capables de le comprendre (1).

« Cependant, dit M. Fétis, à qui j'emprunte les détails intéressants que l'on va lire, Rameau n'était point satisfait encore ; car il se sentait appelé à parcourir la double carrière de théoricien et de compositeur dramatique. En vain était-il cité comme le meilleur organiste de France ; en vain sa musique instrumentale était-elle recherchée par tous les amateurs, il se tourmentait en pensant qu'il touchait à sa cinquantième année sans avoir pu parvenir jusqu'à la scène de l'Opéra, tandis que beaucoup de musiciens médiocres y étaient arrivés sans peine. Devenu maître de clavecin et accompagnateur de madame la Pouplinière, femme du fermier général, il trouva heureusement un Mécène dans ce financier, qui entretenait un orchestre à son service, et donnait des concerts dans son hôtel à Paris et dans sa belle maison de Passy. La Pouplinière obtint de Voltaire, pour son protégé, le livret d'un opéra dont Samson était le sujet. Rameau écrivit sa musique; l'ouvrage fut essayé chez le fermier général et plut beaucoup à ceux qui l'entendirent; mais Thuret, alors directeur de l'Académie royale de musique, peu séduit par un sujet de la Bible, refusa l'œuvre de Voltaire et de Rameau. Longtemps après, celui-ci employa la musique de Samson dans son Zoroastre. D'abord découragé, il semblait vouloir renoncer au projet de se faire une réputation dramatique; mais la Pouplinière tint bon, et finit par lui faire avoir, de l'abbé Pellegrin, le livret d'Hippolyte et Aricie, moyennant une obligation de cinq cents livres donnée comme garantie contre la chute de l'ouvrage. Quelque temps après, le premier acte fut essayé chez le financier, et le bon abbé, qui, comme on l'a dit, dînait de l'autel et soupait du théâtre, charmé de ce qu'il entendait, déchira le billet en déclarant que de semblable musique n'avait pas besoin de caution. Cependant le succès de la représentation ne répondit pas d'abord aux espérances du poète et des amis de Rameau. L'ouvrage fut joué pour la première fois le 1er octobre 1732, et les admirateurs de Lulli se réunirent pour en condamner le style, qu'ils appelaient bizarre, baroque et dépourvu de mélodie. On ne pouvait nier que le compositeur d'Hippolyte et Aricie ne fût inférieur à celui d'Armide dans le récitatif, et qu'il n'y eût moins de correction dans sa manière d'écrire : mais son harmonie avait bien plus de force ; ses modulations étaient moins uniformes ; ses chœurs avaient bien plus d'effet et d'énergie; enfin, son instrumentation était plus riche de formes et de détails. En un mot, le nouvel opéra annonçait un génie d'une autre trempe que tout ce qui avait suivi Lulli ; on pouvait discuter sur l'agrément de cette musique, mais non lui refuser le caractère de la création. Depuis près de cinquante ans il n'avait été rien donné à l'Opéra de Paris qui eût ce cachet de nouveauté. Tel fut néanmoins le mauvais accueil fait à cet ouvrage, qu'il fut à peine permis de l'achever. L'abbé Desfontaines accusa Rameau, dans son Nouvelliste du Parnasse, de substituer les spéculations harmoniques aux jouissances de l'oreille. Les pamphlets, les couplets satiriques accablèrent le compositeur, et l'on fit courir contre lui

cette épigramme :

Si le difficile est le beau , C'est un grand homme que Rameau ; Mais si le beau, par aventure, N'était que la simple nature, Quel petit homme que Rameau !

« Rameau, étourdi de ces critiques, crut uu moment s'être trompé, et dit à ses amis : «J'ai cru que mon « goût réussirait, et je vois qu'il n'en est rien ; mais je n'en ai point d'autre : je ne ferai plus d'opéras. » — Heureusement que ceux qui le protégeaient contre ses ennemis ne se laissèrent point ébranler comme lui. Ils prirent sa défense, ramenèrent insensiblement l'opinion publique, et finirent par fixer l'attention sur

(1) On peut prendre connaissance des travaux de Rameau, relatifs à la théorie de l'harmonie, en lisant l'excellent article que M. Fétis a consacré à cet artiste célèbre dans sa Biographie universelle des Musiciens.

une production qui avait été jugée avec légèreté. Grimm, qui n'aimait pas Rameau, prétend que le grand succès obtenu plus tard par la musique de ce compositeur ne fut que le résultat des calculs des partisans de la musique française en haine de l'italienne. Quoi qu'il en soit de cette assertion, il est certain que Rameau parvint à la plus belle renommée en France par ses compositions dramatiques, et qu'il fit preuve d'une prodigieuse facilité dans ses travaux en ce genre ; car, bien qu'il eût donné son premier opéra à l'âge de cinquante ans, et qu'il fût presque constamment occupé de la rédaction de ses traités théoriques d'harmonie et de la polémique qu'ils soulevaient, il fit représenter vingt-deux grands opéras ou opéras-ballets dans l'espace de vingt-sept ans. Il était dans sa soixante-dix- septième année quand il fit jouer le dernier.

« Si le début de Rameau dans sa carrière avait été pénible, il en trouva la compensation dans l'espèce de domination qu'il exerça sur la musique en France, pendant les trente dernières années de sa vie. Les discussions mêmes qu'il eut à soutenir contre plusieurs savants, et qu'il semblait moins craindre que rechercher, augmentèrent son autorité et rendirent son nom populaire. Le produit de ses leçons, de ses ouvrages, et le revenu de ses places lui avaient assuré une aisance augmentée par une sévère économie, qu'on l'accusait de pousser jusqu'à l'avarice la plus sordide. Le roi avait créé pour lui la charge de compositeur de son cabinet. Plus tard il lui accorda des lettres de noblesse et le nomma chevalier de Saint-Michel.

« Plusieurs académies avaient ouvert leurs portes à Rameau, sans qu'il recherchât ces honneurs. Le magistrat de Dijon l'exempta à perpétuité, lui et sa famille, de la taille et des autres droits municipaux.

« Rameau était fort grand et d'une maigreur excessive ; mais, quoique son extérieur eût pu faire croire que sa santé était débile, il n'avait jamais été malade. Le régime qu'il avait adopté et sa sobriété le firent parvenir à un âge avancé, et lui permirent de se livrer à de grands travaux jusqu'à ses derniers jours. — Sombre et peu sociable, il fuyait le monde et gardait, même avec sa famille, un silence presque absolu. Dans ses promenades solitaires, il n'abordait ni ne voyait personne. On le croyait absorbé dans de profondes méditations ; cependant Chabanon , son ami , obtint de lui l'aveu que , dans ses vagues rêveries , aucun objet ne l'occupait précisément ; son esprit était dans une sorte de somnolence , et ses jambes seules conservaient de l'activité. Lorsqu'on l'abordait, il semblait sortir d'une extase, ne reconnaissait personne, et ses amis les plus intimes étaient obligés de se nommer. Ses panégyristes disent qu'il était naturellement modeste : il paraît en effet qu'il parlait peu de lui lorsqu'il n'était pas entraîné par la discussion ; mais il supportait impatiemment la contradiction (1). »

Rameau mourut à Paris, le 12 septembre 1764, âgé de plus de quatre-vingts ans. Des obsèques magnifiques lui furent faites à Saint-Eustache, où il fut inhumé, dit M. Fétis, près de Lulli. Ici le savant biographe a été sans doute induit en erreur par Maret (2) : le tombeau du compositeur florentin se trouve à l'église des Petits-Pères, dans la première chapelle à gauche. Au surplus M. Fétis dit lui-même, dans l'article de sa Biographie universelle des Musiciens, qu'il a consacré à Lulli , que ce musicien célèbre fut inhumé dans une chapelle des Petits-Pires de la place des Victoires, et que sa famille y fit élever un superbe mausolée. Il cite ensuite l'épitaphe latine que Santeuil fit pour ce tombeau.

Un premier service funèbre fut fait à Rameau le 27 septembre dans l'église des Pères de l'Oratoire aux frais de l'Académie royale de musique. Plusieurs morceaux tirés des opéras de Castor et de Dardanus furent adaptés aux paroles liturgiques. Un second service eut lieu dans l'église des Carmes-Déchaussés , près du Luxembourg : la musique était de Philidor. Ces deux cérémonies attirèrent un concours de monde prodigieux.

Rameau avait épousé mademoiselle Marie-Louise Mangot, qui lui survécut. C'était une femme douce, aimable, bonne musicienne et possédant une jolie voix; il en eut trois enfants : Claude-François Rameau,

(1) Fétis, Biogr. univ. des Musiciens (lrc édition), tom. VII, pag. 343-346.

(2) Éloge historique de Rameau, par Maret, secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon (nouv. édit.), Paris, 1770, notes, pag. 74-75. La première édition, que je n'ai point, est de 1766.

i JEAN-PHILIPPE HAMEAU.

qui fut écuyer, valet de chambre du roi ; Marie-Louise Rameau , religieuse au couvent de la Visitation de Sainte-Marie à Montargis, et Marie-Alexandrine Rameau , qui , après la mort de son père, épousa François- Marie de Gauthier, mousquetaire du roi.

Rameau avait une sœur nommée Catherine, qui mourut en 1762; elle professa le piano à Dijon; mais, plusieurs années avant sa mort, ses infirmités l'avaient forcée au repos, et son frère lui faisait une pension qu'il lui paya toujours exactement. Claude Rameau, frère puîné de Philippe, fut successivement organiste de Saint-Renigne et de la Cathédrale de Dijon; il avait été aussi organiste de la Cathédrale de Clermont, et il céda sa place à son frère lorsque celui-ci, après un premier voyage à Paris, se vit obligé de retourner en province, ainsi que je l'ai déjà dit.

Voici la liste des opéras, ballets et divertissements de Rameau : 1° Divertissements de YEndriague, comédie de Piron pour l'opéra comique de la foire Saint-Germain, en 1727. — 2° Idem pour la Rose, au même théâtre, 1728. — 3° Idem pour le Faux Prophète, au même théâtre. — 4° Idem pour l'Enrôlement d'Arlequin, au même théâtre. — 5" Idem pour les Courses de Tempe, au Théâtre-Français, 1734. — 6° Samso?i, tragédielyrique de Voltaire, non représentée, en 1732. — 7° Hippolyte et Aricie, tragédie lyrique, représentée en 1733. — 8° Les Indes galantes, opéra-ballet, 1735. — 9° Castor et Pollux, tragédie lyrique, 1737. — 10° Les Talents lyriques, opéra-ballet, 1739. — 11° Dardanus, tragédie lyrique, 1739. — 12° Les Fêtes de Polymnie , opéra-ballet, 1745. — 13° La Princesse de Navarre, comédie avec intermèdes, 1745.- — 14° Le Temple de la Gloire, opéra-ballet, 1745. — 15° Les Fêtes de l'Hymen et de l'Amour, idem, 1747. — 16° Zaïs, idem, 1748. 17° Pygmalion, idem, 1748. — 18" Naïs, idem, 1749. — 19° Platée, opéra bouffon, 1749. — 20° Zoroastre, tragédie lyrique, 1749. — 21° Acante et Céphise, pastorale héroïque, 1751. — 22° La Guirlande, opéra-ballet, 1751. — 23° Daphné et Églé , idem, 1753. — 24° Lysis et Délie, idem, 1753. — 25° La Naissance d'Osiris, idem, 1754. — 26° Anacréon, idem, 1754. — 27° Zéphire, idem. — 28° Nélée et Mirthis, idem. — 29° Io, idem. — 30° Le Retour d'Astrée, prologue, 1757. — 31° Les Surprises de l'Amour, opéra-ballet, 1759. — 32° Les Sybarites, idem, 1759. — 33° Les Paladins, idem, 1760. — ■ 34° Abaris ou les Boréades, tragédie lyrique, non représentée. — 35° Linus, idem. — 36° Le Procureur dupé, opéra comique , non représenté. Les partitions des principaux de ces opéras ont été gravées , mais seulement avec les parties chantantes , la basse, les ritournelles et la partie de premier violon.

On a aussi de Rameau des pièces pour le clavecin qui jouissent d'une réputation méritée. Les biographes ont mis une grande confusion dans la liste qu'ils en ont donnée. Ils en annoncent quatre livres sous les dates de 1706, 1721, 1736, et sans date : tout cela est inexact. L'erreur provient de Maret et de La Borde, que l'on a toujours copiés sans songer à vérifier leurs citations. Le fait est qu'il n'existe que deux livres de pièces pour clavecin seul : le premier publié à Paris en 1731 et le deuxième sans date., Rameau a donné encore, en 1741, un recueil intitulé Pièces de clavecin en concerts [cinq], avec un violon ou une flûte et une viole ou un deuxième violon. Il existe des exemplaires qui portent la date de 1752. Je possède un de ceux-ci, et j'en ai vu avec la date antérieure. La musique est gravée sur cuivre; le titre et les préliminaires qui se trouvent au verso sont imprimés.

Les pièces que contiennent les deux recueils que je publie dans le Trésor des Pianistes sont remarquables sous le rapport de l'originalité; elles se distinguent aussi par la richesse de l'harmonie et par un excellent sentiment de la basse, signe caractéristique des ouvrages des grands maîtres. Dans le premier livre, l'Allemande, pag. 1 ; les Gigues> pag. 4 et 5; le Tambourin, pag. 12, sont des pièces charmantes ; on peut citer du deuxième livre : la Sarabande, pag. 6; F anfarinette , pag. 9; les deux Menuets, pag. 15, et la Poule. Cette dernière, qui semble n'annoncer qu'une imitation puérile, est cependant un morceau très-remarquable sous le rapport de l'effet et de l'harmonie.

Page 1