‹ Le trésor des pianistes (volume 5)Chapitre 17 sur 37 · SP · texte numérisé non relu

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NOTICE BIOGRAPHIQUE

DE

MOZART (Jean-Chrisostome-Wolfgang-Théofhile). Il y a eu de l'incertitude sur les véritables prénoms de cet illustre compositeur, parce que lui-même signa des lettres et plusieurs de ses ouvrages tantôt Jean-Chrisostome-Sigismond-Jmédée-Wolgang, tantôt J.-C. IVolgang, d'autres fois Wolfgang-Jmade, ou simplement W.-A. Un document authentique, publié par M. Otto-Jabn dans sa grande monographie de Mozart, a dissipé enfin tous les doutes à ce sujet : ce document est l'acte de naissance du grand artiste, délivré par Balthazar Scbitler, curé de la cathédrale de Salzbourg, le 16 décembre 1841, et duquel il résulte que Jean-Chrjsostome-Wol] gang-Théophile, fils légitime de noble M. Léopold Mozart, musicien de la cour, et de Marie-Anne Pertlin sa femme, né le 27 janvier 1756, à huit beures du soir, a été baptisé suivant le rit catholique par M. le chapelain de ville Léopold Lamprecht, le 28 janvier 1756, à dix heures avant midi, en présence de noble M. Jean-Théophile Permayr, conseiller de justice et négociant.

Doué d'une organisation merveilleuse pour la musique, Mozart en donna des indices dès l'âge de trois ans, cherchant des tierces sur le clavecin, et manifestant sa joie par une agitation extraordinaire quand il les avait trouvées. Il apprit les éléments de la musique et du doigter presque en jouant, et parvenu à sa quatrième année, il jouait avec goût et expression de petites pièces de clavecin qui lui coûtaient à peine une demi-heure d'étude, et déjà il composait des menuets et d'autres petits morceaux que son père écrivait sous sa dictée. Marie-Anne Mozart, sœur de cet enfant extraordinaire, plus âgée que lui de cinq ans, faisait aussi de rapides progrès dans la musique et chantait avec agrément; mais elle n'était pas comparable à son frère.

En 1762, Léopold Mozart se rendit à Munich avec ses enfants, et les fit entendre à la cour; ils y produisirent une vive impression, mais l'admiration fut tout entière pour Wolfgang qui, à l'âge de six ans, exécuta un concerto devant l'électeur. Dans l'automne de la môme année, la famille Mozart visita Vienne et y fit la même sensation qu'à Munich. L'empereur s'était approché du clavecin sur lequel se faisait entendre le virtuose enfant; celui-ci demanda qu'on appelât Wagenseil, maître de chapelle de la cour impériale. Monsieur, lui dit le jeune Mozart, je joue un de vos concertos; ayez la bonté de me tourner les feuilles. Cette assurance en lui-même fut un des traits du caractère de Mozart dans toutes les circonstances de sa vie.

Son père lui avait acheté, à Vienne, un petit violon qu'il porta à Salzbourg, et dont il ne semblait

s'occuper que comme d'un jouet. Un jour Wenzel, musicien de la chapelle du prince, étant venu consulter Léopold Mozart sur un nouveau trio qu'il avait composé, on voulut en essayer l'effet : Wenzel prit le premier violon, Schaclitner, autre musicien de la cour, se chargea du second, et Léopold Mozart joua la basse. Pendant les préparatifs des exécutants, l'enfant vint se placer près de Schaclitner avec son petit violon etprétendit doubler sa partie, malgré les remontrances de son père. Il fallut céder à son désir et l'on commença- mais à peine eut-on joué quelques mesures, que les trois artistes se regardèrent avec étonnement en voyant un enfant de sept ans, qui n'avait jamais reçu de leçons de violon, jouer sa partie avec exactitude. Émerveillé de ce qu'il entendait , Schachtner cessa de jouer, et le jeune Mozart alla jusqu'au bout sans hésiter.

Au mois de juillet 1763, Léopold Mozart entreprit un long voyage avec ses enfants. Munich fut la première ville qu'ils visitèrent. L'enthousiasme que l'enfant prodige y avait excité précédemment se réveilla lorsqu'on l'entendit jouer dans le même concert un concerto de clavecin, un concerto de violon, et improviser sur des thèmes qu'on lui donnait. Augsbourg, Manheim, Mayence, Francfort, Coblentz , Cologne, Aix-la-Chapelle et Bruxelles accueillirent ensuite les jeunes artistes par de vifs applaudissements. Arrivée à Paris au mois de novembre, la famille Mozart y trouva l'appui de Grimm, qui lui procura la protection du baron d'Holbach, du comte de Tessé, du duc de Chartres et de la comtesse de Clermont. Grâce à ces personnages influents, la famille Mozart fut invitée à se rendre à Versailles et eut l'honneur d'être présentée au roi. 11 joua du clavecin, improvisa et reçut des témoignages unanimes d'admiration. Son succès à la cour le mit à la mode près des duchesses et des marquises ; mais on était avec lui plus prodigue de caresses que d'argent. Léopold Mozart écrivait alors à sa femme : « Si tous les baisers a qu'on prodigue à Wolfgang pouvaient se transformer en bons louis d'or, nous n'aurions pas à nous « plaindre. Le malheur est que les aubergistes, ni les traiteurs ne veulent pas être payés en baisers : « espérons toutefois que tout ira bien, et, pour ne rien négliger à cette fin , ayez soin de faire dire « une messe chaque jour, pendant une semaine. »

Avant de quitter Paris, le jeune virtuose publia deux œuvres de deux sonates chacun pour le clavecin avec accompagnement de violon. Le premier était dédié à la princesse Victoire, seconde fille de Louis XV, et avait pour titre : H Sonates pour le clavecin qui peuvent se jouer avec l'accompagnement de violon, dédiées à Madame Victoire de France, par J.-G. Wolfgang Mozart de Salzbourg, âgé de sept ans; œuvre premier (gravé par M1!e Vendôme). L'autre œuvre avait pour titre : 77 Sonates pour le clavecin qui peuvent se jouer avec V accompagnement de violon, dédiées a Madame la comtesse de Tessé, dame de Madame la Dauphine, par, etc.; œuvre deuxième gravé par MllE Vendôme.

Le 10 avril 1764, Léopold Mozart s'embarque à Calais avec ses enfants, pour se rendre à Londres. L'admiration que Wolfgang y excita ne fut pas moindre qu'à Paris. Après avoir joué de l'orgue devant le roi George III, il donna plusieurs concerts où le public se porta en foule. Il y composa quatre symphonies (en mi bémol, en si bémol, en mi bémol et en ré), lesquelles furent exécutées dans ces mêmes concerts. Ce fut aussi dans cette ville qu'il composa son troisième œuvre pour le clavecin, qui renferme six sonates avec accompagnement de violon ; il le dédia à la reine d'Angleterre. Tous ces ouvrages furent écrits dans l'année 1764, ainsi qu'une cinquième symphonie, et un air pour ténor et orchestre. L'auteur de cette prodigieuse production était alors dans sa neuvième année.

Le 24 juillet 1765, la famille Mozart s'éloigna de Londres, où elle avait passé environ quinze mois. Débarquée à Calais, elle visita les principales villes de l'Artois et de la Flandre française ; puis elle se rendit en Hollande par Courlrai, Gand et Anvers. Arrivés à la Haye, Wolfgang et sa sœur furent admis à se faire entendre devant la princesse d'Orange, qui les prit sous sa protection. Mais peu de jours après, la jeune fille fut atteinte d'une fièvre maligne, et son frère éprouva bientôt les effets de cette dangereuse ma-

ladie, qui les mit tous deux aux portes du tombeau. Désespéré par la crainte de perdre ces enfants si tendrement aimés, le bon Léopold Mozart écrivait chaque jour à sa femme pour lui enjoindre de faire dire des messes à l'honneur de tous les saints du calendrier. Enfin ses vœux furent exaucés ; rendus à la santé ses enfants donnèrent deux concerts à La Haye, et Wolfgang y dédia un œuvre de six nouvelles sonates de piano à la princesse de Nassau- Weilbourg. Après quatre mois de séjour en cette ville, la famille se rendit à Amsterdam. On y exécuta, pour l'installation du stathouder, une symphonie que Wolfrang avait écrite à La Haye. Léopold Mozart se mit ensuite en route pour retourner à Salzbourg, en passant par Paris Lyon la Suisse et Munich.

Rentré dans le calme de la vie de famille, après trois années d'absence, Mozart reprit à Salzbourg ses études de composition sous la direction de son père. Les principaux ouvrages de Haendel, qu'il avait rapportés de Londres, et ceux de Charles-Philippe-Emmanuel Bach devinrent ses modèles. Au mois de septembre 1767, la famille Mozart entreprit un nouveau voyage à Vienne; il ne fut pas heureux dans ses résultats parce que, après qu'elle fut arrivée dans cette ville, une archiduchesse mourut, et bientôt après la petite vérole fit de grands ravages parmi les enfants. Léopold Mozart se hâta de s'éloigner de Vienne et se réfugia à Olmutz (Moravie); mais à peine y ful-il arrivé, que ses deux enfants furent atteints de la cruelle maladie, qui fut si grave pour Wolfgang, qu'il fut privé de la vue pendant neuf jours.

De retour à Vienne au mois de janvier 1768, le jeune artiste fut présenté à l'empereur Joseph II et à l'impératrice. Comme partout le prodigieux talent de cet enfant transporta toute la cour. L'empereur lui dit qu'il désirait lui voir composer un opéra et le diriger lui-même au clavecin. Malheureusement Léopold Mozart prit cette demande au sérieux et se persuada que la réputation et l'honneur de son fils étaient attachés à la réussite de cet opéra. Le sujet choisi fut la Finla simplice ; mais il fallut attendre longtemps le travail du poète. Pendant ce temps, mille intrigues des compositeurs de Vienne furent mises en œuvre pour faire échouer l'entreprise : il est triste de dire que Gluck n'y fut pas étranger. Cependant Mozart s'était mis à l'ouvrage aussitôt qu'il eut le livret entre ses mains; mais il était décidé que l'ouvrage ne serait pas représenté. Après avoir usé de mille subterfuges pour éloigner l'époque des répétitions, le directeur italien du théâtre de la cour finit par refuser la partition. C'est ainsi que se termina cette malheureuse affaire, après quatorze mois passés à Vienne par la famille Mozart, avec des dépenses qui la ruinaient ; le pauvre Wolfgang écrivit, sans obtenir de résultat, un ouvrage en trois actes dont la partition originale a cinq cent cinquante-huit pages, et qui renferme quelques morceaux bien remarquables eu égard à l'âge de l'auteur. La seule consolation de Léopold et de son fils fut l'exécution, au mois de décembre 1768, d'une messe solennelle à grand orchestre, écrite par Wolfgang et qu'il dirigea.

Pendant son séjour à Vienne, il composa aussi au mois de janvier 1768, pour la maison de campagne du docteur Mesmer, ami de son père, le petit opéra Baslien et Bastienne, traduit du français en allemand. Gerber a attribué cet ouvrage à Léopold Mozart dans son Nouveau Lexique des musiciens; M. de Nissen le restitue à Wolfgang, M. Otto Jahn adopte la même opinion, et Oulibichef, ne trouvant aucun renseignement sur ce sujet dans les lettres de Léopold Mozart, croit devoir laisser la question indécise. Pour moi, je crois pouvoir la décider car je possède la partition manuscrite de Baslien et Bastienne, que je considère comme originale et qui porte le titre: Deutsches -opérette Bastien und Bastienne von 3 stimmen, soprano, tenore und basso mit 2 violini, alto viola, 2 oboe, 2 corni, 2 flauti und basso ; del sig. TV. A. Mozart. M. le docteur, chevalier de Koechel, dans son excellent catalogue chronologique et thématique des œuvres de Mozart, mentionne le manuscrit autographe de ce petit opéra, mais il n'indique pas où il se trouve.

De retour à Salzbourg, dans les derniers jours de 1768, Mozart y passa toute l'année suivante et apprit

la langue italienne pour se préparer au voyage que projetait son père. Ils partirent seuls au mois de décembre 1769, et se dirigèrent vers l'Italie par lnspruck. Vérone, Mantoue, Milan, Florence, Rome, Naples l'entendirent et l'admirèrent. Un enthousiasme que l'on ne rencontre que dans les contrées méridionales, l'accueillit de toutes parts. Le programme de la plupart des concerts où il se faisait entendre était semblable à celui qu'il donna à Mantoue le 16 janvier 1770, et qui était composé de deux symphonies écrites par lui, d'un concerto de clavecin qui devait lui être donné à l'improviste et qu'il exécuterait à première vue ; d'une sonate qui lui serait également donnée et qu'il s'engageait de transposer immédiatement dans le ton qu'on voudrait lui indiquer ; d'un air composé et chanté par lui en s'accompagnant sur le piano, sur des paroles qui lui seraient données pendant la séance; d'une sonate et d'une fugue improvisée sur un thème donné; enfin, d'une symphonie qu'il jouerait au piano sur une seule partie de premier violon de l'ouvrage qu'on voudrait choisir! On comprend l'enthousiasme que devaient inspirer de pareils prodiges réalisés par un enfant de quatorze ans; car quel musicien oserait entreprendre une semblable tâche? cependant cet enfant ne s'est pas épuisé par de pareils efforts; il n'a pas même effleuré la vigueur de son organisation morale, et il est devenu le plus grand des musiciens. Les poêles le chantaient, des médailles étaient frappées en son honneur, les académies lui ouvraient leurs portes, et les maîtres les plus savants des sévères écoles de Bologne et de Rome le considéraient avec étonnement.

Mozart était à Milan au mois de février 1770; il en partit le 15 mars, après avoir obtenu un engagement pour composer le premier opéra du carnaval de 1771. Il prit la route de Bologne, où sa présence causa la plus vive émotion. Désirant le litre de membre de l'académie philharmonique de cette ville : suivant les statuts, il fallait, pour obtenir cet honneur, écrire une composition à quatre voix sur un plain-chant donné dans le style appelé osservalo ou à la Palestrina. Après avoir reçu les conseils du P. Martini, Mozart écrivit l'antienne demandée, mais ce n'est pas celle qui a été publiée par le conseiller de Nissen, par Lichtenthal et par M. Otto Jahn, car ce morceau est du P. Martini. Le savant M. Gaspari, maître de chapelle de San Petronio à Bologne et bibliothécaire du lycée communal de musique de cette ville, a retrouvé dans un recueil manuscrit qui lui est confié, l'original de l'ouvrage de Mozart, suivi de celui de Martini. 11 y a loin du travail d'un maître expérimenté tel que Martini à celui de Mozart, écrit trop rapidement peut-être, et avec une connaissance trop sommaire d'un genre de musique qui lui était inconnu avant qu'il arrivât en Italie ; toutefois ce travail me paraît intéressant.

Le 1 1 avril, Mozart arriva à Rome. Ce fut de cette ville qu'après avoir entendu deux fois le Miserere d'Allegri, dont il était défendu de donner de copie, il l'écrivit de mémoire. A Naples, Jomelli, Majo, la célèbre cantatrice De Amicis, et tout ce qui s'y trouvait d'artistes de mérite, l'accueillirent comme un compositeur déjà classé parmi les maîtres. En repassant à Rome, Mozart fut fait chevalier de l'Éperon d'or par le pape. Moins sensible que Gluck à ce genre de distinction, il ne se fit jamais appeler le chevalier Mozart, et ne porta la croix dont il avait été décoré que dans les pays étrangers, comme le voulait son père.

De retour à Milan, vers la fin du mois d'octobre, Mozart y écrivit son Milridate, qui fut représenté le 26 décembre de la même année, avec un succès décidé et qui obtint vingt-deux représentations consécutives. Quelques jours avant la première répétition, la prima donna Bernasconi, peu confiante dans le talent d'un pianiste de quatorze ans pour écrire des airs, demanda au jeune compositeur qu'il lui fît voir celui qu'elle devait chanter; il satisfit sur-le-champ à cette demande. La cantatrice essaya immédiatement le morceau et en fut enchantée. Alors Mozart, piqué de la défiance qu'on semblait avoir eue dans sa jeunesse, lui en offrit un autre, puis un troisième, et laissa la Bernasconi stupéfaite de trouver un talent si rare et une imagination si riche dans un âge si tendre.

Pendant une partie de l'année 1771 , Mozart visita Vérone, qui lui avait envoyé un diplôme d'académicien, Venise, Padoue, où il étonna le P. Valotti en improvisant sur le grand orgue du Saint; puis il fit une course

jusqu'à Inspruck. Il retourna à Milan pour y écrire sa cantate dramatique Ascanio in Alla dans laquelle Manzuoli chantait le rôle principal, et qui fut représentée au mois de décembre.

L'installation d'un nouvel archevêque à Salzbourg rappela Léopold Mozart dans cette ville en 1772. Le jeune compositeur fut invité à écrire pour cette circonstance la sérénade dramatique il Sogno cli Scipione : elle fut représentée le 14 mars 1772. Au mois d'octobre suivant, Mozart retourna à Milan, où il composa son opéra sérieux Lucio Silla, dont les rôles principaux furent chantés par Rauzzini et la prima donna De Amicis. Le public accueillit avec faveur cet ouvrage, comme les précédents. 11 fut suivi delà Finta Giardiniera, àMunich, en 1774, et de la pastorale en deux parties il Re pastore, composée pour la cour de Salzbourg, et représentée en 1775.

Mozart avait dix-neuf ans ; le prodige de l'enfance avait fini ; le grand homme commençait. De retour à Salzbourg depuis 1774, il s'était persuadé que le prince, en récompense de ses brillants succès, lui accorderait la place de maître de chapelle; mais après une vaine attente de trois années, la misère l'obligea d'aller chercher du pain ailleurs, et ce fut à Munich qu'il se rendit d'abord. Présenté à l'électeur, il lui demanda du service, offrant de composer chaque année quatre opéras et de jouer tous les jours dans les concerts de la cour. Pour tout cela il ne demandait qu'un traitement de 500 florins (environ 1 ,050 francs); mais le prince répondait à tous ceux qui le pressaient d'accepter les offres du compositeur : Il est trop tôt ; qu'il aille en Italie, qu'il se fasse un nom. Je ne lui refuse rien; mais il est trop tôt. « Aller en Italie! disait Mozart, « mais j'y ai passé plusieurs années de ma vie, et j'y ai donné trois opéras. Que le prince rassemble « tous les compositeurs de Munich; qu'il en fasse venir d'Italie, de France, d'Allemagne, d'Angleterre etd'Es- « pagne; je me mesurerai avec tous. » Le pauvre grand artiste, méconnu des princes qui seuls pouvaient lui assurer une existence, était obligé de se redresser devant ceux qui voulaient l'abaisser. Ce n'était pas l'orgueil, mais le sentiment de sa force et la juste prévision de l'avenir qui lui faisaient dire : « Je suis aimé du « public de Munich; je le serai davantage quand j'aurai agrandi le domaine de la musique; ce qui ne peut « manquer d'arriver. Je brûle du désir d'écrire depuis que j'ai entendu la musique vocale allemande. »

Plus pauvre en s 'éloignant de la capitale de la Bavière que lorsqu'il y était arrivé, il fut obligé de donner un concert à Augsbourg pour fournir aux frais de son voyage. Jamais, écrivait-il à son père, je n'ai été accablé d'autant d' honneurs qu'ici. Ces honneurs et 90 florins de la recette de son concert furent tout le produit de son séjour à Augsbourg. A Manheim, l'électeur palatin le traita avec distinction et les musiciens se prosternèrent ; mais il n'y avait pas de places vacantes : Cannabich et l'abbé Vogler les occupaient. Le seul fruit du voyage de Mozart fut une montre dont le prince lui fit cadeau. 11 prit alors la résolution de retourner à Paris espérant y retrouver un peu de la faveur qui l'y avait accueilli quatorze ans auparavant; mais il y attendit vainement pendant six mois le livret d'un opéra qu'on lui avait promis, et le directeur du concert spirituel ne daigna pas même faire copier une symphonie concertante qu'il avait écrite pour les célèbres artistes Ritter, Ramm et Punto. Ce directeur qui n'était autre que Legros, acteur de l'Opéra, ne l'employa qu'à raccommoder un Miserere de Holzbauer qui ne réussit pas. Enfin la mère de Mozart qui l'accompagnait dans son voyage, se félicitait après plusieurs mois d'attente qu'il eût trouvé une écolière assez généreuse pour lui payer trois louis d'or pour douze leçons. Le découragement qui lui serrait le cœur se laisse entrevoir dans ce passage d'une lettre à son père, écrite de Paris le 1" mai 1778 : « S'il y avait ici quelqu'un qui eût des oreilles pour entendre, un cœur pour sentir, et seulement quelque « idée de l'art, je me consolerais de toutes mes disgrâces ; mais les hommes avec qui je suis sont des brutes « quant à la musique. »

Un dernier malheur vint frapper Mozart à Paris : il y perdit sa mère. Une lettre qu'il écrivit le jour même du décès (3 juillet 1778) à un ami de sa famille, prouve l'isolement où il se trouvait dans cette grande ville ; car il lui disait qu'un ami (Heina), Allemand de naissance, et la maîtresse de l'hôtel des Quai re-Fils- A y/non ,

6 JEAN-CHRISOSTOME-WOLFGANG-THËOPHILE MOZART.

où il était logé, furent les seules personnes qui, non seulement assistèrent aux derniers moments de madame Mozart, mais qui formèrent son convoi pour les funérailles.

Après ce dernier malheur, le séjour de Paris devint insupportable pour Mozart; il s'en éloigna rapidement et alla retrouver son père. Dans ces circonstances, fatigué de ses efforts infructueux pour se faire une position, il se vit contraint d'accepter, en 1779, la place d'organiste de la cour, à Salzbourg, et l'année d'après, celle d'organiste de la cathédrale. Une heureuse circonstance vint le tirer de l'abattement où s'épuisaient ses forces. Partisan enthousiaste de la musique de Mozart, le prince électoral de Bavière, Charles- Théodore, le fit appeler à Munich, au mois de novembre 1780, et lui confia la composition d'Jdome'ne'e, opéra sérieux en trois actes. Parti de Salzbourg dans le même mois, Mozart se mit immédiatement au travail, et, par un prodige d'activité, il put faire commencer les répétitions des deux premiers actes le 1er décembre suivant. Cependant cet ouvrage est une transformation complète de l'art : c'est la création originale des formes et des moyens de toute la musique dramatique venue après lui. Le caractère mélodique de Yldoménée ne rappelle ni la musique purement italienne, ni la musique allemande formée sous l'influence de celle-ci par Graun, liasse et Benda, ni le style français, ni, enfin, la modification de ce style par Gluck. Mozart tire tout de son propre fonds, et son ouvrage devient le type d'une musique aussi nouvelle dans son expression, dans la disposition delà phrase, dans la variété de développements de l'idée principale, que dans la modulation, l'harmonie et l'instrumentation. Rien de ce qui existait auparavant ne pouvait donner l'idée de l'ouverture ftldoménée, de l'air Padre, Germani, de celui d'Electre au premier acte, de celui à'Ilia, accompagné par quatre instruments obligés, ni des chœurs Pietà, Numi! et Corriamo, fuggiamo. Tout cela ouvre une époque nouvelle delà musique dramatique, un monde d'inventions; époque qui s'est développée jusqu'à nos jours ; monde où tous les musiciens ont été chercher la vie depuis près de quatre-vingt-dix ans. La première représentation de ce bel ouvrage eut lieu le 22 janvier 1781, pour l'anniversaire de la naissance de l'électeur de Bavière. Une œuvre d'un genre si nouveau semblait ne devoir pas être comprise à son apparition ; cependant elle excita l'enthousiasme de la population de Munich, et surtout des musiciens, qui proclamèrent Mozart le plus grand artiste de son temps. Après hloménée, ce grand homme ne produisit plus que des chefs-d'œuvre, dans tous les genres de musique.

Flatté des éloges prodigués à l'organiste de sa cour, l'archevêque de Salzbourg, qui était de la famille de Colloredo, s'en fit suivre à Vienne, au mois de mars de la même année, et le logea dans son hôtel, mais le confondit parmi ses domestiques, et même l'obligea à manger avec ses cuisiniers. Une lettre de Mozart, écrite à cette époque, peint avec amertume l'humiliation qu'il éprouvait d'un pareil traitement. La crainte de compromettre son père et de lui faire perdre sa place, unique ressource du vieillard, était le seul motif qui le retenait dans cette situation. 11 ne pouvait même se faire entendre dans les concerts où il était souvent invité, sans en avoir obtenu l'autorisation de son maître. Enfin, il se plaignit un jour, et n'ayant obtenu de l'archevêque que cette réponse : Cherche ailleurs, si tu ne veux pas me servir comme je l'entends, il donna sa démission. Libre désormais, il ne chercha plus de place et vécut de son travail et des leçons qu'il donnait. Quelques ducats, produit de ses leçons, furent sa seule ressource pendant près d'une année. L'empereur Joseph II, qui n'avait de goût que pour la musique italienne, ne prenait pas garde au grand musicien né dans ses États et le laissait languir dans la misère ; cependant la comtesse de Thun et le prince de Cobentzel finirent par vaincre les répugnances du monarque, et V Enlèvement du Sérail fut demandé à l'illustre artiste pour le théâtre de la cour. Cet ouvrage, dont toutes les formes étaient nouvelles, fit naître d'abord plus d'étonnement que de plaisir dans le monde élégant, mais les musiciens le proclamèrent un chef-d'œuvre ; Prague, Munich, Dresde, Berlin, Stuttgard, Carlsruhe, confirmèrent l'opinion des artistes, et les courtisans de Vienne, pour éviter le ridicule, finirent par se ranger à l'avis du plus grand nombre. Cependant l'empereur n'aimait pas au fond cette musique, trop forte pour son oreille, et toujours il y eut quelque réticence dans les éloges

qu'il accordait à celui que les artistes plaçaient au-dessus de tous les musiciens de l'Europe. Cela est trop beau pour nos oreilles, disait-il à Mozart en parlant de V Enlèvement du Sérail ; en vérité', j'y trouve trop de noies. — Précisément autant qù il en faut, répondit le musicien. Joseph II ne fit donner à Mozart que 50 ducats, pour la composition de cet opéra. Plus tard, il lui accorda une pension de 800 florins, avec le titre de compositeur de la cour; mais pendant plusieurs années, il ne lui demanda rien, à l'exception du petit opéra intitulé le Directeur de Spectacle, qui fut représenté au château de Schœnbrunn, en 178G.Son obstination à cet égard fit dire un jour, par le compositeur à l'intendant qui lui payait ses honoraires : Monsieur, c'est trop pour ce qu on me demande, et pas assez pour ce que je pourrais faire. On a peine à comprendre l'attachement que Mozart montra toujours pour un prince qui appréciait si mal et récompensait si peu son mérite; cependant ce fut cet attachement qui l'empêcha d'accepter les offres séduisantes que lui fit le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, lorsqu'il visita Berlin. Ce prince lui ayant demandé ce qu'il pensait de sa chapelle, il répondit avec sa franchise ordinaire : « Sire, votre chapelle possède beaucoup d'artistes a distingués, et nulle part je n'ai entendu exécuter si bien des quatuors ; mais ces messieurs réunis pource raient faire mieux encore. — Eh bien, lui dit le roi, restez avec moi : vous seul pouvez faire ce change- « ment; je vous offre pour votre traitement annuel 3,000 écus (11,250 francs). — Quoi! me faudra-t-il « abandonner mon bon empereur ? » Le roi, touché de cette marque d'attachement désintéressé, ajouta : « Eh bien, pensez-y, mes offres subsistent, ne vinssiez-vous ici que dans un an. »

Préoccupé de cette conversation, Mozart retourna à Vienne et consulta ses amis sur une circonstance si importante, qui devait décider de son sort; ils le pressèrent pour qu'il acceptât les offres du roi de Prusse, et il se décida à demander sa démission à l'empereur. Joseph II vit d'un coup d'œil la tache qu'imprimerait à son règne le départ d'un artiste si renommé, pour passer au service d'une cour étrangère, et, décidé àleretenir, il lui dit de l'air le plus affable : Eh quoi, mon cher Mozart, vous voudriez me quitter? Interdit à ces paroles, Mozart regarda ce prince avec attendrissement et lui dit : Majesté, je me recommande à votre bonté. . . je reste à voire service.

L 'Enlèvement du Sérail avait été représenté à Vienne, le 13 juillet 1782 ; le 4 août suivant, Mozart épousa Constance Weber, virtuose sur le piano, dont il eut deux fils. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il ne possédait que le revenu fixe de 800 florins, comme compositeur de la cour ; il trouvait le surplus dans le faible produit de ses compositions, dans les leçons de piano qu'il donnait chez lui, et surtout dans les contredanses et les valses qu'il écrivait pour les bals et les redoutes; car c'est à ce travail qu'était souvent condamnée sa plume qui se reposait en écrivant Don Juan, les Noces de Figaro, Cosi fan. Tulle et la Flûte enchantée. L'été, Mozart voyageait pour donner des concerts. C'est pour ces voyages qu'il a composé la plupart de ses concertos de piano. En 1783 parut son Davidde pénitente, oratorio qui renferme des morceaux de la plus grande beauté, particulièrement un trio pour deux soprani et tenore qu'on peut mettre au rang de ses plus belles productions. Dans l'année suivante, ses travaux prirent une activité prodigieuse qui se soutint jusqu'à sa mort. Les six beaux quatuors connus, comme son œuvre 10e, parurent en 1785 : il les dédia à Haydn. A cette époque, le père de Mozart alla visiter son fils à Vienne et pria Haydn de lui dire avec sincérité ce qu'il pensait du mérite de ce fils, objet des espérances et de l'ambition paternelles : Sur mon honneur et devant Dieu, répondit le grand homme, je vous déclare que votre fds est le premier des compositeurs de nos jours.

Après le petit opéra le Directeur de Spectacle, joué au palais de Schœnbrunn en 178G, vint dans la même année la partition prodigieuse du Mariage de Figaro, qui renferme plus d'idées nouvelles, de créations de tout genre et de véritable musique que ce qu'avaient produit toute l'Allemagne et l'Italie dans le genre dramatique depuis un demi-siècle. Les proportions de cette partition sont colossales : elle abonde en airs, duos, morceaux d'ensemble de caractères différents, où la richesse des idées, le goût et la nouveauté de l'barmonie,

des modulations et de l'instrumentation, se réunissent pour former l'ensemble le plus parfait. Les deux finales du deuxième et du quatrième acte sont seuls des opéras entiers, plus abondants en beautés du premier ordre qu'aucune autre production dramatique.

Le poëte d'Aponte était l'auteur de l'excellent livret des Noces de Figaro ; ce fut encore lui qui fournit à Mozart celui de Don Juan. Cette fois, l'ouvrage fut écrit pour le théâtre de Prague, à l'occasion de l'arrivée dans cette ville de la grande ducbesse de Toscane. Mozart a toujours dit qu'il écrivit cette merveille de l'art pour la population de la Bohême, qui avait fait preuve de bien plus d'intelligence musicale aux représentations des Noces de Figaro que celle de Vienne. Représenté le 4 novembre 1 787, Don Juan fut porté aux nues par les habitants de Prague, qui le déclarèrent le plus beau, le plus complet de tous les opéras représentés jusqu'à ce jour. Bientôt après, il fut mis en scène à Vienne ; mais il y eut un sort bien différent. Mal monté, mal répété, mal joué, mal chanté et plus mal compris, dit avec raison Oulibicheff, il y fut complètement éclipsé par XAxur de Salieri, fort médiocre production. D'Aponte dit aussi dans ses mémoires, en parlant de cette mise en scène à Vienne : Don Juan ne fit aucun plaisir. Tout le inonde, excepté Mozart, s'imagina que l'ouvrage avait besoin d 'être retouché.

De retour à Vienne, au commencement de 1788, Mozart reprit ses travaux de composition instrumentale et vocale. Ce fut alors qu'il commença à ressentir les premiers symptômes d'une maladie de poitrine, compliquée d'une affection nerveuse qui le jetait souvent dans des accès de sombre mélancolie. Le travail était alors sa seule ressource contre ses tristes pensées, quoiqu'il augmentât son mal. 11 écrivait avec une incroyable rapidité, et semblait plutôt improviser que composer ; cependant tous ses ouvrages portent le cachet de la perfection, sous le rapport de l'art d'écrire comme sous celui de l'invention. Ce fut dans cette année que, parmi beaucoup d'autres compositions, il écrivit ses trois dernières grandes symphonies, en mi bémol, en sol mineur et en ut (Jupiter). En 1789, parmi beaucoup d'autres productions, on remarque son dernier quatuor en ré, son quintette en la pour clarinette, deux violons, alto et basse, et Cosifan Tutte, délicieux opéra joué à Vienne le 26 janvier 1790, et qui eut un brillant succès.

Le mal qui consumait le grand artiste prenait chaque jour un caractère plus alarmant. La crainte de la mort ne tarda pas à s'emparer de son esprit; elle le tourmenta jusqu'à ses derniers moments. Une pensée l'assiégeait incessamment : il ne croyait point avoir fait assez pour sa gloire; elle lui faisait redoubler un travail qui épuisait ses forces. Ses amis essayaient de le distraire et le conduisaient dans un café ou estaminet voisin, où il retrouvait son goût passionné pour le billard; mais rentré chez lui, il se livrait de nouveau au travail avec excès. S'il se promenait en voiture, il ne voyait rien, restait absorbé dans de tristes pensées, et marquait tant d'impatience qu'il fallait le ramener chez lui où il reprenait le travail qui le tuait. C'est dans cet état qu'il entreprit à la demande de Schikaneder, directeur d'un théâtre de Vienne la composition de la Flûte enchantée. Ce Schikaneder était à la fois directeur et acteur de son théâtre; il écrivait de mauvais canevas de pièces et même y mettait parfois des airs de sa façon. Les affaires de son théâtre étaient en fort mauvais état. Dans sa détresse, il alla trouver Mozart, lui exposa sa situation, et le pria de lui venir en aide. « Que « puis-je faire pour vous? — Me sauver en écrivant pour mon théâtre un opéra dans le goût du public de <c Vienne. Vous pourrez faire la part de votre gloire et celle des connaisseurs; mais l'essentiel est de plaire « au public de toutes les classes. Je vous fournirai le livret, et je ferai la dépense de la mise en scène. — Je « consens à ce que vous me proposez. — Que me demanderez-vous pour vos honoraires? — Vous m'avez « dit que vous ne possédez rien. Écoutez, je veux vous sauver, mais sans perdre le prix de mon travail: « je vous livrerai ma partition, dont vous me donnerez le prix que vous pourrez, mais en vous inter- « disant le droit d'en donner des copies. Si l'opéra réussit, je me payerai en vendant ma partition à « d'autres théâtres. »

Le marché fut conclu à ces conditions, et le maître se mit immédiatement à l'ouvrage, pour enfanter cette

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sublime création connue sous le nom de la Flûte enchantée, mais qui est plus exactement appelée la Flûte magique; ouvrage d'un genre absolument différent des autres opéras de Mozart, où brillent une fraîcheur, une grâce, qu'on ne croirait pas avoir pu se trouver dans l'imagination d'un mourant. Pendant qu'il l'écrivait, il ne voulait interrompre son travail ni le jour, ni la nuit. Souvent il tombait dans un épuisement absolu et avait des défaillances qui duraient plusieurs minutes; mais ni les supplications de sa femme ni celles de ses amis ne purent jamais obtenir qu'il suspendît la composition de cet opéra, qui fut achevé au mois de juillet 1791, et joué le 30 septembre suivant, avec un succès dont il n'y avait jamais eu d'exemple à Vienne, car il en fut donné cent vingt représentations de suite. Mozart ne put assister qu'aux dix premières. Trop souffrant ensuite pour aller au théâtre, il mettait sa montre sur sa table, et suivait des yeux le mouvement des aiguilles pour savoir le morceau qu'on exécutait. Au milieu de ce triste plaisir, l'idée que tout serait bientôt fini pour lui le saisissait, et il tombait dans un profond accablement.

C'est ici que se place une anecdote rapportée de plusieurs manières. Il paraît qu'un étranger mystérieux se présenta un jour chez l'illustre maître, lorsque déjà sa santé lui inspirait les plus vives inquiétudes, et lui demanda la composition d'une messe de requiem, qu'il paya généreusement d'avance, sans vouloir dire son nom ; que plusieurs fois le même personnage se représenta à l'improviste pour recevoir la partition du requiem, et que Mozart, frappé de l'idée de sa mort prochaine, crut voir dans ces apparitions, des avertissements du ciel. Déjà il était préoccupé de la composition du requiem demandé, il se mit au travail avec ardeur et y déploya tant d'activité, qu'il aurait épuisé le reste de ses forces, si un autre sujet important ne fût venu le distraire de cette triste occupation. L'époque du couronnement de l'empereur Léopold, comme roi de Bohême était arrivée. L'administration du théâtre de Prague ne songea qu'au dernier moment à faire écrire un nouvel opéra pour cette circonstance; elle eut recours à Mozart dans les premiers jours du mois d'août, en lui annonçant que les États généraux de la Bohème avait choisi la Clémence de Titus, de Métastase. Flatté de la préférence dont il était l'objet, il accepta les propositions qui lui étaient faites, quoique le terme qu'on lui fixait fût si court, qu'il fut obligé de réduire l'ouvrage en deux actes, de n'écrire que les morceaux principaux, et de faire faire les récitatifs par un de ses élèves nommé Sussmayer.

Arrivé à Prague, il se mit au travail, et dans l'espace de dix-huit jours il eut terminé sa partition, dont il livrait les feuilles au copiste à mesure qu'il les écrivait. Cependant, il n'y a pas un morceau faible dans ce charmant ouvrage, qui fut représenté le 2 septembre 1791. Tous les airs, les duos, le finale du premier acte, et le trio du second sont d'une beauté achevée.

Ce nouvel excès de travail et l'exaltation qu'il lui avait donnée semblaient devoir anéantir les forces de Mozart; cependant les distractions qu'il trouva à Prague ranimèrent son courage et lui rendirent une partie de son ancienne gaieté. Quand il retourna à Vienne, sa santé paraissait améliorée. Son premier soin fut de terminer sa partition de la Flûte magique; il ne restait à écrire que l'ouverture et la marche des prêtres, au commencement du deuxième acte; ces morceaux furent terminés en deux jours. Après avoir achevé ce travail en si peu de temps, il se remit à la composition de son requiem, et finit par se persuader qu'il travaillait à son hymne de mort. Rien ne put le distraire de cette idée funeste qui acheva d'abattre ses forces. Alarmée de sa sombre mélancolie et de sa faiblesse, sa femme voulut le reposer et le distraire; elle le conduisit au Prater{\) en voiture, par une belle matinée d'automne. Ce fut là que Mozart lui découvrit le secret de son âme sur le requiem. Je l'écris pour moi-même, dit-il en pleurant. Bien peu de jours me restent à vivre, je ne le sens que trop. On m'a donné du poison ; rien n est plus certain; il est facile d'imaginer le serrement de cœur de la pauvre femme. Rentrée chez elle, elle envoya chercher le médecin qui fut d'avis d'enlever au malade sa fatale partition. Mozart s'y résigna, mais sa tristesse s'en augmenta. Néanmoins quelques jours

(1) Promenade favorite des habitants de Vienne.

de repos forcé lui procurèrent du soulagement. Le 1 5 novembre, sa situation fut assez bonne pour qu'il pût écrire une petite cantate (T Éloge de V amitié) qu'on lui avait demandée pour une loge de francs-maçons dont il était membre. En apprenant que l'exécution avait été bonne et que le morceau avait eu des succès, il se sentit ranimé. Il redemanda alors sa partition du requiem. Le croyant bors de danger, sa femme n'bésita pas à la lui rendre ; mais bientôt toutes ses douleurs physiques et morales reparurent avec plus d'intensité, et cinq jours après la fête maçonique, il fallut le porter sur son lit d'où il ne se releva plus. À peine était-il étendu sur cette couche mortuaire quand on lui apporta sa nomination de maître de chapelle de la cathédrale de Saint-Étienne, et des propositions avantageuses lui arrivèrent dans le même moment de plusieurs directions de grands théâtres dont l'attention venait d'être fixée par l'éclatant et universel succès de la Flûte magique. En apprenant coup sur coup ces tardifs avantages dont il ne devait pas jouir, Mozart s'écria Eh quoi! c'est à présent qu'il faut mourir! Mourir, lorsque je pourrais vivre heureux! quitter mon art, lorsque délivré des spéculateurs sur mon travail et soustrait à l'esclavage de la mode, il me serait loisible de travailler selon les inspirations de Dieu et de mon cœur! Quitter ma famille, mes pauvres petits enfants, au moment où j'aurais pu mieux pourvoir à leur bien-être! M'élais-je trompé lorsque je disais que je travaillais au requiem pour moi-même?

Quinze jours s'écoulèrent dans de grandes souffrances, où les médecins reconnurent les symptômes d'une inflammation du cerveau. Mozart, dont la foi avait toujours été vive et sincère, montra dès ce moment une parfaite résignation. Il eut le pressentiment de son dernier moment, car Sophie Weber, sa belle-sœur, étant venue demander de ses nouvelles dans la soirée du 5 décembre, il lui dit : Je suis bien aise de vous voir ; restez près de moi cette nuit ; je désire que vous me voyiez mourir. Elle essaya de lui donner quelque espérance. Non, non, dit-il, je sens que tout est fini. J'ai déjà le goût de la mort sur la langue. Restez ; si vous n'étiez pas ici, qui assisterait ma Constance ? Sophie courut avertir sa mère et revint presque aussitôt. Elle trouva Sussmayer debout près du lit de son maître ; il soutenait de ses mains sa partition de requiem entr' ouverte. Après en avoir regardé et feuilleté toutes les pages, Mozart donna à voix-basse ses instructions à son élève pour terminer l'œuvre ; puis il se tourna vers sa femme et lui recommanda de tenir sa mort cachée jusqu'à ce qu'elle eût fait prévenir Albrechtsberger (1) ; car, ajouta-t-il, devant Dieu et devant les hommes, c'est à lui que ma place revient.

Le médecin entra dans ce moment et fit mettre sur la tête des compresses d'eau froide. L'ébranlement qui en résulta fit perdre immédiatement au malade le mouvement et la parole. La pensée seule vivait encore ; par un dernier effort, il tourna les yeux vers Sussmayer. Minuit sonna ; avant que le dernier coup eût retenti, Mozart expira (5 décembre 1791), sans avoir accompli sa trente-sixième année. Ainsi finit ce grand homme, dont l'enfance fut environnée de prestige et de caresses, mais qui, parvenu à l'âge d'homme, n'avait trouvé de bonheur que dans ses travaux. A l'activité qu'il y mit dans ses dernières années, il semble avoir eu le pressentiment de sa fin prématurée.

Mozart a été le plus grand pianiste de son temps, en Allemagne. Il a été le fondateur de l'école de Vienne, continuée par Beethoven, Woelff et Hummel. Son exécution se faisait remarquer par une grande précision, et par un style à la fois élégant et expressif. Lorsque démenti fit son premier voyage à Vienne, en 1781, il s'établit entre ces deux artistes une lutte de talent dans laquelle ni l'un ni l'autre ne fut vaincu, par ce que tous deux brillaient par des qualités différentes. Cette rivalité ne dégénéra point en haine, comme il arrive trop souvent en pareille occurrence. Mozart parle de Clementi avec une haute estime et même avec amitié, dans ses lettres à sa sœur. Cet homme prodigieux dans tous les genres, l'était autant dans ses improvisations au piano ou à l'orgue, que dans ses compositions. Il y avait tant de profondeur, de richesse d'harmonie et

(1) Compositeur savant qui a été maître de chapelle de la cathédrale de Vienne.

d'éclairs d'imagination dans sa manière de développer un thème donné, qu'il était difficile de se persuader qu'il improvisait et n'exécutait pas un morceau préparé avec soin.

Aucun musicien, de quelque époque que ce soit, n'a possédé, comme Mozart, le génie universel de l'art. Dans toutes les parties de la musique, il s'est élevé au plus haut degré de perfection. On est frappé de stupeur en considérant le nombre immense de compositions produites par son génie dans une si courte vie, dont une grande partie fut employée en longs voyages dans toute l'Europe. M. Louis de Koechel en a publié un catalogue chronologique et thématique qui fait connaître l'existence de six cent vingt-six œuvres de Mozart, parmi lesquels se trouvent vingt-trois opéras, vingt messes avec orchestre, quarante-huit litanies, vêpres, Te Deum, antiennes, motets et offertoires, dix-sept sonates d'orgue, dix cantates, soixante -six morceaux de chant, tels que airs, trios, quatuors et chœurs avec orchestre, quarante et un Lieder avec accompagnement de piano, vingt-deux sonates et fantaisies pour piano seul, seize thèmes variés pour le même instrument, vingt- trois morceaux détachés idem, onze sonates, fantaisies et fugues pour piano à quatre mains ou deux pianos, quarante-cinq sonates pour piano et violon, onze trios pour piano, violon, violoncelle ou alto, six trios pour des instruments à archet, trente-deux quatuors idem, neuf quintettes idem, quarante-neuf symphonies, trente-trois divertissements et sérénades pour instruments à archet et à vent, vingt-sept marches et morceaux de symphonies pour orchestre, trente-huit danses pour orchestre, dix concertos pour violon, deux symphonies concertantes pour deux violons et violon et alto, un concerto pour basson, un pour hautbois, une symphonie concertante pour flûte et harpe, quatre concertos pour la flûte, quatre concertos pour le cor, un idem pour la clarinette, vingt-sept concertos pour piano et orchestre, un idem pour deux pianos, un idem pour trois pianos, et cent neuf compositions de tout genre pour divers instruments et orchestre, non terminées.

Tous ces ouvrages ne sont pas d'égal mérite, parce que beaucoup appartiennent à l'enfance ou à l'extrême jeunesse de l'artiste, mais dans ceux-là même le génie se révèle par des traits heureux. Quant à tout ce que Mozart a produit dans les onze dernières années, c'est-à-dire depuis 1780 jusqu'à la fin de 1791, il n'y a que des chefs-d'œuvre, et leur nombre est étourdissant.

F.-J. FÉTIS

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